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Nous n’allons pas rester en position très longtemps, j’imagine. L’endroit est totalement dépaysant, toutefois le tourisme environnemental n’est pas une priorité aujourd’hui. Dans ce pays dont je découvre les multiples facettes, nous nous efforçons de libérer les proches de Leonor des soupçons de culpabilité dans une affaire de meurtre.

Au plafond blanc immaculé, rien à voir, pas même un moustique au repos. Au terme de mes réflexions et sans espoir de trouver le sommeil, je décide de sortir de ma chambre.

Silence à l’étage. Je continue le couloir et arrive devant un choix de trois portes. J’ouvre celle au centre et j’entends plus loin un bruit de vaisselle et d’eau. Je referme doucement. Celle de droite donne sur le grand hall de l’escalier.

Je descends avec l’intention d’examiner de plus près ces superbes reproductions qui clignotent encore dans mon esprit. Il faut m’y rendre de mémoire. Je ne rencontre personne. Sous la porte de l’atelier se glisse un rai de lumière blanche. Je frappe et j’entre. Felinto est là.

À l’arrêt, la tête tournée vers moi. Un grand sourire l’éclaire, je m’approche :

— Holà maestro !

Il sourit et me répond dans sa langue — qui se trouve dans sa bouche. Je ne comprends rien.

— No entiendo ! négativé-je de la tête.

Il me prend le bras, contourne ses chevalets et me désigne trois tabourets autour d’une petite table en bois brut, chargée d’une bouteille plastique à moitié pleine, d’un liquide opaque blanchâtre. Il en remplit un petit verre qu’il me tend en souriant encore plus, révélant une dentition qui a vécu :

— Aguaca !

Il s’en sert un et hop se l’enfile d’un coup, en m’entraînant à le suivre. Ce que je fais dans la foulée. Goût assez doux, plutôt terne, pas désagréable. On s’assied alors et on se met à parler sans vraiment se comprendre, mais en étant très attentif (l’un comme l’autre j’imagine) aux expressions du visage de son interlocuteur. Après quelques verres nous nous entendons assez pour que j’en apprenne plus. D’une planque que je n’ai pas pu localiser, Felinto m’a sorti une série de photos anciennes.

Sur la première, je peux voir Felinto au travail, peignant deux enfants de trois ou quatre ans, brun et blond, heureux. Il m’explique que ce sont Luis et Vincent, les enfants de son ancien patron et ami.

Sur le tirage suivant, il pose avec le grand-père — beau grand sexagénaire — autour d’un chevalet portant deux dessins identiques que je reconnais tout de suite. C’est l’œuvre du peintre pointilliste Seurat, « Au Divan japonais », disparu en 1942 à New York, et réapparu dans une vente chez Sotheby’s il y a quelques années — presque cinq millions d’euros ! Felinto met son doigt sur une des esquisses de la photographie :

— Lo hize Yo ! « Je l’ai fait », m’explique-t-il avec ses mains. Je montre l’autre à côté :

— Et celui-là, il est où ?? Donde ?

Felinto lève les sourcils :

— No se, je ne l’ai vu que trois mois ! tres meses conmigo, y pffft… El original, famoso !!!

Je reste silencieux trois secondes. Felinto vient de me confirmer que le grand-père de Leonor déjà semblait s’intéresser à la reproduction illicite d’œuvres d’art, et au recel !

Felinto se retourne et m’appelle du doigt. Il pointe, pendu au mur, un vêtement en cuir qu’il ouvre en deux je ne sais comment et qui laisse apparaître dans la doublure, différentes poches de tissu très fin. J’y devine d’autres photos. Il fouille à l’intérieur de ce vieux manteau patiné, en sort une petite pile de documents et referme sa cachette haut de gamme. En montrant la pelure de la main, il m’annonce :

— Recuerdos para Leonor.

Ensuite, il étale sur la table des groupes de photos de famille où je reconnais Luis, beaucoup plus jeune, ainsi que le grand-père. Felinto me désigne un couple à côté de Luis :

— Vincent y Dolores, los padres de Leonor.

Je reconnais Leonor dans les traits souriants de cette femme au cou fin et aux mêmes yeux assombris par une tristesse indéfinie.

Un autre cliché représente Luis et un autre homme avec Mattias beaucoup plus jeune, autour d’un important tableau emballé pour le transport. Mattias est facile à reconnaître même en noir et blanc. Le trio a l’air hilare.

— Qui c’est, quien es ?? dis-je en montrant du doigt l’homme de l’âge de Luis, plus poupon et rosé, qui tient Mattias par l’épaule.

— Thierry ! me répond tout de suite Felinto en grimaçant. Un typo malo ! Amigos de escuela. Ayudo a Mattias con cocaína, ajoute-t-il en montrant l’emballage du doigt.

Puis il m’entraîne vers la bouteille que nous n’arrêtons pas de vider. Nous levons nos verres trois ou quatre fois. J’ai la tête qui bourdonne.

Felinto se lève et prend un petit dessin à l’encre représentant une femme que maintenant je reconnais. C’est la grand-mère de Leonor au sourire amusé.

— Pa’ ti, me, dit-il en me le mettant dans la main.

Simultanément, je sens sa main gauche glisser quelque chose dans ma poche, qu’il tapote ensuite.

— Y eso para el futuro de Leonor, me chuchote-t-il dans l’oreille.

Et il me repousse gentiment vers la grande porte en me passant la main sous les omoplates comme s’il voulait me redresser. Il me pousse dehors avec un mystérieux message, comme on lâche un pigeon dans le désert. Je me retourne avec un visage rapidement recomposé pour le voir disparaître derrière la porte.

J’entends alors une serrure plus loin s’ouvrir, se refermer, trois pas et au coin apparaît Luis qui s’avance, soucieux. Je démarre vite dans sa direction pour masquer ma stupeur. L’épaisseur de ma poche me brûle la peau. Il me regarde sans se décider à ouvrir la bouche. Nous nous croisons. Nos prunelles s’échangent le moins d’informations possible. Je vois son facies ramolli par l’âge se plisser d’un sourire, les sourcils froncés. Il disparaît par la porte que je viens de franchir.

« J’espère que Felinto connaît son affaire » pensé-je en me dirigeant vers ma chambre que j’atteins sans autre obstacle.

Leonor dort en longues respirations calmes. Je sors ma lampe de poche Swiss size et je mets ma veste dans la penderie. Je rentre à moitié dans l’armoire pour regarder sans être vu ce document trop intéressant que m’a communiqué Felinto…

Le manque d’espace retarde la consultation de la pièce. J’ai du mal à allumer ma petite torche avec ma seule main libre, cela fait un bruit terrifiant. Enfin je sors l’objet qui se compose d’une enveloppe collée au dos d’une photo.

Et là, avant même d’avoir pris connaissance du contenu de ces deux éléments, trois coups vigoureux sonnent à la porte. Assez sèchement pour que ma lampe s’échappe de mes doigts et tombe dans une de mes chaussures, plus bas, sans un bruit !

Je m’extrais lentement en respirant par les côtes flottantes et l’ensemble du bassin pour fortifier l’appui de ma jambe gauche. Je ferme silencieusement l’armoire, ouvre ma chemise rapidement, mais sans faire exploser un seul bouton puis je chuchote en entrebâillant la porte.

— Que pasa ?

Je vois Luis souriant devant moi. J’ouvre grand la porte pour qu’il aperçoive Leonor étendue.

— No pasa nada, me répond Luis en me souriant beaucoup trop. Felinto me dit que vous avez peut-être malencontreusement pris quelque papier avec vos affaires.

— Felinto, le peintre ? Aah oui, il m’a offert un alcool incroyable. Très gentil, non ? Enfin, il a l’air, et je dis : « Quoi ? »

Je suis sûr qu’il bluffe. Felinto n’a rien pu lui dire. Ce serait aller à sa perte. Je continue :

— Avec Felinto on a surtout bu. On n’arrive pas vraiment à se comprendre autrement que par le goulot ! et je pars d’un rire pas mal imité, genre : ah, eh, ah, eh, eh !

Puis je l’observe :

— Attendez !

Je me tourne en refermant prestement derrière moi.

Je ne sais pas si cette provocation de roquet m’apporte grand-chose, mais le savoir dans mon dos regarder sa nièce dormir ne me détend pas l’esprit. Je sors rapidement le dessin d’une femme respectable aux pommettes hautes et au cou tendu. Je retourne à la porte entrebâillée que j’ouvre :

— Ce petit dessin peut-être ? Il m’a été donné par l’artiste.

Il le prend, l’observe attentivement, et dit :

— Je ne le connaissais même pas. C’est ma mère. Felinto en a fait des centaines. Il en offre à tous mes visiteurs. Il ne signe jamais. Pour lui c’est toujours « à la manière de ». Génial, non ? Gardez-le c’est un cadeau, je n’ai pas compris Felinto qui parle toujours dans sa barbe. Passez une bonne nuit !

Et il s’en va, pas du tout satisfait de sa visite. Regrettant sans doute d’être venu me voir, il n’a fait que dévoiler son appréhension et…

Mais je n’ai tout d’un coup pas envie d’accumuler encore une fois sans preuve tous les griefs possibles à l’encontre d’un hôte dont je ne goûte pas la présence.

Je ferme la porte, regarde Leonor qui dort sereinement et m’empare du pli toujours dans ma veste. Je me déshabille et me glisse dans le lit. J’allume ma lampe. La photo qui scelle l’enveloppe représente deux bras qui maintiennent un emballage de tableau, une des mains désignant un morceau noir qui dépasse d’un orifice creusé dans un montant.

Le fragment visible sur lequel un bout d’étiquette apparaît me fait tout de suite penser au débris de bois presque calciné trouvé dans la cheminée de cette maison de la mer.

On détaille facilement le trou de dix centimètres par dix centimètres dans des tasseaux plus épais, duquel émerge un cylindre de plastique brillant. C’est une cachette.

J’ouvre l’enveloppe et je sors une lettre photocopiée, signée Vincent. Celle-ci est adressée à Luis. Elle commente la photo :

Luis, j’ai découvert que Mattias et son fils se servent de nos transports pour trafiquer de la cocaïne vers l’Europe et l’Asie. Ils font ce négoce depuis au moins 3 ans. Je l’ai violemment interrompu on a failli se battre et il s’est enfui avec l’avion. Il faut qu’on en parle. On ne peut pas continuer, avec ce risque là en plus… 

Il annonçait ensuite son départ pour la France la semaine suivante. La photo est datée numériquement de l’année de son accident à quelques kilomètres du vieux palais familial. Le dix janvier, il y a huit ans.

Je cache les documents détournés par Felinto. Il m’aurait enfouillé cette lettre pour ensuite me dénoncer à Luis ?

Peut-être Luis ne sait rien de tout ça. La lettre lui est adressée, a-t-il lu l’original ? Felinto ne me dira certainement plus rien. Son attitude pas téméraire, m’apporte des faits et preuves sur des actes criminels qui dénoncent des amis de famille. Il a peur de Luis, c’est visible, pour avoir besoin de se débarrasser de pièces compromettantes…

J’éteins et réfléchis. Super calme, la nuit m’enveloppe. La jambe de Leonor est chaude et douce contre la mienne. Dans quelle affaire nous sommes-nous embarqués ?

De gros nuages lourds se sont formés au-dessus de Leonor. Mattias trafique de la cocaïne. Ça ne m’étonne pas. Cette structure de bois qu’on aperçoit sur la photo est une partie des harasses fabriquées pour l’acheminement des objets de valeur. L’étiquette collée dessus le confirme. Elle est exactement semblable à celle destinée au mystérieux Bambuco Valdés. « … avec ce risque là en plus… » a écrit Vincent. En plus de quoi ?

Ils transportent des tableaux, je devine sans crainte de me tromper. Peut-être font-ils commerce des copies peintes par Felinto ? Enfin, tout ceci nous éloigne de ce pour quoi nous sommes ici : le chinois mort en bord de mer.

Je m’enroule encore deux ou trois idées autour du cortex pour m’en enivrer pendant mon sommeil et je me laisse couler.

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