Chapitre 1 - AVANT

4 minutes de lecture

La musique pulse. Pas en fond. Ni au loin. Directement dedans.

Un remix de Christina Aguilera couvre les voix. T-shirts humides, épaules en contact. L’air est un cocktail : poppers, sucre, alcool, et une odeur chimique qui colle à la gorge. Au bar, Jonathan tient une coupe de champagne, qu’il n’a pas encore portée à ses lèvres. Il ne quitte pas la piste des yeux.

Sous les spots, Paris, calé au centre. Un mec en débardeur passe dans son champ. Il coupe, glisse, repart ; les corps s’ouvrent autour de lui, ça tape dans les mains, ça crie. Il enchaîne, sans s’arrêter.

La musique bascule. Il s’arrache, traverse la foule, retenu par des mains au passage, et arrive essoufflé. Jonathan boit une gorgée.

— T’as vu ça ? On était parfaits !
— Ouais. T’as assuré.

Paris commande une coupe, s’essuie le front avec une serviette tendue par le barman.

— Bordel, j’adore cette sensation. Le rush.
— Je sais.

Il avance son bras, verre en main.

— Allez, trinquons.

Le tintement est noyé.

— À quoi ?
— À notre amitié. À tout ce qu’on a traversé ensemble. À nous.

Les bulles sont tièdes. Ils boivent.

Paris tourne la tête, lentement. Les miroirs renvoient des morceaux de piste, des visages coupés par la lumière. Le DJ est penché sur ses platines. Le long du mur, des silhouettes accoudées, verres alignés — un plein, laissé là. Des corps passent. Ça frôle. Ça disparaît vers le fond.

— Bon, sinon, t’as repéré des mecs mignons ou t’es juste là à broyer du noir ?

Il hausse les épaules.

— Je regarde.
— Oui. Sans surprise…

Il désigne du menton un groupe d’hommes près de la piste.

— Celui-là. Le brun. Il te mate depuis un moment.

Jonathan jette un œil. Costume sans cravate, montre visible. Sourire en place.

— Pas mon genre.
— Pardon ? Il est objectivement canon !
— Justement.

Paris se penche en arrière, tape une fois sur le comptoir. Deux types à côté se tournent, puis reprennent.

— T’es un cas pathologique. OK, alors tu veux quoi ?

Jonathan garde la bouche fermée. Gayroméo, Cité Gay. Photos floues, « salut tu cherches quoi ? », appartements anonymes. Des pseudos, ça s’arrête là.

— J’en sais rien.

Paris se met à sa hauteur.

— T’attends quoi, au juste ? Le grand amour ? Le coup de foudre romantique des films ?

Jonathan passe le pouce sur le bord du verre.

— J’attends pas ça.
— T’es compliqué.

Paris vide sa coupe et la repose sèchement.

— Bon, moi je retourne danser. Tu viens ?
— Non, vas-y. Je te laisse briller.
— Sérieux ? Tu restes planté en mode décor ?
— Ouais. Ça ne me dérange pas, tu sais.

En face, il tapote son genou du bout des doigts.

— T’es décevant. Vraiment. C’est un talent.

Le coin de sa bouche le trahit, il l’embrasse sur la joue et repart vers la piste. Jonathan commande une nouvelle coupe.

*

Le lendemain matin, il court le long du canal, huit heures, comme tous les dimanches. Le gravier crisse sous ses semelles. Il tourne sans ralentir. Ses pas tombent au même rythme. L’eau, à gauche, est d’un gris mat, immobile par endroits, froissée plus loin autour d’une péniche basse. Une chaîne tape contre le métal.

De l’autre côté, derrière les peupliers maigres et les glissières, passent des hangars, des grillages, des arrière-cours, quelques néons blafards.

Une silhouette apparaît devant lui, un autre coureur, petit brun, lunettes qui glissent. Jonathan redresse légèrement le buste, respire plus vite, resserre l’appui. Il reste dans son dos, gagne quelques centimètres, l’écart se réduit. À hauteur d’épaule, il accélère franchement, passe sans un regard, maintient l’allure. Ses pas restent nets.

Le vent siffle dans ses oreilles, son cœur cogne. L’eau à gauche, la ville à droite. Un pont au-dessus, bruit bref de voitures. Plus loin, une rambarde froide, une berge de béton, des herbes hautes au bord. Il ne se retourne pas.

*

Le repas commence à heure fixe. Au Raincy, la maison familiale : murs beiges, rideaux clairs, cadres alignés. Jonathan pose sa veste sur le dossier d’une chaise, fait attention en passant devant la console.

— Entre ton petit appartement en banlieue, cet emploi temporaire que tu occupes, ton célibat persistant… tu es, pour ainsi dire… en suspens.

La mère découpe le rôti. Même épaisseur, chaque fois. Le beau-père mâche lentement. Trois fois. Quatre. Avale.

— Je travaille. J’ai un salaire.
— Un petit salaire, dit la mère.
— Et des horaires flous.

Jonathan étire les lèvres, passe la main sur sa serviette.

Quatre ans plus tôt, autour d’un gratin dauphinois trop cuit, il avait dit :
— Je suis gay.

La mère avait hoché la tête, repris son couteau. Comme pour une allergie.

Le beau-père avait relevé les yeux.
— Ça change quelque chose pour la mutuelle ?

Jonathan coupe sa viande. Elle incline le plat, dépose une portion de haricots verts.

— Tu vois toujours Paris ?
— Oui. C’est mon ami.
— C’est un ami. Pas un projet.

Un projet. À partir de combien de dîners ça commence à compter ?

— Tu ne rencontres personne. À ton âge, nous, on était déjà…
— Vous étiez déjà mariés, coupelle de salade comprise.

La mère repose les couverts. Les reprend. Les repose.

Le dessert est servi, une tarte aux pommes faite maison.

— Tu devrais réfléchir à la suite, conclut-elle.

Un « oui », et c’est tout. Il mange sa part.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 6 versions.

Vous aimez lire JJONES57 ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0