Chapitre 1 - La baie
Le matin se levait lentement sur la baie d’Acapulco.
La lumière arrivait toujours par la mer. Elle avançait sur l’eau comme une nappe d’or pâle, puis glissait contre les immeubles blancs qui dominaient la plage. À cette heure-là, la ville était encore calme. Les bars terminaient leur nuit, les pêcheurs revenaient vers le port et les premiers camions de livraison commençaient à circuler le long de l’avenue côtière.
Depuis la fenêtre ouverte de son appartement, Ximena Rojas regardait l’océan.
C’était devenu un rituel. Quelques minutes de silence avant que la ville ne se remette en mouvement. Elle observait la baie, les collines sombres qui entouraient la ville, les bateaux immobiles au large. Par temps clair, l’horizon disparaissait presque dans la lumière.
Ce matin-là, pourtant, quelque chose manquait.
La tasse de café refroidissait sur la table.
Lucía n’était pas rentrée.
Ximena tourna lentement la tête vers le téléphone posé près de l’évier. Aucun appel. Aucun message. La dernière notification datait de la veille au soir.
Je sors un peu. Je rentre plus tard.
Lucía écrivait toujours comme ça. Des phrases rapides, légères, comme si rien dans le monde ne pouvait vraiment l’inquiéter. À dix-neuf ans, les nuits semblaient encore appartenir à ceux qui osaient les traverser.
Ximena resta quelques secondes immobile.
L’appartement était petit. Deux pièces à peine. Une cuisine étroite, un salon qui servait aussi de salle à manger, et la chambre qu’elle partageait avec sa sœur depuis leur arrivée à Acapulco. Sur une chaise près de la porte, la veste de Lucía avait disparu.
Elle l’avait donc prise en sortant.
Ximena passa une main sur son visage. Elle tenta de se convaincre qu’il n’y avait rien d’inquiétant. Lucía avait déjà passé des nuits dehors. Les bars près de la plage restaient ouverts jusqu’à l’aube, la musique ne s’arrêtait presque jamais et les rues autour des clubs se remplissaient de gens qui n’avaient pas envie de rentrer.
Acapulco attirait les nuits comme un aimant.
Pourtant, quelque chose continuait de la déranger.
Elle prit son téléphone et composa le numéro de sa sœur.
La tonalité résonna quelques secondes avant que la messagerie ne se déclenche.
Ximena raccrocha sans laisser de message.
Elle termina son café et se prépara pour le travail. Les gestes venaient mécaniquement : la douche rapide, les cheveux attachés, la chemise sombre qu’elle portait presque tous les jours au casino. Dans le miroir de la salle de bain, son visage semblait calme, presque neutre.
Les gens avaient souvent du mal à se souvenir d’elle.
Cela lui convenait très bien.
Une demi-heure plus tard, elle descendait dans la rue. La chaleur montait déjà du bitume et l’air portait cette odeur mêlée de sel, de carburant et de poussière que la ville gardait toute l’année. Des bus passaient en grondant, remplis d’ouvriers et de femmes de ménage qui se rendaient dans les hôtels de la baie.
Ximena marcha jusqu’à l’arrêt.
Le casino où elle travaillait se trouvait à quelques minutes seulement de la plage. Un bâtiment moderne, sans charme particulier, entouré de parkings et de palmiers plantés trop régulièrement pour être naturels. La nuit, les néons rouges et bleus transformaient l’endroit en phare artificiel visible depuis la route côtière.
Le jour, il ressemblait à n’importe quel autre bâtiment administratif.
Elle passa les portes vitrées et salua le gardien d’un signe de tête.
À l’intérieur, l’air conditionné effaça immédiatement la chaleur de la rue. Les machines à sous étaient encore silencieuses, recouvertes de leurs housses. Le personnel du matin circulait déjà entre les tables, vérifiant les écrans et préparant les caisses.
Ximena rejoignit le petit bureau où elle passait la plupart de ses journées.
La comptabilité du casino demandait surtout de la rigueur. Des chiffres, des rapports, des vérifications constantes. Un travail précis et discret, parfaitement adapté à quelqu’un qui préférait observer plutôt que parler.
Elle alluma son ordinateur.
Les tableaux apparurent sur l’écran, parfaitement ordonnés.
Pendant quelques minutes, elle réussit presque à oublier le téléphone resté silencieux dans son sac.
Puis la porte du bureau s’ouvrit.
C’était Daniela, une serveuse du bar.
— Ximena ?
Elle leva les yeux.
— Oui ?
Daniela hésita un instant avant de continuer.
— Ta sœur… Lucía. Elle ne travaillait pas hier soir ?
Ximena fronça légèrement les sourcils.
— Non. Pourquoi ?
La serveuse haussa les épaules.
— Je crois l’avoir vue près de la route derrière les clubs. Avec deux types dans une camionnette noire.
Le silence qui suivit fut bref, mais quelque chose venait de changer dans la pièce.
Ximena referma lentement le dossier ouvert devant elle.
— À quelle heure ?
Daniela réfléchit quelques secondes.
— Tard. Peut-être deux heures du matin. Je sortais fumer derrière le bar.
Ximena hocha simplement la tête.
— Merci.
Daniela resta immobile un instant, comme si elle cherchait autre chose à dire, puis elle finit par quitter le bureau.
Ximena demeura seule devant l’écran.
Les chiffres continuaient de défiler, parfaitement alignés.
Mais pour la première fois depuis le matin, une pensée claire s’imposa à elle.
Lucía n’était pas simplement en retard.
Et quelque part dans la ville, quelqu’un savait pourquoi.

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