Chapitre 3 - L'ARMURE

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Après le déjeuner, Paris a entraîné Jonathan dans les rues du Marais. Pavés sous les semelles, vitrines ouvertes, serveurs en tablier noir entre les tables, voix qui montent des terrasses, sacs de shopping au creux des bras. Le mercredi après-midi avance sans se presser. Jonathan suit, mains dans les poches, tandis que Paris entre, ressort, tourne la tête vers une vitrine, repart déjà vers la suivante.

— On va te trouver quelque chose de bien. Tu mérites de te faire plaisir.

A l’intérieur d’une boutique, Paris prend un cintre, le soulève, le repose, en attrape un autre, passe les doigts sur une manche, grimace, secoue la tête.

— Ça, non, la coupe est affreuse. Ça, trop cheap pour le prix.

Il finit par tirer une veste d’un portant : un teddy noir en cuir glacé, fermeture éclair brillante, bords côtelés, doublure sombre.

— Essaie ça.
— Je sais pas… C’est pas vraiment…
— Justement.

Jonathan retourne l’étiquette.

— Quatre cent cinquante euros ? T’es conscient que c’est délirant ?

Paris lève les yeux au plafond.

— C’est du vrai cuir italien. Pas de la merde synthétique. Et tu verras, Sandra va nous faire une réduction.

À l’instant où son prénom tombe, une vendeuse arrive, talons nets sur le parquet, blond platine, rouge à lèvres vif, tailleur noir.

— Mon chou ! Ça fait combien de temps ?
— Beaucoup trop longtemps.

Bises rapides, mains sur les avant-bras, sourire qui tient. La vendeuse tourne la tête vers Jonathan, resté près du miroir, veste à la main.

— Excellent choix. Nouveauté de la collection automne-hiver. Essaye-la, tu vas voir.

Jonathan enfile le teddy. Le cuir glisse sur le t-shirt, serre aux épaules, tient la taille. Paris recule d’un pas, mains sur les hanches.

— Voilà. C’est exactement ça !
— C’est très cher.
— Tais-toi. Regarde-toi. T’es canon là-dedans. Sandra, dis-lui.

Elle prend le relais.

— Il a raison. Ça marche parfaitement. Et le cuir glacé, cette saison, ça part vite.

Jonathan passe la main sur la manche, tire le bord-côte, tourne de profil devant le miroir, remet le col à plat. Le noir change sous la lumière, plus mat sur le bras, plus brillant au niveau de la poitrine.

Paris reprend, voix plus basse.

— Écoute, tu te fais jamais plaisir. Jamais. Pour une fois, offre-toi un truc bien. Un truc qui te fasse envie.

Jonathan garde l’étiquette entre les doigts. Les chiffres restent là, noirs sur blanc.

Paris se tourne vers Sandra.

— Bon, tu peux faire un geste au niveau du prix ? Pour moi ? Pour notre amitié indéfectible ?
— Pour toi, je peux faire trente pour cent. Ça fait trois cent quinze euros.

Paris n’attend pas.

— Allez. Dis oui.

L’étiquette revient contre la doublure.

— Ok. Je la prends.
— Oui ! Enfin ! Tu vas voir, cette veste, c’est une révolution. Sandra, tu l’emballes.

Elle emporte le teddy jusqu’au comptoir, le pose sur le papier de soie, replie les manches vers l’intérieur, rabat le bas, glisse l’ensemble dans un sac noir aux lettres dorées. Le papier crisse. Jonathan sort sa carte. Le terminal bippe et le ticket sort en ruban étroit.

— Merci, t’es un amour absolu.

Paris embrasse Sandra, récupère son propre sac, attrape Jonathan par le poignet et le ramène dehors. Le soleil frappe les façades claires et les tables serrées des cafés.

— Tu vas la porter quand ?
— J’sais pas. Quand l’occasion se présentera.
— Ce week-end. On sort. On va au Queen.

Le sac noir bat contre sa jambe. Le cuir pèse au fond. Au carrefour, Paris s’arrête.

— Hé. T’es avec moi, là ?
— Ouais, ouais.
— Non. T’es ailleurs.

Jonathan détourne la tête vers la rue. Paris le regarde encore une seconde. Son bras passe autour de ses épaules et s’y pose, ferme.

— Bon, allez. On va boire un verre. Pour fêter ton acquisition.

Ils repartent. Les sacs battent contre leurs jambes, réguliers. Jonathan cale son pas sur ce rythme.

*

Le soir, il rentre chez lui. Le deux-pièces, premier étage, la même odeur de parquet ciré, de lessive, de murs fermés toute la journée.

Le papier de soie ressort du sac avec un froissement sec. Jonathan sort la veste, la tient par les épaules, passe le pouce sur la couture du col, sur la fermeture, sur le cuir glacé. Dans l’armoire, entre les chemises repassées, le teddy tranche d’emblée, noir franc au milieu du coton clair. Il referme.

Le PC fixe démarre avec son souffle habituel. L’écran s’allume, le bureau Windows apparaît, MSN met du temps à s’ouvrir. La liste se charge ligne après ligne. Jonathan reste debout devant, main sur la souris. Une fenêtre clignote. Il la ferme. Une autre monte dans la barre. Il coupe le son, referme MSN.

Allongé sur le lit, téléphone en main, il laisse l’écran s’éteindre, rallume, regarde l’heure, le repose sur le drap, le reprend. Il se tourne sur le côté. Ça ne part pas. Le plafond prend la lumière de la rue en carrés pâles. Dans le salon, la veste reste dans l’armoire, zippée, neuve, intacte.

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