Chapitre 2 - Les clubs de la côte
Le reste de la matinée s’écoula dans une impression de faux calme.
Ximena continua à travailler, ou du moins à faire semblant. Ses mains ouvraient les fichiers, ses yeux parcouraient les colonnes de chiffres, mais rien ne restait vraiment dans sa tête. À plusieurs reprises, elle prit son téléphone, composa le numéro de Lucía, puis le reposa après quelques tonalités.
Toujours rien.
Le silence avait quelque chose d’anormal.
Avec Lucía, même les absences faisaient du bruit. Un message absurde à trois heures du matin, une photo floue envoyée depuis un bar, une excuse lancée au réveil avec ce mélange d’insolence et de tendresse qui désarmait presque toujours sa sœur. Mais là, il n’y avait rien. Pas un mot. Pas une trace. Comme si la nuit l’avait avalée proprement.
À midi, Ximena n’y tint plus.
Elle referma son ordinateur, prévint son responsable qu’elle devait s’absenter pour une urgence familiale et quitta le casino sans attendre de réponse. Dehors, la chaleur était devenue écrasante. Le ciel semblait plus blanc que bleu, et la lumière rebondissait sur les façades des hôtels au point de rendre la ville presque irréelle.
Elle prit sa voiture et longea la côte.
Les plages étaient déjà pleines. Des familles installaient leurs serviettes sur le sable, des vendeurs ambulants circulaient entre les parasols, et la mer brillait sous le soleil avec une insolence presque indécente. Acapulco savait parfaitement masquer sa pourriture. Elle offrait toujours d’abord son meilleur visage.
Les clubs où Lucía traînait se trouvaient un peu plus loin, derrière une rangée de bars ouverts sur la route côtière, dans une zone où les touristes s’attardaient moins longtemps. Le jour, l’endroit paraissait presque banal. Quelques enseignes criardes, des terrasses vides, des rideaux métalliques à moitié baissés. La nuit, tout cela se transformait en autre chose.
Ximena gara sa voiture devant le premier bar.
Le patron, un homme massif au crâne rasé, lavait déjà le sol à grandes giclées d’eau sale. Il leva à peine les yeux quand elle entra.
— Je cherche Lucía Rojas, dit-elle sans détour.
L’homme continua de pousser sa raclette.
— Connais pas.
Ximena s’approcha du comptoir.
— Elle vient souvent ici. Dix-neuf ans, cheveux noirs, petite, toujours trop maquillée.
Le type s’arrêta enfin. Son regard glissa sur elle avec une lassitude méfiante.
— J’vois passer du monde, señora.
— Elle n’est pas rentrée cette nuit.
Il haussa les épaules.
— Ça arrive.
Ximena le fixa quelques secondes.
— On m’a dit qu’elle était dans le coin vers deux heures du matin.
L’homme baissa les yeux sur le sol mouillé.
— Ici, y a toujours quelqu’un vers deux heures du matin.
Elle comprit immédiatement qu’elle n’obtiendrait rien de plus.
Elle ressortit et traversa la rue jusqu’au club voisin. Puis au suivant. Même décor, même fatigue, même silence prudent. Les regards glissaient sur elle avant de se détourner. À chaque fois, elle sentait la même chose : les gens savaient quelque chose, mais personne n’avait l’intention de parler.
La ville entière semblait organisée autour de cette règle.
Ne rien voir.
Ne rien savoir.
Ne rien répéter.
Au quatrième établissement, elle reconnut enfin quelqu’un.
Un garçon du bar où Lucía avait travaillé quelques semaines plus tôt. Vingt ans à peine, une barbe mal dessinée, les yeux nerveux de ceux qui ont déjà compris trop tôt comment les choses fonctionnent. Il s’appelait Mateo.
Quand il la vit entrer, son visage se ferma aussitôt.
— Ximena.
— Où est ma sœur ?
Il jeta un coup d’œil vers la porte, comme s’il craignait déjà d’être vu en train de lui parler.
— Je ne sais pas.
— Ne me mens pas.
Il se passa une main sur la nuque.
— Je ne mens pas. Je sais juste… qu’elle traînait avec les mauvaises personnes depuis quelque temps.
Ximena sentit quelque chose se contracter dans son ventre.
— Quelles mauvaises personnes ?
Mateo hésita.
— Des types qui traînent autour des clubs. Ils payent des bouteilles, proposent des virées, des soirées privées, des trucs comme ça.
— Des clients ?
— Pas vraiment.
Il baissa la voix.
— Des intermédiaires.
Le mot resta suspendu entre eux.
Ximena sentit la chaleur du dehors revenir d’un coup dans la pièce.
— Tu veux dire quoi par “intermédiaires” ?
Mateo avala sa salive.
— Des types qui repèrent les filles. Celles qui ont besoin d’argent, celles qui veulent bouger, celles qui pensent que la nuit peut leur donner quelque chose de mieux que ce qu’elles ont déjà.
Ximena ne répondit pas.
Il poursuivit, plus vite, comme pour se débarrasser de ses propres phrases.
— Au début, c’est toujours pareil. Ils promettent du travail, des voyages, des soirées. Ensuite… ça dépend.
— Ensuite quoi ?
Mateo secoua la tête.
— Je n’en sais pas plus.
Mais c’était faux. Elle le voyait.
— Qui étaient-ils ?
Il regarda à nouveau vers la porte.
— Un des types qu’elle voyait souvent s’appelle Iván. On le surnomme El Flaco. Il traîne entre ici, les parkings derrière les clubs et le vieux motel de la route sud.
Ximena mémorisa le nom immédiatement.
— Le vieux motel où ?
— Après la station-service, vers la sortie de la ville. Tu peux pas le rater.
Elle s’approcha encore.
— Et la camionnette noire ?
Mateo pâlit légèrement.
— Tu ferais mieux de rentrer chez toi.
Cette phrase, dite à voix basse, eut sur elle un effet plus violent que tout le reste.
Parce qu’elle n’était pas un conseil.
C’était un avertissement.
Ximena le fixa quelques secondes, puis sortit sans répondre.
Dehors, le soleil écrasait toujours la côte sous une lumière blanche et aveuglante. La mer scintillait derrière les palmiers. Des enfants riaient sur la plage. Un couple se prenait en photo devant un restaurant peint en turquoise.
Le monde continuait.
Elle resta immobile quelques instants sur le trottoir, les clés serrées dans la main.
Puis elle retourna à sa voiture.
Le vieux motel de la route sud se trouvait à vingt minutes à peine.
Et pour la première fois depuis le matin, Ximena sentit très clairement que quelque chose venait de commencer.

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