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Leonor, dont on n’entend plus la voix, sourit benoîtement à chaque parole de notre hôte, lui-même apparemment très satisfait d’être à l’origine de tout ce tremblement d’émotion. Quinze secondes passent dans la brume du moment que Luis goûte les yeux plissés.

— OK, OK ma douce Leonor et pour vous aussi cher Gaétano, je vous dois des explications.

Gaétano, Gaétano d’où tire-t-il ce prénom ?

— Je m’appelle Gorgione, Monsieur, mais vous pouvez me nommer Gaétano.

— Gorgione ? Ah, ah, ah ! Quelle imagination, c’est très bien l’imagination et c’est plus joli que Gaétano, j’en conviens. Mais attendez deux minutes, vous allez comprendre. Quoi ?

Je m’interroge en souriant comment qualifier le charme un peu trop détaché de ce type. Et moi, pas très à l’aise, je me sens débordé par la forme que prend notre échange. Absence totale de support de Leonor, qui me laisse glisser. Il dit trois mots rapidement à Felinto en espagnol et actionne près de la porte un commutateur qui nous plonge dans l’ombre, laissant seulement le Cézanne sur son chevalet, très précisément illuminé par un spot directionnel.

Puis un autre clic fait descendre, en quelques secondes, un écran de deux mètres sur trois à un mètre du sol. Le bruit du ventilateur d’un projecteur démarre alors et les Environs d’Auvers-sur-Oise de Cézanne nous éclairent.

C’est le titre, je m’en souviens maintenant, un paysage vallonné couvert de bosquets vert sombre hachés de noir et des prairies aux couleurs jaune et vert plus frais. Una maravilla ! me dis-je. Le format projeté garde une grande précision de pigmentations.

La disproportion entre la toile peinte sur le chevalet et celle projetée n’altère pas leur parfaite similitude.

Luis actionne le zoom pour réduire le tableau à la taille réelle, fait glisser l’écran sur ses rails pour l’approcher, et le place tout à côté de l’original.

Je comprends, malgré le silence de Luis qui finit ses réglages, que ce tableau est une copie exécutée par Felinto aidé par cet habile système. Les deux reproductions, la photo et la peinture sont purement identiques, bien que la lumière soit utilisée différemment pour les admirer.

Luis, souriant de l’effet produit, couvre le bruit des appareils.

— Système de projection suisse à écran formé de pigments naturels luminescents extraits d’une algue amazonienne. Ceux-ci réagissent aux couleurs d’une diapo traitée par des bains particuliers, dont l’entreprise garde le secret.

— Mais Felinto préfère travailler sur tirage format réel, reprend-il en ouvrant un tiroir du meuble à plan qui se trouve sous le projecteur suspendu.

Il en tire un carton qu’il pose sur l’autre chevalet et un jumeau palpable d’Auvers-sur-Oise apparaît. Que dis-je un jumeau, un clone ! La matière et les coups de pinceaux semblent avoir été plus que respectés, dupliqués ! Les couleurs sont exactes à la moindre variation près.

Quel œil ce Felinto.

Je reprends pied. Il ne faut pas que je me laisse immerger par le beau et le sublime. Je me lance :

— Impressionnant d’exactitude, on imagine que le relief de la toile est semblable. Mais pourquoi...

Luis me coupe en passant un bras autour de l’épaule du petit peintre et de sa nièce.

— Felinto nous a vu naître tous les deux. Il était le fils de la cuisinière dans la maison de mon grand-père. C’était le copain de jeu de mon père. Son talent est apparu très vite. Enfant, il créait des couleurs avec la terre, les plantes, de la résine et barbouillait tout. C’est le plus exceptionnel et versatile peintre copiste au monde. Quoi ?

— Le choix des œuvres est aussi surprenant, interviens-je, toutes celles que je reconnais ont été volées.

— Certaines n’ont été qu’empruntées, dit Luis très vite. C’est la personne qui me fournit ces clichés d’une excellente qualité qui m’en parle fréquement… Mais alors vous êtes, vous aussi, un expert en tableaux. Quoi ? Ah c’est palpitant la peinture, bravo. Quoi ?

Il a cette manie de lever les sourcils quand il finit ses phrases avec ce snob « Quouûûââ ? », en ayant l’air de se foutre de moi. C’est léger, léger, mais assez irritant. Silence madonnal et recueilli de la belle à nos côtés… Il nous entraîne alors, laissant là sans un mot, el pintor qui s’immobilise dans la contemplation de sa toile.

Nous traversons des petites pièces, décorées dans le style colonial qui vient de la côte, à quelques milliers de kilomètres. Luis continue à parler, à décrire chaque endroit, chaque couleur, chaque meuble, avec des constantes références à son frère et sa belle-sœur, les parents de Leonor.

Bien que je suive des yeux les objets qu’il désigne, je me rends compte que chaque remarque et chaque regard semble destiné à convaincre Leonor de l’attachement qu’il lui porte. Elle sourit, conquise et émue du rappel de son père et sa mère qui ont choisi tel meuble, réaménagé telle pièce, percé telle fenêtre.

Le rez-de-chaussée se trouve au centre de ce jardin semi-couvert. Les fenêtres sont ouvertes à la fraîcheur du toit végétal qui borde la maison. Nous ne croisons personne et arrivons au pied d’un escalier en bois sombre et massif. Cette grande pièce sobre apparaît austère après l’exubérance colorée du reste.

Nous émergeons au-dessus du jardin. Deux baies vitrées posées du sol au plafond, très seventies de plusieurs mètres de long, s’ouvrent sur les vues immenses de ces vastes plaines de terre rouge plantées de bosquets malingres. À nos pieds au premier plan, le tapis fleuri des arbustes aux volutes croisées du jardin.

Nous arrivons alors dans une autre grande salle, très moderne, éclairée des tons rouges du soir par une ouverture de la même dimension. Une belle table est dressée pour nous deux, sur laquelle une soupière fume déjà :

— Je vous ai fait servir l’Ajiaco de ce matin qui est succulent. Vous verrez, mon cher Stéfano, c’est un plat typique du pays, une sorte de poulet bouilli à la crème, qui vous changera des fast-food. Quoi ? Hein ?

— Merci Luis ! Quelle joie ! fait Leonor, tout à son rôle pur et transparent, j’adore ça, tu vas voir, amorcito comme c’est bon. Qui l’a fait ?? C’est Paulina ?

Stefano maintenant ! OK, sans problème, si ça l’amuse d’utiliser son pouvoir d’hôte à mes dépens… Il poursuit :

— On se voit demain, pour que vous me racontiez par le menu cet invraisemblable histoire de noyé chez moi ! Ah ! Ah !

Il nous quitte en embrassant Leonor et en m’en accolant une sur l’épaule gauche avec son sourire blanc-bleu allumé d’un clin d’œil intense.

Je ne vais pas épiloguer sur la première impression que me fait cet homme, le malaise environnant est collé à sa présence. Toutefois je ne suis pas, moi-même, du tout convaincu par ce que je pense sur le moment, assurément déformé par mon agacement et manifestement jaloux de l’aisance affichée de ce vieux daron qui déploie son pouvoir avec un plaisir visible.

Je réfléchis surtout à sa dernière phrase. Leonor ne m’avait-elle pas dit qu’elle ne parlerait pas de ça au téléphone ?? Comment est-il au courant de l’affaire qui nous occupe ? J’espérais lui faire une surprise. L’étonner et analyser sa réaction. Tant pis.

Nous nous attablons tous les deux. J’interroge Leonor, qui m’a l’air ce soir épuisée :

— Tu lui as parlé de notre découverte ? Un noyé ??

— Non, je n’ai dit qu’un mot à Mattias. Il a mal compris, enfin il plaisantait sur l’idée qu’on puisse se noyer dans une piscine à 50 mètres de la mer, je me souviens… On parle de tout ça demain avec Luis. Mange c’est un délice.

Et c’est vrai que ce plat au lait de coco est savoureux. Les deux petites, sans âge, nous servent un vin chilien très bon. Nous ne parlons plus et nous dévorons ce poulet bouilli, servi avec du riz. Au bout d’un moment j’assiste à la lente glissade du coude de Leonor qui pose sa tête sur la table et allonge sa main vers moi. Elle me sourit :

— Je suis crevée, no puedo mas ! Emmène-moi.

Elle écarte son assiette vide et allonge son buste sur la nappe blanche, les bras vers moi.

Toujours en pleine forme et rassasié, je m’approche souplement d’elle, je me baisse, décale la chaise, et remonte en soulevant Leonor, tel Neptune et le poulpe.

Elle se laisse aller sur mes épaules et me désigne une porte. Je suis un couloir rouge puis une autre ouverture qui donne sur une chambre de la même teinte ornée d’un grand lit carré. Le mur d’en face est en verre, donnant sur ce décor naturel, le soleil dans le dos.

Je la glisse sur le lit. Je la déshabille, bouton après bouton, lacets après fermetures éclair. Elle est dans mes bras, endormie comme un bébé.

Leonor n’a pas cessé depuis son arrivée d’exprimer une multitude d’émotions. Successivement heureuse des retrouvailles et des changements, puis attristée aux larmes. J’imagine ce brusque relâchement vers l’abandon qui paraît, en connaissance, très naturel.

Solitaire et dépité, je glisse ses jambes douces sous les draps et la regarde dormir, avec une expression pas si détendue que ça. Enfin ici nous sommes loin de tout, certainement plus protégés que sur la côte. La nuit est tombée maintenant. Il doit être sept heures trente. Au loin, rien. Pas de bruit. C’est super calme. Je m’allonge sur le lit à côté de la gisante, et réfléchis.

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