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Pour retourner à notre hôtel, nous empruntons des belles ruelles en pierres usées par les passages, le nôtre ponctué par le salut des habitués que nous commençons à repérer.

Enfin dans notre chambre pour faire nos maletines, Leonor s’épanche brusquement, comme un broc d’eau chaude renversé par un pied malhabile qui, après le fracas du métal émaillé, submerge le carrelage.

La porte fermée, Leonor m’avoue donc :

– Oh oui, je suis partie ce matin — je ne sais pas comment tu dors si longtemps ! Je me suis rendue chez Mattias, qui m’avait envoyé un texto m’avertissant qu’oncle Luis m’appelait vers 9 h 30 par radio.... J’aurais dû t’en parler mais… Tu me comprends ? Tu me crois ?? C’est vrai ? Tu m’aimes ?

Et je lui réponds que je l’adore, que c’est fantastique cette virée avec elle, pour découvrir un pays exubérant et superbe, en aidant la justice.

Mon état m’emporte vers le mièvre et le doucereux, le fade sensuel, en l’enlaçant là, las et heureux. Un moment de répit.

Mon corps tourne en pilote automatique, il évolue d’une façon indépendante et libre, libérant mes neurones en révolution à 7500 tours.

Mais elle s’échappe en riant.

– Je prends une douche, on part dans une heure et demie.

Leonor change trop vite d’humeur en simulant la culpabilité de m’avoir laissé seul puis la joie puérile du voyage en avion. Je me satisfais pourtant des scènes qu’elle compose successivement pour me charmer.

Voilà. Moi je suis prêt, de toute façon. Alors je reste là allongé, à reprendre mes pensées à la reculette.

Dans le fond cette trouvaille dans la piscine s’éloigne de plus en plus de notre quotidien. Bon prétexte de déplacement en tout cas, et excellente prise en main de cette merveilleuse Leonor aux innombrables aspects.

Je note deux faits assez surprenants sur lesquels j’aimerais calmement revenir. Tout d’abord la scène de bagarre dans la propriété de Leonor et de son oncle Luis, alors que personne n’était censé être là à l’époque. Ensuite la présence de ce morceau d’emballage calciné dans la cheminée, daté d’une semaine où la maison aussi aurait dû être vide. Bambuco Valdés… Quien es ?

Enfin le souvenir de la dernière connexion internet, ouverte il y a peu sur le PC du bureau de ce palais néo-classique, théâtre de tant de mystères.

Je m’apprête à formuler à l’oncle Luis avec le plus de bonhomie possible, estas preguntas.

Selon mes déductions, quelqu’un est passé là-bas, a ouvert et brûlé l’emballage d’un objet inconnu. Avant ou après, « on » s’est bagarré à mort avec un Asiatique qu’on a enfoui dans la piscine. Et hop, tout le monde est parti sauf le jaune délayé dans l’eau.

Les services de police vont assurément déterminer la date de décès de cet homme au crâne fendu et nous apprendre s’il y a eu simultanéité dans les deux faits ou s’ils sont indépendants.

La décoration de cette maison du sud n’a pas changé depuis un siècle. La poussière, les fils de chaleur, les toiles d’araignées ont scellé tous les objets inutilisés et hors de portée.

Le morceau de bois provenait d’une protection de transport. Ce fut ma première impression. Mais quel transport ? De quoi, d’où ? De Colombie ? Un tableau de Colombie ? Je ne comprends pas.

La porte s’entrouvre et une jambe nue apparaît, du pied jusqu’en haut de la cuisse. Puis ce membre déployé se pose au sol, un tissu bleu sombre glisse en le faisant disparaître en partie. Leonor émerge enfin, convaincante et disposée, en tenue d’exploratrice 1960, un casque en cuir sur la tête, l’indiscrétion de son pantalon fendu lui découvrant la cuisse.

– On y va mon morceau de viande adorée, me soupire-t-elle. Mattias est sur la piste pour préparer La Mouette, un Cormoran bimoteur que Papa a acheté deux mois avant sa mort.

Je lui assure de ma joie anticipée, en enroulant et déroulant ma langue dans la sienne. On s’emporte ensuite vers le point de décollage. L’avion est en effet très joli, peint d’une couleur métallique barrée d’une bande rouge et noire. Nous nous avançons avec nos bagages, Mattias est là dans le cockpit, les écouteurs sur les oreilles.

Il lève la main comme dans les séries de Tanguy et Laverdure. Classe. Notre attention se porte sur hélices dont les moteurs pétaradent, tandis que je pousse Leonor et son sac sur les six marches d’accès. Quelle chaleur, le vent souffle peu.

Leonor a sa parka sur l’épaule, façon Irak. On se parle en criant pour ne rien dire. Nous voilà installés. Moi seul à l’arrière, Leonor et Mattias devant.

Démarrage en douceur, décollage, Roger, Roger. Montée un peu trop rapide à mon goût — dégoût intestinal plutôt — mais je ne dis rien, sous le regard rieur de ce Mattias dont j’aperçois le profil sur la vitre du cockpit.

Alors, tout est très beau. On longe la côte puis on plonge au-dessus des vallonnements verts à perte de vue. Le Cormoran se déplace en relativement haute altitude. Trois fois de suite, les contrôles au sol conversent avec Mattias qui leur répond les informations qu’ils désirent. Nous survolons un avion militaire, détruisant par le feu une zone entière de plantations régulières.

L’avion avance toujours dans l’azur. S’écoulent alors de longs moments de non-communication, autres que des gestes vers ici et là-bas de la part de Mattias pour nous détailler un élément remarquable au sol.

Un peu plus tard — j’avais adopté une position presque allongée, au milieu du ciel, le regard devant moi — nous nous posons en douceur face au soleil couchant sur une piste longue en latérite ou bauxite rouge.

La courbe dessinée par l’avion pour aborder la piste a survolé un vaste enclos végétalisé aux couleurs vives. De là-haut, nous avons aperçu le large édifice en forme de cube blanc au centre de la verdure encadrée de trois murs et un long bâtiment.

Le vacarme du moteur s’arrête enfin. Je soupire, le corps encore vibrant.

La poussière provoquée par notre atterrissage tressautant retombe doucement, il n’y a pas de vent. Tout est plat autour. On ne voit que ce long bâtiment, aux murs blanchis à la chaux, hérissé de touffes d’arbres cachés derrière. Autour, jusqu’à l’horizon, tout est plat, plat, plat — comme dirait Brel — et immense. Le ciel est rempli de masses nuageuses aux contours joufflus toutes très hautes, très loin de nous. Trois gauchos se sont approchés armés à la manière du Far West. Ils se déplacent lentement à cheval à notre suite. Nous nous dirigeons vers le grand portail en bois au centre de cette longue bâtisse qui forme un côté de l’enclos.

Je demande à Leonor si elle se promène souvent dans cette pampa plane.

– Queridisimo amigo, cette Finca appartenait à la famille de ma mère, mais était occupée par mon grand-père paternel. J’y suis allée très tôt. Dès qu’ils en héritèrent, Papa en a cédé une part à Luis qui m’a racheté la totalité, trois ans après l’accident de mes parents.

Les battants en fer forgés s’ouvrent sous un ancien bâtiment d’un niveau, surmonté d’une terrasse centrale. On passe sous le porche en croisant les yeux fiers de tous les hombres réunis pour nous accueillir. Super civilisés, inclinatoires je dirais. Ils genouillent tous à l’apparition de Mattias qui répand des saluts et des caresses sur les joues des enfants. Manifestement, il est respecté ici.

Ma petite fée ondule devant moi. Un type heureux nous suit poussant une charrette chargée de nos sacs. Nous avançons dans un long passage cocher sombre qui débouche sur un gigantesque jardin à la manière d’un verger décoratif. L’espace clos de murs, d’environ un hectare, est planté de rosiers grimpants en croisillons réguliers qui forment un plafond naturel et fleuri, à plus de trois mètres de hauteur, ombrageant au sol une verdure luxuriante. Des allées quadrillent la surface en dessinant par endroits des espaces plus vastes, éclairés par le soleil.

Au centre se dresse un édifice cubique blanc qui émerge d’un étage de la nappe végétale florissante. Nous nous y dirigeons en suivant un sentier embaumé des parfums qui se croisent sur nos têtes. L’eau circule au sol, humide et boueux. Les chemins sont constitués de longues et robustes planches vernies, fixées sur d’épaisses traverses à la manière d’une cité lacustre.

Dans mes souvenirs est restée gravée l’image végétale, parfumée et pharaonique de notre arrivée.

L’évolution dans ce potager fleuri presque tropical, au son de nos semelles sur le bois des passerelles, rythme la pagaille mélodique des oiseaux. Certains arbres dotés de feuillages vert vif surplombent cette composition ordonnée, en jaillissant de leur tronc au-dessus des rosiers touffus. Mattias devant nous chuchote trois phrases rapides à un jeune et grand type, sandales aux pieds, très attentif, qui échange un regard avec Leonor avant de s’éloigner rapidement.

Nous atteignons l’entrée du bâtiment central, un vaste cube minimaliste qui dépasse vingt mètres d’arête, blanchi à la chaux et percé d’importantes ouvertures vitrées. Nous nous immobilisons devant la porte centrale, plus large que haute, pour admirer la façade futuriste et immaculée. Deux vieilles Indiennes, petites et ridées accourent en poussant des cris aigus. Leonor se jette dans leurs bras en paraissant se reconnecter après un long manque. Des gloussements et des pleurs sonores se dégagent du trio en rond devant moi.

Une quantité d’autres personnages, tous aussi pittoresques que les deux premières, apparaissent et s’agglutinent comme des abeilles à la grappe déjà formée. Certains me touchent, me pressent, me claquent dans le dos et nous sommes soulevés tous les deux puis portés en procession à l’intérieur.

La liesse nouvelle a fait disparaître Mattias. On nous dépose enfin dans l’ombre douce d’une entrée au sol minéral, ornée de deux immenses portraits 18e d’un homme et d’une femme en habit et perruque, majestueusement encadrés de bois sculpté. On les supposerait, ancêtres de nos hôtes…

Les deux petites Indiennes parcheminées entourent Leonor et nous nous avançons vers le fond de cette solennelle entrée dallée de carreaux de pierre gris clair et blancs.

Les femmes nous devancent vers une importante porte de style castillan qui mène à une grande pièce rectangulaire plus haute que la précédente, ouverte et éclairée du sommet par deux longues baies vitrées. Un espace fantastique que je découvre meublé de quantité de tables, guéridons, fauteuils, chaises et commodes pour de nombreux convives. Les parois sont chargées de majestueux tableaux de toutes les époques.

Quel flash ! Impressionnant ! Après un lent tour complet, éberlué par la diversité des œuvres et la renommée de leurs auteurs, je m’apaise. Une grande cheminée me fait penser à celle ornant le salon de la maison qui a été le premier décor de cette affaire. On s’installe dans de confortables fauteuils et ces dames nous proposent des jus disposés sur le plateau d’un passe-plat dans le mur. Maracuya, Guanabana…

Moi, vu l’heure, je demande una cerveza. On me sert une Bavaria fraîche et je laisse l’adorable Leonor raconter ses dernières années d’existence loin du pays.

Un peu en retrait de l’agitation créée par la venue de la fille prodigue, je me pose un certain nombre de questions que certains jugeraient pertinentes s’ils avaient eu la chance comme moi de découvrir cette pièce.

Ce qui m’a réellement frappé dès mon l’arrivée, ce sont les deux tableaux de Munch — « le Cri » et « la Madone » — que j’ai beaucoup étudiés après leur vol en août 2004 au musée d’Oslo. J’y suis même retourné quand ils ont été retrouvés deux ans plus tard.

Les deux que j’ai sous mes yeux paraissent authentiques, de là où je me trouve en tout cas. Curieux comme une dame âgée, je me lève doucement de mon fauteuil et m’approche du mur, en contournant les meubles. Leonor me regarde en souriant au cours de sa conversation. Je réponds à son sourire, en m’approchant à dix centimètres du Cri.

Et là je reste indécis. Difficile d’essayer de détailler avec des mots désincarnés, le trait, les couleurs ou la matière, mais je compare certains détails mémorisés lors de ma contemplation au musée après le retour des toiles.

C’est le même !! enfin, la vue que j’en ai se rapproche des subtilités que j’ai conservés en image dans mon cerveau. C’est visiblement le même peintre.

Je regarde plus loin, l’œil attiré par un autoportrait de van Dick que je ne connaissais pas en couleur. Je l’avais admiré dans les reproductions noir et blanc que Paul avait extraites du fichier Interpol de son ami officier, Ladislas Ottomayer.

C’était notre base de données pour ce sujet qui traîne depuis quelques temps dans nos esprits, inlassablement rattrapés par les échéances. Ce tableau d’une collection particulière a été dérobé en 1994 en Allemagne. Je le connais moins, mais il m’a l’air lui aussi authentique, patine, teintes, usure. L’autoportrait de l’élégant jeune homme au teint pâle et aux moustaches rousses touffues, tourne son buste de trois quarts, un œil vers le public, en montrant de son doigt un énorme tournesol vif orangé.

Plus loin et plus petite, la représentation d’un vieil homme pauvrement habillé, la fleur sur l’oreille, nommée le Fou de Goya, se moque de son public avec un sourire édenté et cramoisi. Celui-ci a été volé, si mes souvenirs sont bons, en mars 2008 au château de Voergaard au Danemark. Et je l’admire, à quatre-vingt-dix centimètres, accroché au mur. Devant moi, gai et serein, il ironise sur sa présence au cœur de cette exhibition inimaginable. Je commence à me poser quelques questions et surtout à en formuler sans induire une quelconque accusation, pour interroger d’un trait l’hôte qu’on attend toujours.

Accrochés plus haut sur ma droite, deux Renoir qui ressemblent exactement à ceux subtilisés au musée national de Suède, à Stockholm.

Enlevés, doux, esquissés dans des tons pastel charmants, leur étude m’avait rempli d’un sentiment trouble. Tout près, un autoportrait de Rembrandt représenté sur les photos du vol en décembre 2000. La toile a été retrouvée cinq ans plus tard.

Surprenant ! Étonnant ! Un assemblage d’œuvres de maîtres jamais encore composé ! Je n’ai pas dénombré, mais nous nous trouvons chez le plus grand receleur qu’il m’ait été donné de rencontrer. Des tableaux appartenant tous à ma playlist d’œuvres d’art volées.

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