Chapitre 5 – LA CITE

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22h18.

Une heure trop nette pour une soirée qui ne l’est pas. La 106 est garée en biais le long du trottoir, moteur coupé, phares éteints. Jonathan est assis, le corps légèrement en avant. Devant lui, le passage bétonné s’ouvre entre deux blocs, une cage d’escalier éclairée au néon au fond, une rampe qui descend sur la droite vers des box fermés, et, sur la gauche, des conteneurs débordants. Personne ne sort.

Une canette roule contre une bordure, s’arrête. Les tags étouffent les murs : prénoms, signatures, 9.3, lettres épaisses au marqueur. 22h19 au tableau de bord, et toujours cette entrée vide. Deux silhouettes passent, disparaissent derrière les voitures. Plus rien. Il attend encore.

Dans l’ombre, une forme se détache. Casquette basse, sacoche en bandoulière, pas rapides. Mehdi.

Jonathan fait deux appels de phares. L’autre s’arrête, regarde autour de lui avant de bifurquer vers la voiture, ouvre la portière et se laisse tomber sur le siège passager, déjà occupé à ajuster sa position.

— Bien ou quoi, Jo ?

Il lui donne un coup d’épaule.

— Merci… comment tu connais mon prénom ?
— J’me suis renseigné, tu crois quoi ? J’vais t’dire un truc : tout se sait dans la cité.
— Ok… alors on fait quoi ?

Un geste vers l’avant.

— Vas-y, roule. On fait un p’tit tour.

Jonathan enclenche la vitesse et quitte doucement le trottoir pour rejoindre la circulation. De la ferraille cogne quelque part, un type traverse, un autre campe contre le mur tandis que la voiture avance encore. Plus loin, un kebab. Jonathan reste assis ; Mehdi descend parler avec deux mecs accoudés à la vitrine et revient avec une cigarette coincée derrière l’oreille.

— On repart ?

Un signe de tête, le pied relâche l’embrayage.

— On passe par les tours, là-bas.
— Je connais pas trop…cette partie.
— T’inquiètes, moi j’connais.

Jonathan change de prise sur le volant.

— Wesh ! T’es avec moi… il t’arrive quoi ?

Mehdi se penche vers l’autoradio, l’allume, change de station, coupe, remet, tombe sur un funk lent, basse épaisse, batterie qui traîne. Le son monte et couvre l’habitacle pendant que sa main bat la mesure contre la portière.

Plus loin, trois silhouettes occupent les marches d’un hall et la voiture ralentit jusqu’à s’arrêter au pied de l’entrée. Mehdi descend le premier. Jonathan met un instant de plus à sortir ; les trois autres les regardent approcher. Les poignées de main s’enchaînent rapidement, paumes sèches, doigts qui se referment.

Dans le hall, le néon grésille et répand une clarté blafarde sur le carrelage. Mehdi s’appuie contre le mur, deux autres restent assis sur les marches, un troisième roule sa cigarette près des boîtes aux lettres, le papier serré contre les phalanges. Jonathan reste près de la porte vitrée, dans l’ombre.

— Eh alors, t’as pas de meuf à nous présenter ?

Il baisse la tête.

— Euuh… si, bien sûr. J’en connais…

Un type crache par terre, l’autre allume sa cigarette.

— Ah voilà. On avait un doute… On s’est dit, un moment, que t’étais peut-être PD !

Les rires éclatent, secs, rapides. Jonathan force un sourire où passent trop de dents. Il tourne la tête vers Mehdi, qui ne rit pas. La fumée s’étire devant lui.

Puis autour, ça repart. Jonathan fixe le carrelage et compte les dalles fissurées.

*

Ils remontent dans la 106 et les lampadaires recommencent à couler sur le pare-brise. Jonathan se décale pour éviter une voiture laissée de travers ; sous les roues, le bitume usé laisse à peine voir les lignes effacées.

— Tu taffes demain ?

Avant de répondre, Jonathan regarde à droite. Le profil de Mehdi apparaît dans la pénombre, la main posée sur le survêtement, le pouce grattant le tissu.

— Oui. Je vais pas tarder, d’ailleurs.
— Vas-y, arrête-toi là…
— On n’est pas encore tout près de chez toi. Je peux te déposer ?
— J’sais. T’inquiète. On se pose là. Tranquilles.

Le parking en bordure du quartier. Le moteur clique trois fois avant de s’éteindre, et dehors comme à l’intérieur, plus rien ne bouge.

— Et toi, tu fais quoi comme boulot, du coup ?

Mehdi sort une cigarette sans l’allumer, la fait rouler entre ses doigts.

— Moi… j’bosse pas en ce moment. Pôle emploi. Je cherche. J’dépose des CV.

22h47 brille en vert devant eux. Mehdi tourne la tête vers Jonathan, sa main quitte le survêtement pour venir se poser sur la sienne. Une pression franche, chaude.

Jonathan ne retire rien ; la respiration courte, celle de Mehdi appuie encore un peu, puis dérive plus bas.

— Vas-y.


Mehdi se redresse et remet son survêtement en place. L’air froid entre directement avec l’ouverture de la portière. Jonathan inspire profondément, expire. Au loin, des phares passent entre les immeubles. Mehdi descend, referme derrière lui et remonte vers les blocs sans se retourner.

Jonathan laisse les yeux là où il a disparu, la langue venue aux lèvres. Salé, amer.

Il remet le contact. La voiture repart dans les feux rouges, verts, orange, les carrefours et les virages jusqu’à Romainville, vingt minutes plus tard.

À l’intérieur, la chaleur l’enveloppe. Les clés tombent sur le meuble. Les vêtements suivent jusqu’à la salle de bain où l’eau coule longtemps, très longtemps. Il se brosse les dents trois fois. Recommence. La buée gagne la glace, un revers de main fait revenir son visage dans le miroir.

Plus tard, le lit, les draps clairs et frais contre la peau. Un goût persiste.

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