Chapitre 3 - Le vieux motel
La route sud quittait Acapulco comme on quitte un décor.
Les hôtels et les immeubles disparaissaient peu à peu dans le rétroviseur, remplacés par des stations-service, des garages ouverts sur la poussière, des terrains vagues où s’entassaient des carcasses de voitures. La mer restait encore visible par instants, entre deux collines, mais elle semblait déjà appartenir à un autre monde.
Ximena conduisait sans musique.
Le nom d’Iván, El Flaco, tournait dans sa tête avec la régularité d’un bruit mécanique. Elle ne savait rien de lui. Seulement un surnom, un visage probable parmi des dizaines d’autres, et cette certitude nouvelle que Lucía avait cessé d’être une absence floue pour devenir quelque chose de plus concret, de plus dangereux.
La ville s’ouvrait devant elle comme un organisme qu’elle n’avait jamais vraiment regardé.
Elle avait vécu à Acapulco assez longtemps pour en connaître les rythmes, les zones à éviter, les routes qui se vidaient après certaines heures. Mais comme beaucoup d’autres, elle avait appris à traverser certains endroits sans les voir. À contourner les zones grises. À faire comme si elles appartenaient à une autre géographie.
Ce jour-là, elle comprenait qu’elles faisaient partie du même corps.
Le vieux motel apparut après une station-service à moitié abandonnée, sur un terrain sec bordé de grillage rouillé. L’enseigne avait perdu plusieurs lettres et penchait légèrement vers la route. Il restait sur le panneau une promesse ridicule de chambres climatisées et de télévision satellite. Le parking était presque vide.
Ximena gara sa voiture un peu plus loin et coupa le moteur.
Le lieu avait quelque chose de fatigué, comme un animal qui aurait trop longtemps survécu dans la chaleur. Les murs étaient jaunis, les rideaux tirés derrière les fenêtres basses, et une odeur de poussière chaude semblait flotter jusque dehors.
Elle resta quelques secondes immobile derrière son volant.
Puis elle descendit.
Le bureau de réception se trouvait derrière une vitre sale. À l’intérieur, un ventilateur tournait lentement au plafond, brassant un air épais qui sentait le tabac froid, le plastique chauffé et le produit ménager bon marché. Derrière le comptoir, une femme d’une cinquantaine d’années regardait une telenovela sur un petit écran suspendu dans un angle de la pièce.
Elle leva à peine les yeux quand Ximena entra.
— Une chambre ? demanda-t-elle d’une voix mécanique.
— Non. Je cherche quelqu’un.
La femme la regarda plus attentivement.
— Ici, tout le monde cherche quelqu’un.
Ximena s’approcha du comptoir.
— Iván. On l’appelle El Flaco.
À la simple mention du surnom, quelque chose passa dans le regard de la réceptionniste. Ce n’était pas exactement de la peur. Plutôt une fatigue ancienne, une lassitude prudente.
— Je ne connais pas les clients par leur petit nom, répondit-elle.
— Ma sœur a disparu.
La femme haussa légèrement les épaules.
— Et tu crois que je peux faire quoi pour toi ?
Ximena sortit son téléphone et montra une photo de Lucía. Une photo prise quelques semaines plus tôt, sur la plage, les cheveux soulevés par le vent, les yeux plissés par le soleil. Vivante d’une manière presque douloureuse à regarder.
La réceptionniste jeta un bref coup d’œil à l’écran.
— Jolie fille, dit-elle.
Puis elle détourna les yeux.
— Elle n’est pas ici.
— Elle est venue ?
Pas de réponse.
Ximena ne bougea pas.
La télévision continuait de parler dans le fond, trop fort, comme si quelqu’un avait voulu remplir les silences de la pièce avec du bruit inutile.
— Je veux juste savoir si elle est passée ici, reprit Ximena.
La femme soupira.
— Les filles passent partout. Ici, là-bas, ailleurs. Elles montent dans des voitures, elles descendent d’autres voitures. Elles rient, elles boivent, elles disparaissent. Et le lendemain, quelqu’un vient poser des questions.
Elle leva enfin les yeux vers Ximena.
— Tu veux que je te dise quoi ? Que ta sœur n’aurait pas dû suivre des inconnus ? Que ce pays dévore les filles plus vite que les mères n’ont le temps d’apprendre à s’inquiéter ? Tu crois que tu es la première à entrer ici avec une photo dans la main ?
Chaque mot tombait sans colère, sans compassion non plus. Comme un inventaire.
Ximena sentit sa mâchoire se contracter.
— Je ne suis pas sa mère.
— Non, répondit la femme. Tu as juste l’air de quelqu’un qui est déjà en train de comprendre.
Le silence revint.
Puis, après quelques secondes, la réceptionniste désigna vaguement le parking d’un mouvement du menton.
— Chambre 8.
Ximena tourna la tête vers l’extérieur.
— Il est là ?
— Il était là cette nuit.
Le cœur de Ximena accéléra d’un coup.
— Avec elle ?
La femme prit une cigarette sur le comptoir sans l’allumer.
— J’ai vu une fille monter. Pas son visage.
— Et ensuite ?
Cette fois, la réceptionniste la regarda franchement.
— Ensuite, tu ferais mieux de partir.
Mais Ximena était déjà dehors.
Le soleil écrasait le parking d’une lumière dure. La chaleur remontait du béton comme une respiration sale. La chambre 8 se trouvait au bout de l’allée, derrière un pickup blanc couvert de poussière. La porte était fermée. Les rideaux tirés.
Elle s’approcha lentement.
À mesure qu’elle avançait, son corps semblait entrer dans un état étrange. Une sorte de calme froid. Ses gestes devenaient plus précis, son souffle plus court, son regard plus net. Comme si son esprit avait compris avant elle que quelque chose d’important l’attendait derrière cette porte.
Elle frappa.
Aucune réponse.
Elle frappa plus fort.
Toujours rien.
Puis elle essaya la poignée.
La porte s’ouvrit.
L’odeur la frappa immédiatement.
Pas une odeur identifiable d’abord. Plutôt un mélange épais de sueur, d’alcool renversé, de cigarette froide et de quelque chose d’autre, plus métallique, plus sourd, qui semblait collé à l’air lui-même.
La chambre était vide.
Le lit défait. Une bouteille de tequila à moitié vide sur la table de nuit. Un verre cassé au sol. Une chaise renversée contre le mur.
Et sur le carrelage, près du pied du lit, quelque chose de minuscule attira son regard.
Un petit anneau en argent.
Ximena s’accroupit lentement.
Elle le reconnut immédiatement.
Lucía le portait presque tous les jours à l’index droit. Un bijou bon marché acheté sur un marché de la vieille ville, qu’elle refusait pourtant de quitter parce qu’elle disait qu’il lui portait chance.
Ximena le prit entre ses doigts.
Pendant une seconde, tout le reste disparut.
Le bruit lointain de la route. Le ventilateur défectueux dans la pièce. Le soleil dehors.
Il n’y avait plus que cet anneau dans sa paume.
Et cette certitude absolue.
Lucía était passée par ici.
Ximena se redressa lentement.
Sur le mur, juste au-dessus de la tête de lit, une trace sombre marquait le plâtre. Quelque chose de sec, frotté trop vite, presque effacé. Sur le drap, une couture avait sauté. Au sol, sous la chaise, un bouton de chemisier brillait dans la poussière.
La pièce tout entière racontait quelque chose.
Pas avec des mots.
Avec le désordre.
Avec l’absence.
Avec cette manière très particulière qu’ont certains lieux de continuer à retenir la violence longtemps après qu’elle est partie.
Ximena referma sa main sur l’anneau.
Quand elle ressortit dans la lumière, le soleil lui parut presque irréel. Trop vaste. Trop beau. La réceptionniste l’observait depuis la vitre sale du bureau, sans bouger.
Ximena resta un instant immobile sur le parking.
Puis elle comprit une chose qu’elle n’avait encore jamais formulée jusque-là.
Elle n’était plus en train de chercher une fille en retard.
Elle venait d’entrer dans quelque chose de beaucoup plus profond.
Et désormais, il lui faudrait aller jusqu’au bout.

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