Chapitre 2 - LE REGARD
Le soleil s'acharne à être heureux ce lundi matin.
Il fait son numéro au-dessus des tours grises. Dans la cour du collège, une énergie brute circule : bousculades, cris, nerfs à vif. Des insultes jaillissent, tranchantes, irréfléchies. Très vite, les mots dépassent leur intention et les corps suivent.
Deux garçons se font face, encore trop jeunes pour mesurer la portée de leur colère. L'un se jette sur l'autre et, dans un même déséquilibre, ils s’écrasent sur le bitume, mêlant à la poussière leur fureur et leur orgueil blessé.
Autour d'eux, la foule s'excite — ce plaisir collectif du drame, quand ce n’est pas soi qui encaisse les coups.
Sans hésiter, Jonathan intervient. Il attrape l’un des garçons par le bras et, sans élever la voix, les sépare. La cour se vide, les cris retombent.
« Ilyès, calme-toi. » Sa voix est basse, posée.
Le garçon se débat, secoué par une indignation qui le prend de court.
« Mais il a insulté ma mère ! »
La phrase s’abat avec le poids d'une vérité absolue.
Certaines offenses ne connaissent pas la relativité.
Ils traversent la cour, franchissent les portes du bâtiment et laissent derrière eux le tumulte pour entrer là où tout devient un dossier. Le surveillant l’entraîne jusqu’à un bureau. Sur la porte, une promesse institutionnelle :
Conseiller Principal d'Éducation – Madame Roussel.
La CPE lève les yeux en les voyant arriver. Visage fermé, sourire ironique, profession : tenir bon.
« Ah... tiens. On ne se quitte plus, décidément. »
Elle les invite à entrer.
Lui reste debout. Ilyès boude avec rigueur.
« C'est la deuxième fois en une semaine. » Lassée, elle reprend : « Qu'est-ce qu'il s'est passé aujourd'hui ? »
Jonathan répond, factuellement. Sans minimiser.
« Une bagarre. Avec Enzo, un élève de cinquième. Ça a commencé par des insultes. J'ai dû m’interposer. »
Il ne se justifie pas.
Elle répète, goûtant la phrase.
« Violence et agression physique... »
Sourcils froncés. Case cochée.
« Je vais voir ça avec Ilyès. Ensuite, je recevrai Enzo. Merci, Jonathan. »
Dans l’entrebâillement de la porte, plus bas :
« Je vous demanderai de l’accompagner à la sortie ce soir. Soyez vigilant. Les règlements de compte aux abords du collège sont fréquents. »
« D’accord », assure-t-il.
Le battant se referme derrière lui.
Dans le couloir, le soleil insiste, imperturbable.
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À l'heure indécise de l'entre-deux — ni vraiment matin, ni tout à fait après-midi — Jonathan déjeune au bureau des surveillants.
Le repas a refroidi, et l’intérêt avec.
Deux collègues parlent à côté, conversation utilitaire déjà usée par l’habitude ; il n’y participe pas. Quand son téléphone vibre, il sait immédiatement qui l’appelle. Il se lève avec une rapidité coupable, sort de la pièce et s’abrite sous l'escalier. Entre béton et pénombre : parfait.
Il décroche.
« Salut Jonathan ! J'espère que tu vas bien. Je sais que tu es au collège, mais je me disais que j'avais envie de faire une virée shopping pour préparer la soirée de ce week-end. Tu m'accompagnes ? »
Paris.
La voix qui débarque partout sans demander.
« Bonjour...oui...je veux bien. Mercredi, comme d’habitude ? »
À l'autre bout du fil, aucune retenue.
« Écoute, je n'ai plus rien à me mettre. Absolument rien. Il me faut une nouvelle tenue pour samedi. Et tu sais très bien que je ne porte jamais la même chose... »
« Deux week-ends d'affilée », complète-t-il en le coupant. « Oui, je sais. C'est un principe fondamental. » Il plaisante, mais c’est déjà plié.
« Exactement ! Super. J'ai une répétition de danse le matin, je serai déjà sur la capitale. On n'aura plus qu'à se rejoindre. »
« Avec plaisir... Je te rappelle plus tard, Paris. Désolé, je dois reprendre mon poste. »
Jonathan met fin à l’appel.
« Byyyyyyee ! »
Il raccroche aussitôt, persuadé d’avoir commis une imprudence sonore — il exagère sans doute — puis glisse le portable dans sa poche.
Soudain, des talons claquent dans le couloir, secs, décidés, jamais innocents. Jonathan se plaque contre le mur, disparaît dans l’angle le temps qu’une silhouette file vers le secrétariat, et ne respire vraiment qu’une fois les pas éloignés, avant de quitter sa cachette.
Deux vies, toujours séparées.
Toujours en équilibre.
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La journée touche à sa fin. Le collège se relâche peu à peu.
Jonathan accompagne Ilyès jusqu'à la grille, fidèle au protocole et à la promesse faite. Il suit la consigne.
Il fait encore chaud. Ce soleil refuse de partir sans laisser sa signature.
Les élèves se bousculent vers la sortie, cartables sur le dos, écouteurs vissés aux oreilles. Leurs voix ricochent contre les murs de béton, tandis que le surveillant reste près du portail, bras croisés, en attendant que les derniers traînards se décident à déguerpir.
Pion dans un collège de banlieue. Ce n’était pas son rêve de gosse.
Mais ça payait le loyer.
Le parking s'anime aussi : voitures en file désordonnée, moteurs impatients, portières qui claquent. Des parents appellent, des élèves crient encore.
Ilyès s'arrête. Un signe lui suffit — il peut y aller.
Le garçon s'éloigne vers un jeune homme, là-bas.
Et, presque malgré lui, Jonathan observe.
La salutation est rapide, codifiée — poignée de main, le poing posé ensuite sur la poitrine.
L'adulte est grand — un mètre quatre-vingt-trois, peut-être davantage. Mince, sec, le genre de corps fait pour bouger vite. Sous la lumière encore chaude, sa peau mate garde une nuance méditerranéenne.
Les tempes rasées de près, il porte une casquette blanche bien à plat et un survêtement Lacoste vert, dont le tissu attrape la lumière et la renvoie en reflets changeants. La veste est zippée jusqu'au cou ; le pantalon, légèrement trop long, casse en plis souples au-dessus des chevilles.
Ses Air Max, jaunies, racontent déjà une histoire.
Jonathan le passe au crible de la tête aux pieds.
Le jeune homme parle à Ilyès, brièvement. Puis, avant de se détourner, il lève les yeux.
Leurs regards se croisent.
Pas longtemps. Mais assez pour que quelque chose insiste.
Jonathan ne bouge pas. Volontairement visible.
Ce qu’il reçoit n’est ni un défi, ni même une menace.
C’est pire.
Un constat.
Deux iris noyés dans le noir. Opaques. Sans prise.
Comme si, en une seconde à peine, l’autre avait déjà pris la mesure.
Je t’ai vu.
Et, sans un mot :
Moi aussi.
L’inconnu revient à Ilyès et ils s'éloignent ensemble. La démarche est chaloupée, les épaules roulant à chaque pas, avec cette assurance tranquille de ceux qui ne demandent jamais la permission d’être là.
À quelques pas de distance, l'adulte jette un dernier coup d'œil par-dessus son épaule.
Jonathan tient, jusqu'au bout.
Quand la silhouette disparaît enfin dans le flux, il est toujours à sa place.
Le soleil décline, les nuages s'assombrissent, l’après-midi s’éteint.
Il le sait. Il ne l’oubliera pas.
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Il se glisse dans sa Clio et met le contact. Le moteur démarre, docile, sans émotion particulière, et la voiture s’engage dans la circulation du soir.
Lui, pourtant, n’a pas vraiment bougé. Une partie de son attention est restée au portail, retenue par ce qu’il vient de voir. Ses mains serrent le volant un peu trop fort, le geste cherchant à contenir ce qui remue encore en lui. Les phalanges blanchissent légèrement ; un tremblement discret s’installe sans qu’il cherche vraiment à le contrôler.
Il tente de penser à autre chose, mais les images reviennent avec une précision agaçante : la casquette blanche, le vert du survêtement, les Air Max usées. Et surtout ce noir dans le regard. Un noir qui ne rend rien au monde. Il repasse les détails, avec l’impression absurde de devoir se prouver qu’il n’a rien inventé.
La route défile, monotone ; la scène continue de tourner en arrière-plan. Quand Romainville apparaît enfin, il suit le trajet familier sans même y réfléchir. Le deux-pièces l’attend, au premier étage du pavillon, exactement comme chaque soir.
Il se gare, coupe le moteur et reste assis une seconde de trop, la clé encore au contact.
Ridicule.
Lâche.
Humain.
Il finit par sortir, monte l’escalier et referme la porte derrière lui. Là, le monde perd du volume.
Jonathan s’assoit dans le canapé.
Le temps semble s’étirer. Dans cet espace, les murs blancs ne jugent pas ; le parquet ciré renvoie une lumière douce, pendant que la lampe extérieure projette une clarté parcimonieuse, tenue à distance, qui n’entre qu’avec autorisation.
Cet appartement n’est pas seulement un lieu. C’est une forteresse. Tout y est à sa place : la table, le canapé, les livres soigneusement disposés. Un ordre simple, solide, qui ne trahit pas.
Il inspire plus profondément. Pour la première fois depuis de longues minutes, son cœur consent à ralentir.
Dehors, les regards existent encore.
Ici, Jonathan peut enfin baisser la garde.
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Note de l’auteur
Ce chapitre a été retravaillé pour cette version, suite aux premiers retours de lecture — que je remercie.

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