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À ma gauche, une porte dans le mur s’ouvre sans bruit. Un grand homme d’une cinquantaine d’années, habillé très simplement, entre en souriant.

Je m’approche calmement pour me présenter. Il n’a pas l’air de me voir et se baisse pour s’emparer de mon sac et de celui de la douce Leonor. Celle-ci, aucunement concernée, débite depuis dix minutes maintenant une série de sons repris en écho par ses deux interlocutrices qui ne l’ont pas lâchée. Fausse alerte. Je retourne à mes émerveillements.

J’aperçois deux portraits de Rubens qui faisaient partie du pillage d’un fourgon blindé en 1986 par l’escroc irlandais Martin Cahill, tué deux ans plus tard. Je reconnais un format moyen, 50x60, de Cranach, fin du 16e siècle représentant un homme barbu dans un manteau au col de fourrure, coiffé d’un béret.

Je porte mon attention sur la réalisation des poils de la barbe soyeuse, des broderies et du vêtement emmitouflant ce riche commerçant des pays du Nord, sur fond bleu. Lumineuse précision. Incomparable rendu des matières. Superbes teintes et faciès très expressif, presque caricatural d’un personnage sombre et rusé aux yeux acérés et pointus. C’est un tableau volé lui aussi, mais retrouvé à Paris en 2006. Cette copie, puisque c’est une copie, est parfaite.

Pas loin d’une dizaine d’autres œuvres de maîtres parsèment en les colorant les quatre murs spacieux de cette pièce un Van Dongen, femme à chapeau rouge aux yeux clairs grands ouverts, deux Giorgio de Chirico symbolisant un ingénieur et un peintre dans des décors épurés, un Picasso déstructuré représentant une femme tenant dans ses mains une tête d’agneau écorchée, un autre plus ancien de la période cubiste…

Plus loin, un paysage de Kandinsky aux couleurs acides cernées de noir fait une tache vert-jaune au-dessus d’une console au plateau de marbre, sur laquelle est posée une étude de portrait de Munch d’une jeune fille aux traits brouillés par une émotion poignante.

Une version de l’Odalisque en pantalon rouge de Matisse, volée au Venezuela, le torse nu et les sourcils noirs, assise au sol, le buste droit au modelé charnu et aux seins ronds, s’impose offerte à mon regard et, j’imagine, aux désirs de l’artiste in vivo.

Un autre cambriolage qui n’a pas été daté, car on a découvert en 2003 que le musée détenait seulement une copie — une excellente contrefaçon admirée par de nombreux visiteurs. En 2012 par hasard, un contrôle de police en Floride a décelé l’original dans un appartement privé, et le FBI a discrètement opéré pour le faire rapatrier dans son écrin d’origine en 2014, sans commentaire.

Andy Warhol est présent aussi avec un tableau 40x50 représentant deux revolvers. Un noir, un rouge, superposés sur fond blanc. C’est un dessin technique ou un objet de communication qui agit comme un aimant puissant à travers sa signalétique basique très efficace.

Un rayonnement ondulatoire se dégage de cette pièce. Chacun de mes regards est collé aux toiles par un plaisir épidermique. La porte sous le Warhol s’ouvre à la volée, m’expulsant de la torpeur extasiée qui m’envahissait. Un homme de belle stature, aux cheveux blancs en vague au-dessus de la tête dans un mouvement qui sent trop le naturel, entre alors, et toute la féminité pépie plus intensément. Il est habillé d’un classique pantalon noir et d’une chemise blanche. D’attitude savamment négligée, il se déplace à pas mesurés.

— Tio Luis !! crie Leonor qui se jette dans sur lui.

Le Tio les ouvre largement pour embrasser la terre entière, et les referme dans un geste théâtral autour du corps souple de sa nièce. J’ai même l’impression qu’il en fait un peu trop en passant son bras de haut en bas, enfin des épaules aux reins, dans une étreinte ambiguë. Pourtant Leonor semble adorer qu’on la flatte comme un cheval. Elle se cambrerait presque. Mais ma douce se dégage pour me présenter.

Luis, le bien nommé — c’est lui Luis — se tourne vers moi. Sous ses cheveux, sa tête paraît bien faite. Il doit avoir un peu plus de soixante ans, un regard noir intense, peu de rides et de très belles dents que je jalouse instantanément.

— Alors, la Colombie ? C’est un pays pour les amoureux non ? me demande-t-il en fermant les yeux par complicité.

— Les amoureux de l’art je vois surtout. Des amoureux du tableau volé, non ??

Et je fais un demi-cercle avec mon bras au bout duquel mon doigt désigne les œuvres que j’ai reconnues.

— Ah, ah, aaaaah ! Un connoisseur, rit-il en réponse à cette accusation un peu hardie, vu ma position, l’ignorance totale que j’ai du personnage et du pays dans lequel nous nous trouvons.

Il reprend, plein sourire, l’œil gauche rivé sur moi :

— Mais oui bravo, des tableaux volés, en effet, superbes, hein, quoi ? Ah, ah, ah, ah ! et il part dans un grand éclat de rire, trop sonore pour être naturel, mais on est chez lui.

Ça m’agace tout de même cette réaction, je sais que je n’ai pas dit de bêtises et que cette hilarité est déplacée. Sans plus d’explication il m’attrape par le bras sous le regard interloqué de Leonor et m’emmène vers une porte voisine. On rentre dans le secret d’une grande chapelle qui contient à peine deux énormes tableaux plus haut que nous, de part et d’autre d’un autel baroque en bois sculpté.

Il prend mes épaules et me tourne vers celui de droite. — Le jugement dernier de Pierre Paul Rubens, volé en 1993 en Roumanie.

Je regarde cette œuvre magistrale dans laquelle Dieu, un jeune éphèbe presque nu dans une toge rouge, juge de son nuage les vieillards aux corps athlétiques qui se présentent à ses pieds. La qualité est parfaite et le traitement du maître est reconnaissable.

Puis Luis m’appuie sur une épaule pour me faire pivoter un quart de tour et me placer face à l’autre sujet religieux.

Plus important encore et d’une facture toujours unique par ses effets ombrés modelant les visages et les corps, je me trouve devant une nativité de Caravage. Le grand Caravage avec sa composition et ses contrastes parfaits qui présente Jésus bébé, allongé de dos sur un drap. Marie, les rois mages et l’ange en suspension au-dessus le contemplent. Le vieillard Joseph est heureux dans l’arrière-plan, appuyé sur une canne de prière.

L’ensemble est baigné d’une clarté chaude comme la paille, qui effleure à peine le front du nouveau-né dont le reste du corps est noyé dans l’obscurité du fond. Les autres personnages, plus visibles, sont révélés par les fins rayons de soleil qui animent la cavité sombre, où la naissance divine a eu lieu.

Je suis absorbé par la contemplation des effets, des ombres et des éclats lumineux de cette scène, fasciné par les expressions d’amour et d’adoration autour de l’enfant céleste dont on aperçoit le sommet du crâne.

— Caravaggio comme vous l’avez certainement reconnu. Volé en Italie en 1991. Qu’est-ce que vous dites de ça ?? Hein, quoi ?

Leonor, qui nous a suivis, a l’air de découvrir cette collection avec moi. Perplexe, elle interroge son oncle du regard :

— Où est Felinto ?

— Mais oui mon cœur c’est Felinto, venez on va le voir.

Moi toujours insatisfait par ces mystères qui s’épaississent à grandes mesures, je suis l’oncle et la nièce dans un couloir qui nous amène à un vaste atelier de peinture. Je dis atelier, mais aucune lumière du jour n’y rentre. Tout est baigné dans une configuration néon naturel, pour faire pousser les plantes. Partout, sans ombres dures.

Une table devant nous est remplie de palettes souillées de couleurs, des montagnettes de pigments, de bouteilles d’huile de lin, des pinceaux tachés, de la matière qui joue avec l’éclairage, et qui colore jusqu’au sol. Plus loin, de dos, un petit bonhomme sur un tabouret, une fumée montant au-dessus de ses cheveux gris-blanc, tenant deux pinceaux chargés de peinture dans sa main gauche. À sa droite, un chevalet vide, et devant lui, un autre chevalet sur lequel est posé un tableau que je reconnais tout de suite.

C’est un Cézanne dérobé avec trois autres œuvres à la collection Bürhle en 2008. Le Van Gogh et le Monet ont été retrouvés, mais le Cézanne et le Degas sont toujours en errance, bien après la fin de l’enquête. La collection zurichoise, créée grâce à la fortune du marchand d’armes suisses Bürhle, accumulée pendant la Deuxième Guerre mondiale, avait été dévalisée par trois hommes cagoulés.

Incroyable casse d’une valeur estimée à 112 millions d’euros.

Luis tape l’épaule du Felinto qui se retourne doucement sans lâcher sa brosse, un mégot qui sent la marijuana à la bouche. Son sourire fumant est très doux et ses yeux pétillent. Il semble avoir atteint quatre-vingt-dix ans au moins, mais ressemble à un enfant par sa corpulence et sa physionomie. Leonor se serre contre lui, avec les larmes aux yeux. Il l’embrasse, se lève sans grandir de taille, prend une toile non encadrée posée au sol et la tend vers nous. C’est un portrait de Leonor plus jeune. Œuvre d’une saisissante beauté.

La douceur des traits, le « lissé » de la chair, la bouche, sa bouche aux deux lèvres rose carmin, tout se dégage dans une unité parfaite qui soutient l’expression de réflexion curieuse qu’a fréquemment le modèle dont je suis l’amant. Un collier de perles, un peu surprenant autour du cou de Leonor, souligne la pâleur du teint.

— Diego Velázquez. Siglo 17, dit Felinto d’une petite voix pointue, el’œil pétillant.

— Que maravilla ! s’écrie Luis en prenant la toile pour l’observer de près. Une création, un détournement, murmure-t-il tout en l’examinant, les yeux écarquillés.

J’observe le petit groupe que nous formons dans ce lieu irréel. Le transfuge de Cézanne, le vieil élégant collectionneur, la mystérieuse ingénue sous l’emprise de son oncle, et moi l’inconnu, abasourdi par cette réunion secrète de parfaites copies d’œuvres de maîtres, loin de chez elles.

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