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Un petit grattement me démange le cerveau et écarte mes paupières. Une multitude de rongeurs se sont emparés de mon espace sonore. Je ferme les yeux violentés par la lumière allumée sur la table de chevet. L’ongle au bout d’une jolie main arrête son manège sur le bois de la table. Juste à côté, la tête d’un charmant faune souriant me murmure :
– Amor, tengo un regalito pa'ti, un regalitito de salud…
Je reconnais Leonor qui s’est changée et dont je vois les genoux clairs et ronds poindre sur le matelas. Elle porte une jupe noire en soie satinée sexy et un langoureux chemisier rouge sombre. Je regarde l’heure : minuit et quart ! Je dors depuis moins d’une heure ! C’est quoi son regalito ? Elle me réveille pour me faire un cadeau ?
Elle a les yeux grands ouverts et circule dans la pièce, très enjouée, en me désignant le plateau de la cheminée en marbre. Au bout des doigts pend un billet de cent pesos, roulé en guise de paille à narine.
OK, je me lève. Je n’ai pas grand-chose à dire sur cette entorse à mon idée du bonheur. Ce fut bref et vivifiant. Nous sommes sortis tout de suite après.
Leonor s’excuse de ce réveil forcé — mais pas désagréable sur le moment — en m’expliquant qu’on ne reste que deux jours, qu’elle a contacté son oncle par radio. Celui-ci nous attend et qu’il faut qu’avant on profite, approvechar, des choses bonnes de la vie, comme dit la chanson.
Alors, on profite. Moi avec l’œil maintenant vraiment en alerte et l’oreille dressée. On passe de bar en bar, on consomme, on danse, on s’embrasse, on va sur la plage, le jour se lève presque quand on rencontre Mattias !
On le suit alors dans un vaste appartement contre les remparts. Les fenêtres du salon donnent sur la mer. Cinq énormes baies en front de mer pour une salle gigantesque. Une dizaine de personnes sont installées autour d’une grande table. Le couvert est dressé et les assiettes déjà vides ou à peine entamées. Mattias nous présente à chacun, avec un sourire qui fait disparaître ses yeux.
Il y a là le prochain Alcalde de la ville. Le futur maire. Enfin tout le monde ici espère qu’il sera élu. Il nous présente aussi trois représentants de grosses sociétés horticoles colombiennes, en séminaire dans une superbe villa de vingt chambres, à une quadra de là. Un expatrié gabonais spécialiste forestier, et une série de beaux mecs locaux des plus charmants et intéressants se joignent à eux.
Leonor subit des montagnes de compliments les plus affables et civilisés auxquels elle répond avec grâce et longue expertise. Moi, je maugrée quelques holá, quetal, encantado, que placer, etc. En la suivant. Un type en veste de velours vert sombre (!) me propose du vin avec un grand sourire. Tout le monde paraît en pleine forme. Moi aussi. On parle, on grignote, on parle, on boit.
Mais j’épie ces moments et ces gens sous mes paupières mi-baissées. J’opère de savants balayages croisés pour ne perdre aucune miette de cette assemblée. Tout le milieu affiche une conformité au savoir-vivre international. Rien de particulier à part l’endroit, mes collègues d’un soir, cette douce chaleur, et peut-être cette ronde constante dans l’appartement. Personne ne tient vraiment en place.
Mattias semble très à son aise. Tous l’apprécient, lui touchent l’épaule, l’emmènent d’une pièce à l’autre, se divertissent beaucoup et rient fort. C’est une fin de fête à Cartagena, un courant d’air marin rentre par les fenêtres ouvertes, ça tourne vite.
Je l’aperçois dans l’entrée qui remercie quelqu’un que je ne vois pas, et ferme la porte les bras chargés de deux paquets emballés dans du plastique noir. Il se retourne, me fait un clin d’œil tout sourire et disparaît par une autre porte.
Je souris moi aussi tout seul et rejoins Leonor dans la pièce principale. Elle est à demi allongée sur une bergère andalouse, entourée de trois beaux mâles, à détailler les récentes tendances et qualité de vie en Europe dont notamment la musique techno-rock-symboliste de source urbaine qui est née ces dernières années.
Je m’approche :
– Puis-je m’associer messieurs à votre adoration ? fais-je conscient à souhait de mon intrusion dans ce groupe quiet et presque murmurant.
Mon éclat de voix les fait sursauter ; le coude de celui avachi à côté de Leonor glisse et son nez s’écrase sur l’accoudoir. Ça saigne malheureusement tout de suite. Le tapis en crin de cheval blanc et gris se colore instantanément. Leonor me regarde avec un petit air ennuyé. La scène ressemble à un cliché pris après la bagarre entre deux prétendants. On se précipite tous à ses pieds.
– Carajo de mierda, hoquète ma victime involontaire.
— Ay, Ay, Camilo te metes demasiado, cuidado, cuìdate !
C’est Mattias qui vient d’entrer et assez brusquement, nettoie le dénommé Camilo, avec son mouchoir. Il l’engueule en étant persuadé qu’un excès de drogue est à l’origine de ce saignement. Cela me dévoile les pratiques, qui paraissent quand même assez courantes, de certains de nos compagnons d’un soir.
Leonor et moi échangeons un regard, elle est fatiguée, les traits un peu tirés, mais son sourire la rattrape joliment. Nous nous levons ensemble, elle vient dans mes bras. On part sans un mot avec de grands gestes et accolades fusionnelles. Surt une petite place étroite dont les pavés ont été remplacés par du ciment par endroits, la nuit paraît fraîche, on frissonne, elle m’enlace et m’allonge sur le sol.
Après d’interminables secondes de contemplation d’un ciel étoilé indescriptible, le dos contre le pavé inégal, nous nous relevons et partons en cabotage vers notre hôtel, tout près. Un garçon d’étage s’écarte en nous souriant, et nous nous engouffrons dans la chambre sous les draps, rideaux fermés.
Demain (enfin plus tard) je ferai un point sur tout ceci.
Après quelques échanges et une halte dans la salle de bains, nous nous couchons harassés.
Mon réveil est lourd et encaissé, deux pierres contre les tempes. L’Aguardiente a frappé. Leonor n’est plus là, la gazelle s’est enfuie. Le bruit monte de la rue, un plateau de petit déjeuner est posé sur la table. Je regarde ma montre, il est une heure de l’après-midi. Je saute du lit sans effort tout en m’apercevant que je n’avais pas enlevé mon pantalon en lin, froissé comme un chiffon. J’entrevois deux comprimés de Fixall destinés à m’alléger le crâne. J’avale ce cadeau de Leor’. Ma douce amie doit être partie depuis une heure au moins, le café est froid.
Je me douche et je surgis en pleine forme, hors de la chambre. Personne à l’étage, le patio est vide. Je sors de la maison et fonds dans le bien-être chaleureux, odorant et sonore de ce bout du monde.
Il est déjà tard dans la journée et les troquets sont envahis de touristes. Des touristes nationaux en général, ceux qui m’ont l’air de savoir prendre le temps d’apprécier leur pays, sans urgence.
Je m’assieds à une table sur une place. Au centre de celle-ci, un square planté d’immenses arbres est devenu le théâtre d’une bande de danseuses et danseurs très jeunes qui balancent leur corps au rythme d’une percussion.
C’est le Nouvel An. J’avais oublié. Des pétards et des petites fusées annoncent la tombée du soir. Hé oui, j’ai dormi tard. Maintenant tout va mieux, on avance.
Mais je ne sais toujours pas que faire. Je vais tenter de retrouver l’appartement de Mattias. Leonor ne doit pas traîner loin. Il me semble que cette relation — pas si nouvelle que ça — lui capte le sensoriel. Je ne pense pas éprouver de jalousie, aucune crainte de ce côté-là, le mot ne convient pas, mais les effets s’apparentent. Alors, pourquoi donc essayer de me cacher l’attachement à cette vibrante Leonor que je veux protéger.
Elle utilise brillamment ce pouvoir qu’ont les femmes de fasciner pour le mystère qu’elles entretiennent sur leurs désirs. Je me doute même que Mattias, avec ses propositions « stupéfiantes », qui m’ont sans détour été révélées, ne l’ait rabibochée avec un appétit pour la cocaïne. Elle avait l’air tellement dans son élément, hier soir.
Bon je ne vais pas faire la morale sur cette situation, dans laquelle je n’ai pas endossé un rôle très clair. J’avais bien remarqué le ravissement artificiel de Leonor dans l’avion, destination oblige. Elle a vécu là-bas et elle ne cachait pas ses expériences sans s’en vanter non plus. Mais depuis notre arrivée, elle n’a pas chômé. Son image me réapparaît s’enfuyant hors de la chambre. Je secoue la tête en proie à des échauffements temporaux suspects.
El niño m’apporte mon café colombiano avec un grand sourire. Un bon café, long, doux, mais savoureux. Je le remercie et je lui fais signe d’approcher. Je lui tends 10 000 et lui dis, dans une approximation de langue locale que je mêle au latin d’enfance :
– Salut mon pote, ça tourne pour toi, la vida ? Superbueno Cartagena ! J’ai un amigo, Mattias ; avec les cheveux rouges, 35-45 ans. Il vit où ? Donde vive, sabes ?
– Holà, estoy Javier, encantado, me répond-il en serrant ma main tendue. Mattias, habite à deux coins de rue, avenue San Làzaro numero doze, tercer piso.
Et il enfouille mon billet en rigolant. Il est connu ce Mattias ! C’est vrai qu’un rouquin en Amérique du Sud c’est voyant. Je continue à siroter mon super café, en regardant au loin deux des danseuses en tutu de paille qui agitent leurs hanches en projection vers le ciel et retombant au sol toutes les trois mesures. La durée s’écoule à ce tempo, sur les trottoirs en pierres tricentenaires.
Javier revient avec la monnaie ! Il cligne de l’œil en partant : saludes a Mattias ! Bon il ne mendie pas le petit Javier, il doit avoir douze ans.
Alors je me lève pour suivre un patient marcheur à canne. Je le double et pars en croisière en direction de l’avenida du Lazare. Personne n’encombre personne, on se croise, on se frôle, on se sourit, on s’évite.
De palaces colorés en palais réhabilités, j’atteins le 12 et je reconnais cette belle façade, cintrée de balcons qui filent aux coins. Leonor et Mattias se trouvent au troisième étage sur le balcon, un verre à la main. Ils m’ont vu et me font un signe. Je leur réponds et rentre sous le porche.
J’avais donc raison, elle semble perdue, ma pauvre Leonor, pour repenser à ça dès le réveil. Ce Mattias paraît bien trop charmant avec ses largesses. Il ne refuse rien à cette fragile, jeune et douce Leonor.
Il faut que je lui en parle.
Maintenant, silence. Je monte l’escalier de pierre et me trouve sur le palier du troisième en face d’un énorme type à la peau très sombre qui bouche la porte ouverte. À ma vue, il s’écarte et me laisse passer dans ces vastes pièces pleines de lumière.
– Alors on se réveille tôt ? Tempranita Leonorita !
J’ai employé ce diminutif, pour réintégrer ma place d’amant rivalisant avec ce bellâtre tellement sain, frais et glorieux.
– Oh, mais ce sont des jours de vacances ! dit-elle avec les yeux un peu trop brillants, ne casses pas l’ambiance. Je suis surtout venue chez Mattias, car il peut joindre oncle Luis par radio.
– Holà, quetal hoy ? glapit soudain Mattias en un grand éclat de rire ponctué par une lourde claque dans mon dos.
Je ne réponds pas grand-chose, il m’énerve ce rouquin. Enfin je dois lui envoyer quelque chose comme :
– Hé toile à matelas !
Un jeu de mot qui tombe à plat. Je contrôle la situation en m’emparant du bras de Leonor, puis lui susurre dans le cou.
– On fait un tour ma belle, on contourne, on regarde, et on s’envole ?
– Je te disais que j’ai réussi à joindre Luis, me répond-elle en ignorant mes habiles tentatives et dégageant prestement son bras. Il nous attend, on peut prendre son petit avion bimoteur qui est à l’aéroport de Cartagena, avec Mattias.
Dans une répartie avide de partager l’information, j’annonce à la cantonade avec une dernière œillade à ce pavoisant Mattias qui sourit sans comprendre :
– Ah génial ! Mais j’ai mon brevet de pilote, on peut y aller ensemble. Non ?
Leonor soupire :
– Amor, Mattias rentre avec cet avion aujourd’hui et il nous propose de nous y conduire. Je préfère te savoir avec toi que te regarder piloter. Moi aussi j’ai passé mon brevet d’ailleurs, je totalise plus de 120 heures de vol.
Cent vingt heures. Je me tais. Elle a beaucoup de qualités, cette sirène, et j’entrevois mes efforts futurs pour la captiver totalement. Mais là, c’est bon. On va enfin connaître cet oncle prestigieux par la légende.
Toutefois, la mort rôde. Elle frappe les deux parents de Leonor, écrasés à l’intérieur de leur voiture au fond d’une gorge à quarante kilomètres de cette maison fin de siècle. Des années plus tard elle se décompose dans la piscine.
L’ambiance locale — démesurément festive à mon goût — dans laquelle plonge Leor’ un peu trop facilement, ne se révèle pas aussi divertissante qu’elle le prétend. On quitte enfin ce rouquin qui m’envoie encore un clin d’œil complice quand on s’éloigne. Que me veut-il ce marlou latin ?
Pourtant, je lui réponds d’un signe entendu de la main. Nous sommes les meilleurs amis du monde.

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