Chapitre 4 - SCHIZO
Le matin cogne. À peine huit heures, et les grilles métalliques renvoient le froid, les doigts n’y restent pas longtemps. Jonathan est à son poste, il prend les carnets, les rend, un par un. La sonnerie retentit, sans appel, et des retardataires surgissent en courant alors que le portail est sur le point de se refermer ; au loin, des sifflets, des appels, des bras qui moulinent, et Jonathan les reconnaît, leur fait signe de se dépêcher. Ils arrivent enfin, plus grands que lui, essoufflés.
— Vos carnets, s'il vous plaît, les gars.
Abdelkrim ventile.
— C'est bon, Jo... tu nous connais, nan ?
Souhayl, plié en deux, mains sur les genoux, relève la tête.
— Ouais Jo, c'est vrai. Abuse pas...
Les élèves sont déjà passés.
— Normalement, vous savez que vous devez...
— Merci, Jo ! Sérieux, t'assures !
Souhayl ne le laisse pas finir, passe avec quelques tapes amicales sur le bras. Jonathan ouvre la bouche sans rien sortir. L’autre s’arrête face à lui, se penche et rapproche son visage.
— T'as les yeux... bleus. Ils sont bleus tes yeux... beau gosse...
Abdelkrim attend, franchit la grille. En se retournant :
— Cimer ! Tu m'demandes ce que tu veux, Jo. T'inquiète... ce que tu veux !
Il s’éloigne vers les bâtiments.
— Abdelkrim ?
Après quelques pas, il revient à moitié face à Jonathan.
— J'ai un truc à te demander... Tu vois le mec qui vient parfois le soir, chercher Ilyès ? C'est qui ?
— Ah ouais... le rebeu, là ?
— C'est ça.
— C'est Schizo, lui ! Le cousin d'Ilyès.
Schizo.
— Ouais, ajoute Souhayl. Il traîne souvent au quartier. Il est dans la même cité que nous. Pas loin de chez Ilyès.
Les deux se regardent, un sourire passe.
— D'accord. Merci. Allez-y, vous allez vraiment avoir trop de retard.
Ils filent vers la cour, le portail se verrouillant derrière eux dans un bruit de fer.
À la récréation de dix heures, elles arrivent par deux ou trois. Des feuilles pliées en quatre à la main, avec des dessins, des cœurs tracés au stylo rose, son prénom entouré, meilleur surveillant écrit en gros.
— C’est pour toi.
Jonathan prend, tandis qu’elles restent là, serrées autour de lui, parlant vite, riant sans partir. À quelques mètres, Steeve traverse la cour, carnets de liaison en main ; les filles se dispersent, courent vers le préau.
Il garde la feuille dans la main, la glisse dans sa poche au retour de la sonnerie.
*
Il est dix-sept heures quinze passées lorsque Jonathan prend place au volant. La journée s’est déposée sur lui en couches fines, au ras. Il ferme les yeux une seconde, les rouvre sur le contact. Devant lui, une collègue démarre à son tour, manœuvre, franchit le portail, disparaît. Jonathan engage la première, sort du parking du collège, longe quelques pavillons bas ; les grandes barres reviennent au-dessus de la dalle, béton brut, lignes droites, fenêtres identiques. Un décor sans échappée.
Au feu rouge, tout s’arrête. Plus loin apparaît un petit groupe d’élèves, Ilyès en tête, sacs sur le dos et capuches relevées. Ils marchent vite.
Feu vert, la voiture repart au ralenti et reste une cinquantaine de mètres derrière eux. Il descend vers les parkings en contrebas, s’arrête près de l’accès, la vitre ouverte sur un air froid chargé d’essence et d’humidité. Autour, un ballon roule, un enfant traverse sans regarder, un pigeon décolle dans un froissement d’ailes vexées.
Jonathan regarde l’horloge du tableau de bord. 17h32. Quand ses yeux y reviennent : 17h33. La boîte à gants s’ouvre, chewing-gum, papier froissé, la clé effleurée du bout des doigts.
Partir ou rester.
Une voix arrive, sèche, proche, sans introduction.
— Wesh… t’aurais pas une garo ?
Jonathan tressaille en tournant la tête. À la fenêtre, celui du parking — Schizo, casquette enfoncée, sourire en coin, le visage déjà dans l’habitacle.
— Gros ! Tu serais pas le pion du collège ? Je t’ai vu là-bas…
— Si, si… mais désolé, je fume pas. Et je suis pas gros.
— Hein ? Façon de parler… Bon ben… y a moyen que tu me déposes vite fait au tabac ? Pas loin là. J’suis en galère.
— Si c’est pas loin… pourquoi pas.
Il ouvre la portière et s’installe. La 106 redémarre. Quelques rues encore avant l’enseigne rouge, frein à main, fin de course. Le passager s’apprête à claquer la portière quand il lâche, tranquille :
— Si t’as un problème, tu demandes “Schizo”.
Jonathan relève les yeux.
— Attends… c’est comme ça que tu t’appelles ?
L’autre secoue la tête.
— Nan… moi c’est Mehdi. Mais tout le monde m’appelle “Schizo”… Bref, si t’as besoin de quelque chose, j’suis là au quartier, n’importe quelle heure, n’importe quel jour… j’bouge pas, j’suis jamais loin.
Il tape sur le capot, geste bref, et s’éloigne sans se retourner. Jonathan redémarre, les grandes barres reculent dans le rétroviseur, pas le reste. Mehdi. L’autoradio s’allume, se coupe, repart. Il le laisse tourner.
*
Il roule quelques minutes, jusqu’au premier carrefour où il ralentit. À droite, Romainville. La voiture reste en prise, le clignotant part à gauche et il s’engage rue de Paris. Il passe sous le pont de Bondy, l’ombre engloutit la voiture avant de la rejeter de l’autre côté, et les bâtiments défilent, serrés, bruts. Les façades changent, les grilles apparaissent au milieu d’arbres d’abord isolés puis plus nombreux. La route monte.
Le compteur descend jusqu’à trente, vingt kilomètres heure. La rue est vide, et il finit par se garer devant la maison : pavillon clair, un étage, portail noir, lumière allumée derrière les rideaux. Il attend devant la porte, appuie ensuite sur la sonnette. Des pas s’approchent et sa mère ouvre.
— Tu es là ?
— Je passais dans le coin.
Elle s’écarte pour laisser Jonathan entrer. À l’intérieur, l’air est chaud, immobile, la télévision diffuse une émission à volume bas dans le salon où son beau-père est assis dans le canapé, les mains jointes. Il lève les yeux.
— Ah.
Un signe de tête.
— Bonsoir, Jonathan.
— Bonsoir.
Dans la salle à manger, sa mère est debout près de la table, un bouquet de fleurs posé dans un vase qu’elle ajuste. Elle redresse une tige, en retire une autre puis recule d’un pas pour regarder l’ensemble.
— Tu restes manger ?
Jonathan regarde les fleurs, et la table déjà mise.
— Non merci. C’est gentil… mais je dois me lever tôt demain. Le vendredi, c’est chargé, tu sais.
— Oui.
Elle replace une dernière tige. Lisse la nappe, encore.
— Tu voulais me dire quelque chose ?
Jonathan secoue légèrement la tête.
— Non.
Puis :
— Je vais y aller.
— D’accord.
Il s’approche et embrasse sa mère sur la joue. Dans le salon, son beau-père n’a pas bougé, le bleu de la télévision passant toujours sur son visage lorsque la porte se referme.
*
Une veilleuse éclaire la cuisine. Sous le couteau qui tape sur la planche, les carottes, les courgettes et les poivrons finissent dans l’huile qui crépite. Jonathan verse le tout sur les spaghettis prêts, referme le tupperware et le glisse au réfrigérateur. Plus tard, sur le canapé, un film tourne, les images battent dans le vide.
La baie vitrée ouvre sur la nuit. Il rejoint la fenêtre et s’appuie contre le rebord. En face, des jardins séparés par des grillages et des haies, une lueur tient encore chez les voisins derrière des rideaux tirés à moitié. Des pas crissent sur le gravier, plus rien ensuite.
Il se pince l’arête du nez. La voix grave ramène le tapotement sur le capot, la façon dont il a dit Mehdi, cinq lettres qui suffisent à rétrécir l’appartement, une chaise prise quelque part dans la pièce.
Il s’éloigne. Trois pas — le canapé, la table, la cuisine — puis retour dans le reflet noir.
Mehdi, ici, dans l’entrée, la casquette retirée mais gardée à la main, qui regarde autour, lentement.
Non.
Jonathan se détourne et éteint la lumière.
Plus tard, allongé dans le lit, les yeux ouverts, la cité remonte avec les barres, Mehdi quelque part là-bas. Le sommeil reste au bord.

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