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La lumière blanche du soleil qui passe entre les cheveux de Leonor me réveille. Penchée sur moi, elle approche ses lèvres et m’embrasse.
— Alors, que penses-tu de cet endroit si libre et vierge ? Tu aimes ? Ça change, non ?
Je me redresse calmement. Il n’est pas si tôt que ça, mais j’attrape Leonor dans sa totalité et nous nous répandons sur les draps. Éblouissement passager dont l’empreinte dure dans ma mémoire.
Elle existe ici près de moi, dans cette aventure qui ne l’intéresse pas. Cette histoire brûlante de meurtre est bien loin d’elle. Je me demande aussi si tout ça n’est pas un hasard malheureux, une coïncidence sans cause.
Les membres de ce clan ont tous l’air bien mystérieux pour moi, mais je suis un étranger et c’est un constat sans surprise. Je ne vois toujours pas de lien avec la découverte macabre de la piscine.
Nous nous jetons sous la douche. Et nue, Leonor me parle soudain de son enfance dans les écoles tout autour du monde. Changeant tous les deux ou trois ans selon les postes de son père. Puis les pensions en Angleterre, l’éloignement de ses parents et leur disparition subite le soir de l’accident. Cette absence l’a brutalement anéantie. Elle a découvert son oncle alors. Il avait toujours habité en Colombie ou dans cette maison du sud. Leurs routes se croisaient rarement. Leonor a peu de souvenirs de lui :
— C’est à cette époque que j’ai rencontré Mattias ! me dit-elle en souriant. J’ai passé six mois à Cartagena après l’accident, pour rejoindre Luis. Mattias a été adorable avec moi, on a pratiqué de l’équitation, du bateau et conclu par des fêtes à n’en plus finir. J’ai découvert une vie si excitante alors !!!
— Tu veux dire que ce salaud t’a fait plonger le nez dedans !
Son sourire se fige et elle baisse la tête :
— En effet j’ai un peu abusé à cette époque. Luis n’était pas au courant. Mattias m’a emmenée à l’hosto une fois à cause d’un calcul douloureux. Une autre fois je suis allée en urgence une endoscopie due à un spasme œsophagique, qu’on a fait passer pour une miette coincée après le déjeuner.
Elle en rit encore. Heureuse de ces souvenirs ou simplement fière d’avoir réussi à masquer son état pendant ces épisodes-là.
Cette douche a duré longtemps, longtemps. Je me suis lancé dans un monologue sans pause, expliquant à Leonor mon chagrin de la voir si proche de ce Mattias — que je considère maintenant comme un voyou trafiquant — et d’entendre la façon amusée dont elle parle de ce fléau.
J’essaie alors de l’intéresser à la vie qu’il lui reste à accomplir, celle qui se trouve vierge devant elle, son passé est déjà sculpté. Les souvenirs sont des broderies utiles à sa décoration intérieure, simplement. Je tente de la convaincre ensuite que ces brumeuses mémoires de plaisir doivent seulement rappeler ce qu’est la défonce. Tout diminue autour de soi, tout s’enfonce vers le bas, la misère et la tombe. Et bla, bla, bla, bla…
Je parle sans arrêt. Elle sanglote sans que je le voie. Je stoppe la douche enfin et elle se blottit dans mes bras. Hou là, là, sa réaction me plaît et mon épiderme reçoit le sien avec bonheur.
Mais elle se décolle vivement de mon corps enthousiasmé, et, pleurant de rage, elle se jette sur le lit, enroulée dans un drap de bain.
— Oui, il bricole avec la drogue. Je sais que c’est mauvais, que c’est artificiel et que ça abîme tout, mais quoi, on s’emmerde tellement sinon.
Elle s’effondre encore un peu, repliée en chien de fusil :
— À Paris, j’avais arrêté quand je suis rentrée. Ça a été dur. Sans aide. Personne ne devait se douter. Il ne faut pas que je reprenne de ça ici, je sais qu’après ça va être pire.
— Décolle-toi ça de la tête. C’est sans intérêt, c’est du bluff.
— C’est toujours flippant de toute façon. Au bout d’un moment je n’en peux plus. Je veux sortir de cet état, mais c’est impossible, je suis incapable de fuir !
— Et en Colombie, il t’en a bien proposé, non ?
— Non, il m’a fait tourner. Il attend que je vienne lui demander. Ici il y a Luis, qui ne doit pas être au courant.
— Tu parles, il doit bien s’en douter non ? Il m’a l’air assez bizarre ton oncle avec ces histoires de tableaux volés copiés par Felinto !?!
Leonor ne conteste pas. Composant une grimace de bonheur, elle constate :
— Il est 10 heures ! On va prendre le petit déjeuner en bas.
Et sans changer d’expression, elle saute du lit, emmène un tee-shirt puis se dirige vers la porte en l’enfilant — certainement pour me révéler l’apesanteur de ses seins.
Nous descendons le majestueux escalier. Dans la belle salle à manger, la table est tapissée de fruits. Des assiettes d’œufs au plat, divers pains, beurre, confitures, bacon asado. Dès notre arrivée, les deux jumelles indiennes se matérialisent acoustiquement d’abord puis en nous entourant de leur aide pour garnir, verser, remplir, et presque déglutir.
Luis apparaît enfin et s’assied au bout de la table après avoir embrassé Leonor et passé la main sur mon épaule. Alors la nuit dans les Llanos ? Rica ?? Vous avez pu dormir.
Leonor emploie des attitudes d’adolescente pour répondre, sa nature change. Un ton, un sourire, des regards séducteurs, comme dans les contes d’enfants.
— Oh oui oncle Luis, on a dormi comme on doit dormir en Colombie, affirme-t-elle avec un petit clin d’œil coquin.
Puis elle se tourne vers moi et se reprend tout de suite en découvrant l’expression ennuyée sur mon visage. Avec une voix plus naturelle, elle ajoute :
— On est là quand même à cause d’un cadavre asiatique qu’on a trouvé dans notre piscine, à la villa ! Il faut qu’on en parle.
— Un Asiatique ? dit Luis en se levant à moitié de sa chaise, comme surpris en flagrant délit.
J’interviens :
— Oui, un type avec la moitié de la figure écrasée.
— Ah vous l’avez vu aussi, me fait-il en oubliant mon nom cette fois-ci.
— Je l’ai découvert avec les gendarmes qui venaient relever la taille de cette piscine non déclarée aux autorités.
J’aurais dû me taire, car Luis, qui avait l’air décontenancé au début, s’amuse de ma réaction :
— Bon, ce bassin a été réaménagé par mon père en 1985. Personne n’y a vu d’inconvénient ni d’abus. On a continué à l’utiliser pour se dessaler de l’eau de mer. Ensuite ils ont taxé les piscines. Personne n’était là. Les impôts sont faits par un comptable qui ne connaît pas la propriété, voilà, c’est passé à l’as.
Il reprend :
— Que quelqu’un s’en soit servi pour faire des expériences avec un cobaye, de genre asiatique vous dites ? Ce n’est malheureusement que la faute des trous et autres accès dans les grillages des limites du terrain. N’importe qui peut rentrer et sortir. Quand personne n’est là, il n’y a qu’une alarme pour la maison, le reste est ouvert on peut dire, non, Leonor ? Qu’est-ce que tu en penses ? Quoi ?
Leonor regarde son oncle en souriant, on l’imagine préparer des phrases en plein accord avec son protecteur adoré, mais soudain elle se redresse :
— Eh bien toujours est-il que c’est un mort. Chez nous ! Il faut s’en occuper, se sortir de cette affreuse situation.
Wouououuuaaouou ! Pas mal. Je regarde Leonor qui fixe sévèrement son oncle. Trois secondes de silence succèdent à cette sortie impétueuse et inhabituelle. Luis a un petit pli sur le front. Il dit en souriant calmement :
— Tu as raison. C’est une chose épouvantable. Pardonne-moi de m’en être amusé. Cela étant, c’est bien loin pour moi, et ça fait longtemps que je n’y suis allé. J’ai fait un passage récemment, mais je n’ai pas vu la piscine. Je n’ai vu personne d’ailleurs et je ne suis pas sorti. Je ne vais rien apprendre à la police. Quoi ?
— Non Luicito, répond Leonor tout sourire, mais je dis qu’il faut le faire savoir aux autorités, on ne va pas faire remplir notre piscine de cadavres sans rien dire en supportant les suspicions du voisinage. Papa n’aurait pas laissé faire ça non plus, hein, Luicito ? Oncle Luis querido ?
Et elle reprend son ton minaudant avec l’envie d’être adorable. E
Silencieux, j’occupe mon esprit à l’engloutissement de nombreux fruits, puis des tartines variées. Presque trop. J’irais me recoucher si j’étais seul chez moi.
Luis relance :
— Eh bien, tu m’as convaincu, Leonor, je partirai là-bas la semaine prochaine et j’irai me faire entendre par les autorités locales. Et vous, combien de temps restez-vous ici ? Revenez avec moi, non ? Quoi ?
On se regarde Leonor and I, et je réponds tout de suite :
— Leonor a le devoir et la chance de participer dans cinq jours à une audition pour un film du fils de John Cassavetes qui réalise son premier long métrage.
— John Cassavetes, génial, je ne savais pas qu’il avait un fils. Il ne doit plus être tout jeune. Quoi ?
J’élude la question en balançant mon bras
— Leonor a vraiment du talent et c’est un réalisateur à qui tout est ouvert, What else ? lui dis-je dans le ton de son « quoi ? » habituel.
— Una estrella en el cielo familial ! Quelle joie, dit-il. Si tu veux, mon avion personnel part demain pour Bogota chercher une amie. Il peut vous emmener. Pero que pena. On se verra plus longtemps sous les cieux européens.
— Oh no ! s’écrie Leonor — que je calme d’un regard acéré — mais enfin il faut que je revienne. Tu sais je ne me sens pas encore vraiment chez moi nulle part.
Elle va se lover dans les bras de son oncle adoré qui lui caresse les cheveux. On m’a oublié. Dix secondes passent. Puis Luis lève les yeux et pour la première fois s’adresse à moi sans ironie apparente.
— On pourrait monter à cheval ce matin. Pour que vous découvriez l’air du pays, non ? Quoi ?
Et Leonor de répondre :
— Super ! J’adore ça ! Andiamo ! Je monte mettre mon pantalon de gaucho !
Elle adore ça c’est clair. On se croirait dans le Club des cinq de la bibliothèque verte. J’ai devant moi deux personnes qui jouent une pièce. Ils échangent toujours deux ou trois phrases gentillettes et faussement émues sur l’attachement réciproque qu’ils éprouvent. En apparence. Car ce rituel bien rodé me fait penser à une cérémonie occulte pour oublier une réalité affective plutôt morne.
Je me dois d’être partial et pessimiste dans mes analyses de caractère. Oublié dans mon coin, j’analyse ces relations avec curiosité. À chaque expression de Luis, Leonor minaude et sourit en répondant des banalités ponctuées de Luisounet querido qui remplissent d’aise le destinataire.
Sans un regard pour moi, elle part dans les escaliers avec l’enthousiasme d’une adolescente brésilienne à qui on a offert un package chez le chirurgien esthétique. Je me lève pour me changer aussi, et passe devant notre hôte qui a le regard toujours levé vers les dernières marches en haut, que Leonor vient de quitter.
— Señor Luis, fais-je, à la Diego de la Vega — il sursaute d’ailleurs, il m’avait complètement rayé de ses centres d’intérêt — vous avez une connexion Internet ou téléphone ? J’aurais besoin d’avoir un contact de quelques secondes avec un ami. Un mail suffirait.
Mon intervention a failli le faire basculer de sa chaise. En se reprenant, il me raconte une nouvelle histoire familiale : celle de son père qui a toujours refusé qu’on câble les 250 kilomètres qui le séparent du terminal d’électricité et du téléphone. L’habitude et les progrès techniques s’améliorant, ils ont préféré l’autonomie.
— On a eu des bougies, des groupes électrogènes, des grands feux, puis des systèmes plus élaborés, avec des dynamos entraînées par du bétail. Ensuite, les plaques photovoltaïques.
Actuellement nous avons cinq mille mètres carrés de surface photosensible qui génèrent ce qu’il nous faut. Pour la communication c’est par radio uniquement. Qui dépend du temps et des intempéries. Moi, je vous conseille d’attendre votre retour à Bogota. Non ? Quoi ?
Je le remercie d’un regard, sourcils levés, assorti d’un sourire — il m’énerve — et je remonte à l’étage.
Leonor a les jambes en l’air sur le lit et enfile un pantalon en cuir fauve, brûlé entre les cuisses par les frottements de la selle. Elle saute sur ses pieds, toujours très énergique. Son sourire s’éteint tout de suite à ma remarque :
— Tu ne crois pas que tu en fais un peu trop, Leor' ?
— Je sais que j’en fais un peu trop, s’énerve-t-elle, tendue, la bouche en avant, mais je ne peux pas faire autrement. On a toujours fait comme ça. Je ne le connais bien que depuis… depuis qu’il s’est occupé de moi… On se voit si peu souvent qu’on veut recréer une atmosphère.
— Ça paraît presque comique de l’extérieur.
J’insiste pour qu’elle se vide les neurones et que l’on comprenne ce qui se passe. Je ne parviens pas à croire que ce tonton gâteau — qui est visible deux ou trois fois par an — n’ait pas conscience du ridicule de son attitude. Ou il joue à l’adoration de sa nièce, pour moi, ou bien il joue au con, pour sa nièce.
Je pense devant mon sac ouvert, essayant de trouver un pantalon assez costaud pour recevoir la cambrure de l’animal qui va me supporter. Je prends un vieux pyjama hongrois qui me tombe sous la main. Épaisse étoffe et coutures souples. Il me vient d’un chauffeur de taxi berlinois qui l’avait reçu d’un touriste, en paiement d’une course vers l’aéroport.
Leonor s’est tue depuis quelques minutes, plutôt agacée par ma remarque critique déplacée. Elle reprend d’un ton enjoué, presque moqueur :
— Tu vas mettre ce truc ?
Je suis susceptible, on me l’a déjà dit.
Sans répondre, je me débarrasse de mon actuel jean grand couturier et saute dans ce nouveau vêtement, pieds légèrement écartés, les deux jambes séparées par l’épaisse couture qui rejoint en un glissement, mon sacrum. Les pieds bien posés au sol, j’enroule la ceinture de taille selon la technique ancestrale des tueurs de cochons moldaves, et laisse ballant la poche à blettes.
Impressionnée par cette démonstration et par ma posture finale, mon amazone sourit de bonheur et s’écrie :
— Superbissimo ! Eres un typo génial !
C’est ça, génial, elle se moque certainement un peu et je n’ai plus le souvenir de l’allure que me donne cette tenue, donc j’assume et réponds :
— Ce jodhpur bulgare qui m’a été offert par un prince du désert n’a dompté aucun animal jusqu’à aujourd’hui.
Cette tenue a le mérite d’exister. Ma poche en balance devant moi, je m’avance, déterminé vers la porte. Ma belle me suit en piaffant d’impatience. Il est vrai que je me soucie de la qualité de mes vêtements. Ma réputation d’élégant, soucieux d’allier le confort, la ligne et la fonction a été partout jalousée.
La violence du ton de : « tu vas mettre ce truc ? » résonne encore dans mes oreilles. Enfin, on est peu de chose, et là je suis témoin une fois encore d’une faiblesse de mon caractère. Ce pantalon est sans doute un sac de tissu dont on ne voit pas les formes. Je ressemble un peu à un vieux fruit trop mur du centre, avec les jambes gonflées. Je me regarde dans le miroir du palier : ça boudine, ça plisse, ça pend. Mais à porter quelle joie, quel confort !
Je décide de me retrancher sur l’évidence de cette constatation :
— Tu devrais l’essayer, c’est vraiment très coulant et agréable.
On descend. Un jeune homme attend en bas. Il vient nous saluer et échange quelques phrases de bienvenue avec Leonor. Très souriant, il nous regarde avec curiosité.
Je me dis que mon pantalon l’étonne. On n’a rien vu dans ce pays. Je renoue cette longue ceinture pour qu’elle pende moins et nous le suivons vers les écuries. Traverser de nouveau ce jardin à demi couvert, touffu de plantes grimpantes aux fleurs rouges ou jaunes qui se lancent d’une colonne à l’autre est un délice. Quels arômes, quels parfums ! Je m’enivre de séquences musquées en approchant de l’enceinte.
L’odeur change. Une porte ouvre sur une sorte d’étable assez longue avec plusieurs stalles. Je compte cinq chevaux et deux taureaux, enfin, bovidés.
On m’attribue une très jolie bête noire que je ne saurais décrire, car je n’ai aucune aptitude dans cette catégorie. Mon domaine de prédilection est la race humaine et les relations avec les animaux importants restent très humbles. Par l’énorme porte ouverte qui donne sur un infini presque plat d’arbres isolés arrive l’oncle au galop sur les cinquante mètres qui le séparent de nous. Il retient son cheval qui se cabre un peu à la John Wayne.
OK, c’est parti, hue làaa ! On go ensemble.
Alors c’est une balade qu’on peut qualifier de sans grand intérêt autre que celui de sentir et respirer un air hors du commun. Nous sommes en Colombie depuis cinq jours. Venus des chaleurs des Caraïbes, nous voilà maintenant dans les régions tempérées des hauts plateaux, surplombées par ce ciel aux nuages immenses qui aspirent vers le haut.

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