Chapitre 1 - AVANT

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La musique pulse. Pas en fond, ni au loin. Directement dedans.

Un remix de Christina Aguilera couvre les voix, t-shirts humides, épaules en contact dans un cocktail de poppers, de sucre, d’alcool, et d’odeur chimique qui colle à la gorge. Un samedi soir ordinaire aux Bains-Douches. Donc essentiel.

Au bar, Jonathan tient une coupe de champagne qu’il n’a pas encore portée à ses lèvres. Il ne quitte pas la piste des yeux. Sous les spots, Paris, calé au centre. Un mec en débardeur passe dans son champ, il coupe, glisse, repart ; les corps s’ouvrent autour de lui, ça tape dans les mains, ça crie. Il enchaîne, sans s’arrêter. Chaque regard est une pièce qui tombe, et il les ramasse toutes.

La musique bascule. Il s’arrache, traverse la foule, retenu par des mains au passage, et arrive essoufflé. Jonathan boit une gorgée.

— T’as vu ça ? On était parfaits !
— Ouais. T’as assuré.

Paris commande une coupe en s’essuyant le front avec une serviette tendue par le barman.

— Bordel, j’adore cette sensation. Le rush.
— Je sais.

Il avance son bras, verre en main.

— Allez, trinquons.

Le tintement est noyé.

— À quoi ?
— À notre amitié. À tout ce qu’on a traversé ensemble. À nous.

Les bulles sont tièdes lorsqu’ils boivent.

Paris tourne lentement la tête. Les miroirs renvoient des morceaux de piste, des visages coupés par la lumière. Le DJ reste penché sur ses platines ; le long du mur, des silhouettes accoudées, des verres alignés, un plein laissé là au milieu des autres. Des corps passent sans s’arrêter, ça frôle, ça disparaît vers le fond.

— Bon, sinon, t’as repéré des mecs mignons ou t’es juste là à broyer du noir ?

Il hausse les épaules.

— Je regarde.
— Oui. Sans surprise…

Un mouvement du menton vers un groupe d’hommes près de la piste.

— Celui-là. Le brun. Il te mate depuis un moment.

Jonathan jette un œil sur le costume sans cravate, la montre bien visible, le sourire en place.

— Pas mon genre.
— Pardon ? Il est objectivement canon !
— Justement.

Paris se penche en arrière et tape une fois sur le comptoir. Deux types à côté se tournent avant de reprendre leur conversation.

— T’es un cas pathologique. OK, alors tu veux quoi ?

Jonathan garde la bouche fermée. Gayroméo, Cité Gay. Photos floues, « salut tu cherches quoi ? », appartements anonymes où il faut parfois parler bas. Des pseudos, des corps, et le matin qui efface le reste.

— J’en sais rien.

Paris se met à sa hauteur.

— T’attends quoi, au juste ? Le grand amour ? Le coup de foudre romantique des films ?

Jonathan passe le pouce sur le bord du verre.

— J’attends pas ça.
— T’es compliqué.

Paris vide sa coupe et la repose sèchement.

— Bon, moi je retourne danser. Tu viens ?
— Non, vas-y. Je te laisse briller.
— Sérieux ? Tu restes planté en mode décor ?
— Ouais. Ça ne me dérange pas, tu sais.

En face, il tapote son genou du bout des doigts.

— T’es décevant. Vraiment. C’est un talent.

Le coin de sa bouche le trahit, il l’embrasse sur la joue et repart vers la piste. Devant Jonathan, une nouvelle coupe arrive, laissée là le temps qu’il change de place.

*

Le lendemain matin, il court le long du canal, huit heures, comme tous les dimanches. Le gravier crisse sous ses semelles tandis qu’il tourne sans ralentir, les pas tombant toujours au même rythme. L’eau, à gauche, est d’un gris mat, immobile par endroits, froissée plus loin autour d’une péniche basse. Une chaîne tape contre le métal. De l’autre côté, derrière les peupliers maigres et les glissières, passent des hangars, des grillages, des arrière-cours, quelques néons blafards.

Une silhouette apparaît devant lui, un autre coureur, petit brun, lunettes qui glissent. Jonathan redresse légèrement le buste, respire plus vite, resserre l’appui. Il reste dans son dos, gagne quelques centimètres, l’écart se réduit. À hauteur d’épaule, il accélère franchement, passe sans un regard en maintenant l’allure. Ses pas restent nets.

Le vent siffle dans ses oreilles et le cœur cogne. À gauche, l’eau ; à droite, la ville qui s’étire derrière les rambardes, les berges de béton, les herbes hautes au bord. Un pont passe au-dessus de lui dans un bruit bref de voitures. Il ne se retourne pas.

*

Le repas commence à heure fixe. Au Raincy, la maison familiale : murs beiges, rideaux clairs, cadres alignés. Jonathan pose sa veste sur le dossier d’une chaise, fait attention en passant devant la console.

— Entre ton petit appartement en banlieue, cet emploi temporaire que tu occupes, ton célibat persistant… tu es, pour ainsi dire… en suspens.

La mère découpe le rôti avec la même épaisseur à chaque fois. Le beau-père mâche lentement, trois fois, quatre, avale.

— Je travaille. J’ai un salaire.
— Un petit salaire, dit la mère.
— Et des horaires flous.

Jonathan étire les lèvres, passe la main sur sa serviette.

Quatre ans plus tôt, autour d’un gratin dauphinois trop cuit, il avait dit :
— Je suis gay.

La mère avait hoché la tête, repris son couteau. Comme pour une allergie.

Le beau-père avait relevé les yeux.
— Ça change quelque chose pour la mutuelle ?

Jonathan coupe sa viande. Elle incline le plat, dépose une portion de haricots verts.

— Tu vois toujours Paris ?
— Oui. C’est mon ami.
— C’est un ami. Pas un projet.

Un projet. Il se demande à partir de combien de dîners ça commence à compter.

— Tu ne rencontres personne. À ton âge, nous, on était déjà…
— Vous étiez déjà mariés, coupelle de salade comprise.

La mère pose les couverts, les reprend, les repose à nouveau.

Le dessert est servi, une tarte aux pommes faite maison.

— Tu devrais réfléchir à la suite, conclut-elle.

Un « oui », et c’est tout. Il mange sa part.


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