Chapitre 2 - LE REGARD

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Le soleil tape sur le bitume, accroche les vitres des tours et renvoie une lumière blanche dans la cour du collège. Ça circule, ça pousse, ça se cogne. Un sac tombe. Un autre vole.
Les cris montent. Deux garçons se font face, l’un se jette sur l’autre ; ils glissent et s’écrasent au sol dans un bruit sec. Autour, la foule se resserre, ça crie plus fort.

Jonathan arrive, saisit un bras, tire, écarte les corps.

— Ilyès, calme-toi.

Le garçon se débat, les épaules tendues.

— Mais il a insulté ma mère !

Ils traversent la cour, passent la porte, et le bruit tombe d’un coup ; dans le couloir, leurs pas résonnent. Sur la porte : Conseiller Principal d’Éducation — Madame Roussel. Elle lève les yeux en les voyant entrer, penche légèrement la tête.

— Ah… tiens. On ne se quitte plus, décidément.

Ilyès reste debout, bras croisés, regard ailleurs.

— C’est la deuxième fois en une semaine. Qu’est-ce qu’il s’est passé aujourd’hui ?
— Une bagarre. Avec Enzo, un élève de cinquième. Ça a commencé par des insultes. J’ai dû m’interposer.

Elle note quelque chose sur une feuille.

— Je vais voir ça avec Ilyès. Ensuite, je recevrai Enzo. Merci, Jonathan.

Puis, plus bas, dans l’entrebâillement :

— Je vous demanderai de l’accompagner à la sortie ce soir. Soyez vigilant.
— D’accord.

La porte se referme derrière lui. Dans le couloir, la lumière du néon frappe plus fort.

*

Vers midi passé, entre deux sonneries, Jonathan déjeune dans le bureau des surveillants. Le repas a refroidi dans la barquette ouverte, une odeur de sauce tiède flotte encore. Sophie et Samira parlent à côté.

— …et là il m’a sorti « j’ai oublié mon carnet » pour la troisième fois…

Jonathan enchaîne les bouchées, la fourchette ne s’arrête pas, les voix continuent. Son téléphone vibre, il se lève, la chaise recule d’un coup, et il sort sans un mot, longe le couloir, se glisse sous l’escalier.

— Salut Jonathan ! Je sais que tu es au collège, mais je me disais que j’avais envie de faire une virée shopping pour préparer la soirée de ce week-end. Tu m’accompagnes ?

— Bonjour Paris…oui… je veux bien. Mercredi, comme d’habitude ?

— Écoute, je n’ai plus rien à me mettre. Il me faut une nouvelle tenue pour samedi. Et tu sais très bien que je ne porte jamais la même chose…

— Deux week-ends d’affilée. Oui, je sais.

— Exactement ! Super. J’ai une répétition de danse le matin, je serai déjà sur la capitale. On n’aura plus qu’à se rejoindre.

— Avec plaisir…on se parle plus tard sur MSN. Je dois reprendre.

— Byyyyyyee !

Il raccroche, fait disparaître le téléphone dans sa poche, reste dans l’ombre. Des talons claquent dans le couloir, secs, rapides, une silhouette file vers le secrétariat. Le bruit s’éloigne. Il ressort, revient vers le bureau.

*

En fin de journée, la sonnerie retentit, les portes s’ouvrent d’un coup. Jonathan accompagne Ilyès jusqu’à la grille. Le soleil reste haut. Les élèves se pressent vers la sortie, cartables tirant sur les épaules, écouteurs vissés aux oreilles, les voix rebondissent contre les murs de béton. Il reste près du portail, bras croisés. Les derniers traînent.

Le parking s’anime : moteurs qui tournent, portières qui claquent, parents qui appellent. Ilyès s’arrête. Un signe, et le garçon s’éloigne vers un jeune homme, un peu plus loin.

Jonathan ne détourne pas les yeux.

La salutation est rapide — poignée de main, le poing posé ensuite sur la poitrine. Le jeune homme est grand, mince, sec. Sa peau mate accroche la lumière. Casquette blanche, posée bien à plat. Survêtement Lacoste vert, la veste tirée haut, presque fermée jusqu’au menton. Le pantalon tombe un peu trop bas sur les chevilles. Les Air Max blanches sont jaunies sur les côtés.

Il parle à Ilyès, la tête baissée. Il lève les yeux.

Leurs regards se croisent. Une seconde. Peut-être deux. Jonathan ne bouge pas. Sa mâchoire se serre.

Deux iris dans le noir. Ça accroche. Ça ne lâche pas tout de suite.

Je t’ai vu. Moi aussi.

Le jeune homme revient à Ilyès et ils s’éloignent ensemble, les épaules roulant à chaque pas. À quelques mètres, un dernier coup d’œil. Jonathan reste droit.

Au coin d'une rue, ils disparaissent.

*

Dans sa Peugeot 106, il met le contact. Le moteur prend, régulier, une vibration basse qui remplit l’habitacle. Il passe la première, relâche trop vite, la voiture tressaute, puis s’engage. Aux feux, ça revient : la casquette blanche, le vert du survêtement, les chaussures, le regard.

Un bus scolaire devant lui. À l’arrière, des visages collés aux vitres. Deux reconnaissent Jonathan, se retournent, frappent, appellent, gestes larges, silhouettes agitées derrière le verre. Il baisse le pare-soleil. L’autre aussi. Ça roule, ça freine, ça repart. Un scooter remonte entre les voitures, frôle le rétro. Sur la droite, un arrêt de tram, quelques silhouettes tassées sous l’abri en plexi. Plus loin, façades longues, crépies, balcons fermés par du PVC. Des paraboles accrochées de travers. La route déroule. Les immeubles se font plus bas, les rues s’ouvrent. Romainville.

Il se gare, coupe le moteur, laisse la clé en place, les mains encore posées sur le volant. Un moment. Il sort, claque la portière, monte l’escalier, sort le trousseau avant le palier, ouvre. À l’intérieur, il enlève ses chaussures d’un coup de talon, les pousse contre le mur. La pièce sent encore le matin, un mélange de lait chauffé et de céréales. Il traverse, attrape un sweat laissé sur le dossier d’une chaise, le jette plus loin, s’assoit dans le canapé. Une lumière de dehors glisse sur les murs, accroche une pile de magazines, un chargeur qui traîne, un verre laissé sur la table basse.

Il passe une main sur son visage. Dehors, des voix montent, étouffées, un chien aboie au loin. Ici, rien ne bouge.

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