Chapitre 1 - AVANT

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La musique pulse.

Pas “en fond”. Ni “au loin”.

Directement dedans.

Christina Aguilera fait vibrer un dancefloor qui déborde. Corps contre corps, peaux moites sous les lumières. L’air est un cocktail : poppers + sucre + alcool + quelque chose de chimique, de désespérément joyeux.

Un samedi soir ordinaire aux Bains-Douches.

Ce qui veut dire : un samedi soir important.

Au bar, Jonathan tient une coupe de champagne qui pourrait aussi bien être un alibi. Ses yeux accrochent la piste. Il pourrait y être, lui aussi, mais préfère rester là, à regarder son meilleur ami danser.

Sous les projecteurs, Paris, blond et athlétique. Il ne demande pas l’autorisation, il prend l’espace. Avec son partenaire du soir, un numéro de rock acrobatique s’enchaîne : portés, rotations rapides, corps en l’air avant de retomber net.

La foule s’écarte, formant un cercle révérencieux. On crie, on tape des mains, on encourage. Chaque regard est une pièce qui tombe, et il les ramasse toutes.

Jonathan aime ce rôle : assister sans tenir la scène.

Il y a quelque chose de rassurant dans l’ombre, surtout quand elle ne juge pas.

En face : l’extraversion à l’état pur.

Chez lui : le doute.

Cette asymétrie les a soudés.

La chanson s’achève dans une explosion de décibels. Le danseur salue avec grâce, traverse la foule vers le bar — et derrière lui, un sillage d’admiration.

Il arrive le souffle court, électrisé.

« T'as vu ça ? On était parfaits ! »

Jonathan esquisse le minimum. C’est sa façon de dire beaucoup.

« Ouais. T'as assuré. »

Paris commande une coupe, s'essuie le front avec une serviette tendue par le barman, boit.

« Bordel, j'adore cette sensation. Le rush. Les regards. »

« Je sais. »

Il veut marquer le coup.

« Allez, trinquons. »

Ils lèvent leur verre. Le tintement se perd dans le vacarme, mais il existe. C’est déjà ça.
Un bruit petit. Un pacte grand.

« À quoi ? »

Sans ironie.

« À notre amitié. À tout ce qu'on a traversé ensemble. »

Jonathan sent sa poitrine se contracter, réflexe bête. Paris est sa constante, celui qui sait, celui qui devine, celui qui reste. Cette certitude-là ne se discute même pas ; il ne saurait pas, de toute façon, comment la remettre en question.

« À nous. »

Ils boivent. Les bulles sont tièdes, mais peu importe. Ce moment suffit.

Paris balaie la salle avec l’acuité d'un prédateur.

« Bon, sinon, t'as repéré des mecs mignons ou t'es juste là à broyer du noir ? »

Un haussement d’épaules. L'idée même de la séduction lui semble épuisante.

« Je regarde. »

« Oui. Sans surprise… T'es un moine gay. »

« C'est ça. »

Il désigne du menton un groupe d'hommes près de la piste.

« Celui-là. Le brun. Il te mate depuis un moment. »

Jonathan jette un œil discret. Effectivement : un homme charmant, cadre supérieur en week-end de transgression contrôlée.

Il détourne le regard.

« Pas mon genre. »

« Pardon ? Il est objectivement canon ! Qu'est-ce qui cloche chez toi ? »

« Trop... propre. »

Rire franc.

« T'es un cas pathologique. OK, alors tu veux quoi ? »

Jonathan cherche une réponse qui tienne debout.

Ce qu’il veut n’existe pas clairement.

Il n’a jamais vécu de relation sentimentale digne de ce nom.

Des coups d’un soir, via Gayromeo ou Cité Gay. Photos floues, descriptions mensongères.

Des « salut tu cherches quoi ? » qui se terminent dans des appartements anonymes.

Des hommes qu'il ne revoit jamais.

Des étreintes sans âme.

Du corps, mais pas de trace.

Rien qui compte.

Rien qui le fasse vibrer.

« J'sais pas. Quelqu'un de différent. »

« Différent comment ? »

« J'sais pas. »

Le ton de Paris change. Il devient réel.

C’est rare, mais quand ça arrive, tout est secondaire.

« T'attends quoi, au juste ? Le grand amour ? Le coup de foudre romantique des films ? »

Jonathan cherche longtemps ses mots.

Oui, peut-être.

Ou du moins un choc.

De quoi lui faire sauter la routine, la vie rangée, le calme qui finit par ressembler à du vide.

« J'attends rien. »

« Bullshit intégral. T'attends un truc. T'es un romantique coincé dans un corps de mec blasé. C'est limite tragique. »

Il rit.

Pas tort.

Il attend sans savoir quoi : un déclic, une rencontre, un événement qui change la gravité.

Paris vide sa coupe et la repose sèchement.

« Bon, moi je retourne danser. Tu viens ? »

« Non, vas-y. Je te laisse briller. »

« Sérieux ? Tu restes planté en mode décor ? »

« Ouais. Ça ne me dérange pas, tu sais. »

Un temps.

« T'es décevant. Vraiment. C’est un talent. »

Mais le coin de sa bouche le trahit. Il l’embrasse sur la joue et repart vers la piste, happé par la masse et la musique.

Jonathan commande une nouvelle coupe.

Il le voit se fondre dans la foule, danser, rayonner d’une joie agressive.

Ce soir-là, il va bien.

Heureux, même.

____________________________________________

Le lendemain matin, Jonathan court le long du canal.

C’est son luxe à bas prix. Une heure volée au reste du monde.

Il part toujours au même moment — une nécessité, plus qu’une discipline. Le corps suit sans discuter.

Trajet connu, cadence réglée ; le souffle se cale peu à peu, régulier, fiable.

Tout devient plus simple, plus net.

L’air est frais, encore chargé des derniers vestiges de l’été. Un soleil timide tente de traverser la brume, sans grande conviction.

Une silhouette apparaît devant lui.

Un autre coureur : petit brun, lunettes de vue qui glissent sur son nez.

Jonathan ajuste son allure. Calcul automatique.

Il réduit l’écart, trouve le tempo et laisse le mouvement suivre.

Il le rejoint, le dépasse, le frôle.

L’autre s’efface. Le vent s’invite dans ses oreilles ; les battements de son cœur résonnent, secs et obstinés. Jonathan ne se retourne pas.

Il garde l’axe — l’eau à gauche, la ville à droite — et ce mince couloir de liberté entre les deux. Pendant quelques minutes, il est exactement là où il doit être.

Il s’échappe vers cet horizon qu’il effleure à peine.

Derrière lui, le coureur disparaît, dissous.

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Le repas dominical se tient à heure fixe.

La demeure de Sceaux est immaculée, fidèle à l’idéologie maternelle : murs beiges, rideaux sages, cadres strictement alignés.

Jonathan a grandi ici avec le respect d’un visiteur de musée — et une envie sourde de tout casser.

« Entre ton petit appartement en banlieue, cet emploi temporaire que tu occupes, ton célibat persistant... tu es, pour ainsi dire... en suspens. »

La mère énonce la phrase, diagnostic irrévocable. Elle découpe le rôti avec précision, chaque tranche identique à la précédente.

Le père approuve d’un mouvement muet. Il mâche lentement, selon une règle tacite : rien ne doit aller vite, sauf les conclusions.

« Je travaille », précise-t-il. « J'ai un salaire. »

« Un petit salaire », corrige la mère sans lever les yeux.

« Et des horaires flous », ajoute le père.

Un sourire de façade s’installe, réflexe ancien devenu masque poli.

Ses parents savent qu'il est gay.

La révélation s'est faite il y a quatre ans, autour d'un gratin dauphinois trop cuit.

Il avait prononcé les mots sans trembler. Le silence, derrière, avait tenu trois secondes — assez pour qu’il sente son cœur battre dans sa gorge.

La mère avait ensuite hoché la tête. Il venait d'annoncer une allergie au gluten, semblait-elle penser. Le père avait demandé si ça changeait quelque chose pour la mutuelle.

Depuis, le sujet est traité avec une neutralité qui frôle l'abstraction.

« Tu vois toujours Paris ? » demande la mère en servant les haricots verts.

« Oui. C'est mon ami. »

« C'est un ami. Pas un projet. »

Il retient la formule.

Pas un projet.

Il se demande à partir de combien de dîners un être humain devient un projet acceptable.

« Tu ne rencontres personne », reprend-elle. « À ton âge, ton père et moi... »

« Vous étiez déjà mariés, coupelle de salade comprise », complète-t-il, calme.

Un blanc.

La mère n'aime pas l'humour quand il est exact.

Le dessert est servi : tarte aux pommes faite maison. Jonathan la mange avec application, en pensant à ce qu'il n'a pas encore vécu, à cette zone floue en lui qui résiste à toute planification.

« Tu devrais réfléchir à la suite », conclut la mère.

Un « Oui », et c’est tout.

Il réfléchira à sa manière, plus tard, ailleurs — loin de Sceaux, de la nappe repassée, des évaluations familiales.

Pour l'instant, il termine sa part de tarte.

Rien de plus subversif.

— — —

Question aux lecteurs :

Est-ce que ce début donne envie de continuer sans expliquer ce qu’il promet ?

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