PROLOGUE - Le village des pesteux

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PROLOGUE

Le village des pesteux

Le médecin est venu sentir la mort de son long nez noir.
Il la combattit, d’herbes et d’espoir.

*

Les coquelicots poussaient par millier sur les plaines de l’Elysée. Marie encore animé de la rêverie adolescente cueillait ses fleurs par poignée. Plongeant pour en extraire le parfum, et le souvenir exquis d’un amant interdit.

La douceur de sa poigne l’avait emmené par-delà les sentiers ensoleillés, là où les regards ne pourraient violer son intimité. Et par la puissance des baisers elle avait consenti à lui offrir le fruit sacré de ses premières roses.

Pour elle, nul blasphème ne pouvait être commis tant leurs cœurs étaient purs. Il était beau et fort comme un dieu. Au croisement de son regard elle projetait vers les cieux des plaintes que nuls anges n’oseraient entendre.

Elle se laissa reposer sur son épaule :
« Je veux vivre et mourir auprès de vous… » L’apollon tourna vers elle un regard à la lueur lubrique. Marie ne vit rien, l’amour rend aveugle.
« Viendra un jour ou nous ne serons plus qu’un. » dit-il d’un sourire carnassier mais enchanteur.

Il posa sur elle des baisers froids et des caresses trop sinueuses, mais la gentille Marie n’en devinait rien.

Jusqu’où sa naïveté lui permettrait-il de planter son vice. L’homme de plus de deux fois son âge esquissa un immonde sourire qu’il dissimula au creux de son cou.

Un matin à la pale clarté l’amant s’était enfuit. Arrachant avec lui la profonde naïveté que Marie s’était brodée.

Son ventre rond, couvant la vie, s’était encore arrondi. La douce Marie appelait la mort en son cœur l’implorant tel un animal blessé. Elle usa de poison, de lame, de cintre mais rien ne pouvait ni lui ôter la vie ni celle de cet enfant.

Pourtant la mort, avide et affamée répondit à son appel. Projetant silencieusement ses racines sur les plaines de l’Elysée. Les coquelicots n’auraient jamais plus la même signification.

La maladie se propageait dans les villages, tachant ses habitants d’un mal douloureux et incurable.

Vivant seule avec son père Marie l’avait vu marqué de plaie et de nécroses. Craignant que le mal ne la gagne elle aussi, elle avait fui. Laissant son père mourir seul dans son lit.

Elle avait marché des jours durant sans trouver nul lieu exempt de ce mal. Partout, les portes marquées de rouge, et les fossés fraîchement comblés. Des croix tristement dressées jalonnaient chaque sentier.

La nouvelle s’était vite répandue : l’Elysée, cinquième cercle des enfers devait être purifié par les flammes.

Revêtu de leurs armures les soldats de la Couronne étaient venus.

Lucifer préférait encore détruire les terres de ses seigneurs plutôt que de voir le mal s’y répandre.

L’armée avait obéi par la lame et par le feu. Nul ne devait être épargné.

Les toits de chaume s’étaient envolés vers le ciel en une pluie d’étincelles. Les champs et les forêts s’étaient changés en une mer de flammes.

Les villageois, contraints puis égorgés. Leur sang creusaient de rouges sillons le long de leurs maisons.

Après la mise à mort vint la famine.

L’odeur de la chair calcinée aguichait les affamés, qui incapables de commettre un tel acte salivaient d’envie et d’effroi.

Marie n’en faisait pas partie, incapable de mourir il lui fallait désormais survivre.

Les dents sales, les ongles acérer grattant la chair jusqu’aux os. Les brisant ensuite pour en sucer le précieux nectar. Qui bien qu’au gout âpre étaient avalé d’une savoureuse grimace.

Le festin fut abondant, Marie se trouvait là une force qu’elle n’eut jamais soupçonnée. Et en son ventre gigotait un enfant à la vigueur inquiétante.

Mais le festin fut bref, la chair tourna rance et Marie affamée paya le prix de sa gourmandise. Empoisonnée puis tourmentée de violents remords, mais toujours incapable de mourir.

Les lames ne la coupaient pas, le feu ne la brulait pas, la faim ne la tuait pas.

Affamée, désespérée elle murmura le nom du seul qui pourrait l’aider, Moloch démon des limbes et des naissances, seigneur de ces terres. En son cœur, elle le supplia de lui hotter la vie.

« Seigneur Moloch, lancez sur moi vos corbeaux, qu’ils arrachent et fassent saigner chaque morceau de mon ventre. Qu’ils le dépècent jusqu’à l’os, et qu’au terme de cette agonie me soit enfin rendue ma liberté ».

Elle l’invoqua cent fois, de jour, de nuit, sous la pluie. Agonisant sur une terre épaisse, saturée d’ossements. Elle avait fini par y perdre sa voix, quand enfin, il répondit.

Il se tenait là, l’air grave. Marie l’œil gris et la bouche sèche l’observait hébétée.

Il n’était pas beau, mais bien revêtu d’une armure royale marquée de l’emblème du corbeau. Son crâne chauve décoré d’une couronne de coquelicot.

Nul humain n’avait le pouvoir d’invoquer les démons. Était-il venu de son plein grès ou contraint par sa demande.

« La mort ne sied pas à une femme qui attend la vie ». Dit-il en lui tendant la main.

Frappée par la foudre, elle reconnut soudain en lui une ressemblance troublante avec son amant. Non des traits, non du sang, mais cette étincelle dans le regard. Une lueur poisseuse, tremblante, qu’elle avait autrefois confondue avec le désir. À présent, elle la voyait pour ce qu’elle était : le vice, patient, affamé.

Alors elle sut, ce n’était pas un homme, il ne l’avait jamais été. Et l’enfant qui battait en elle, qui remuait dans la tiédeur de son ventre, n’était pas humain non plus. Le dégout pulsait, au rythme de son sang.

Moloch lui saisit fermement la main. « Ma douce Marie, de ces atrocités et de cette injustice naîtra la colère. Le peuple, se lèvera contre la Couronne et hurlera l’horreur des crimes commis. Bientôt, les envieux et les malicieux se proclameront légitimes au trône. Mais nous cher Marie nous avons un enfant que la mort ne semble pouvoir emporter… »

Terrifiée, elle répondit comme elle l’avait toujours fait : par un sourire trop large, trop doux, débordant d’un amour qu’elle ne sentait plus vraiment. Mais au fond d’elle, l’effroi priait en silence: pourvu qu’elle parvienne, à son tour, à tromper les enfers.

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