CHAPITRE 6 - CINQ JOURS
Mardi. À la sortie, Jonathan reste près de la grille. Deux profs passent derrière lui, sacs sur l’épaule.
— Bonne soirée !
Il répond sans se retourner. Les élèves s’éloignent par petits groupes, les voix décrochent peu à peu, disparaissent au coin de la rue, plus loin Aboubakar referme le cadenas. Jonathan garde encore le portail dans le dos. Sur le parking, un moteur prend. Les yeux reviennent une dernière fois vers la rue et il s’écarte.
Chez lui, l’ordinateur est resté en veille toute la journée. L’écran s’allume, MSN clignote en bas, une conversation ouverte, une autre qui arrive.
T là ?
Une cam ?
Il clique sur la croix rouge. Une fenêtre se rouvre. Il reclique, une autre prend sa place. Les onglets disparaissent les uns après les autres jusqu’au retour du bureau, Poste de travail, Arrêter l’ordinateur. Il lâche la souris avant que l’écran ne s’éteigne.
Dans la cuisine, la fourchette racle l’assiette. Le téléphone est posé à côté du verre, écran noir.
Le lendemain, le réveil sonne dans une pièce encore froide. Jonathan ouvre les yeux, coupe l’alarme, passe par la salle de bain où la langue vient contre une dent, insiste un peu. Une gêne. Il rince, crache, regarde son visage dans le miroir ; quelques minutes plus tard, la langue retrouve la même place. Au moment de partir, la porte claque, deux marches sont descendues avant l’arrêt net. Le téléphone. Il remonte le chercher, allume l’écran. Rien.
Au collège, dans les toilettes des garçons, Jonathan fait glisser le clavier et tape : Ça va ? Le message part. Le téléphone reste dans sa main, le pouce posé sur les touches jusqu’à ce que l’écran s’éteigne. Il ne le rallume pas.
À la récréation de quinze heures, il passe près du portail sans ralentir. Au dernier moment, la tête tourne. Personne.
Jeudi. Dans la voiture, le numéro s’affiche, il appuie. La sonnerie part, une fois, deux, trois, la langue contre la dent, appuyant par moments avant de lâcher. Ça continue de sonner. Il raccroche avant le bip. Le soir, la télévision laisse passer une publicité pour un dentifrice, un sourire blanc, une voix qui explique. Il ne coupe pas. Dans la salle de bain, la langue retrouve la dent et les lèvres se crispent. L’eau continue de couler, il reste penché au-dessus du lavabo.
Vendredi. À la sortie du travail, il ne s’arrête pas, marche droit, traverse le parking et monte dans la voiture. Le téléphone reste dans la poche.
L’écran s’allume quand il pose le téléphone sur la table basse du salon. Il passe devant sans le retourner. Dans la cuisine, le frigo s’ouvre sur une barquette, un yaourt, une bouteille d’eau ; il la prend, la repose, les mains suspendues dans le halo, la porte finit par se refermer. Ce silence n’est pas une absence. C’est une réponse.
Samedi. Il enfile ses baskets et sort courir le long du canal, vide à cette heure-là. Les poumons brûlent, les jambes protestent, il force. En rentrant, la douche dure, trop chaude d’abord ; il baisse la température avant de la remonter. L’eau tape sur la nuque et file le long du dos. La langue cherche encore, plus fort cette fois. Il secoue la tête. Plus tard, installé sur le canapé du salon, une tasse de thé chaude à la main, il laisse le téléphone sur la table, l’écran tourné vers lui.
Le portable vibre. Jonathan sursaute, renverse le contenu sur sa cuisse et jure. Un message.
Wsh Jo ça fou kwa ?
Il ne cligne pas. Les doigts restent au-dessus des touches. Il tape :
Rien. Et toi ?
Trente secondes.
T dispo dm1 aprèm ?
Oué tu veux faire quoi ?
Ciné. Ya d bons films.
Jonathan relit. le cinéma en plein jour, un truc de gens normaux. L’écran s’éteint, il le rallume. Le pouce descend.
Ok a quelle h ?
*
Le lendemain, à quinze heures, ils se retrouvent devant le MK2 Quai de Seine. Mehdi arrive avec dix minutes de retard, un mouvement de menton, un sourire, une tape rapide dans le dos avant de s’écarter.
Ils entrent dans le hall. Jonathan prend les places à la borne pendant que Mehdi attend sans bouger. Au premier étage, ils avancent dans le noir où l’écran diffuse les pubs, puis s’installent côte à côte avec un siège vide entre eux. Les autres rangées se remplissent. Au milieu des explosions et des poursuites, Mehdi lâche un rire, se penche légèrement. Les mains posées sur les cuisses, Jonathan regarde le profil à côté de lui : la mâchoire, la bouche qui se referme, les reflets du film sur sa peau.
À la sortie, Mehdi a déjà une cigarette aux lèvres. Ils longent le canal, les lumières se défont dans l’eau, une péniche dérive entre les quais. Aux terrasses, des verres cognent doucement. Des rires montent par vagues dans l’air tiède. Il parle de l’Algérie, des trois années chez les grands-parents, de la maison blanche aux volets bleus, la chaleur dans les ruelles poussiéreuses, les oliviers. Les phrases s’espacent.
Ils poussent la porte d’un kebab du dixième où des tabourets en plastique entourent une table haute. Mehdi commande un sandwich XXL, Jonathan une assiette, et ils mangent dans le bruit des couverts, du pain froissé entre les mains.
Vers vingt heures, Mehdi écrase sa cigarette. Jonathan redresse la tête, sort son portefeuille. En face, ça ne bouge pas.
— Un thé à la menthe.
Le verre arrive, petit, épais ; une trace colle sur le bord. Mehdi souffle dessus avant de relever les yeux.
— Ça t'dit d'sortir ce soir ?
— Sortir où ?
— Pigalle. On va traîner.
*
La nuit leur tombe dessus, une fois sortis du métro. Ça sent la graisse, l’urine, le parfum bon marché ; au-dessus d’eux, les néons rouges des sex-shops clignotent. Ils remontent le boulevard de Clichy sous les enseignes ouvertes, le Moulin Rouge d’un côté, les peep-shows et les bars à hôtesses de l’autre.
Mehdi marche vite, mains dans les poches, et Jonathan accélère pour rester à sa hauteur.
— On va où ?
— J’sais pas. On verra.
Ils entrent dans un bar où quelques clients sont penchés sur leur verre, une femme maquillée fume près du comptoir.
— Deux bières.
Mehdi paie en liquide.
— C’est un délire, ce quartier.
— Ouais… enfin, ça dépend de ce que les gens cherchent.
— Tout l'monde vient ici pour niquer. C’est ça Pigalle.
Ils ressortent, des prostituées restent adossées aux portes. Mehdi s’arrête devant l’une d’elles.
— Salut beauté.
— Salut mon chou. Tu cherches de la compagnie ?
— Nan. Mais j’trouve ça honnête. Vous vendez votre corps direct. Sans faire semblant.
Il se détourne. Ils passent devant un sex-shop sous néons roses où les godemichets s’alignent entre les piles de DVD et les tenues en latex suspendues au plafond. Mehdi ralentit devant la vitrine.
— On rentre.
A l’intérieur, le vendeur ne lève pas les yeux de son magazine, et Mehdi circule entre les rayons, touche à tout, manipule quelques objets, puis brandit un gode noir.
— Putain, regarde la taille de ce truc !
Un DVD. Wesh cousin 4 – Caïd superstar de Citébeur.
— Ils font même des pornos sur nous.
Plus loin, ils tombent sur un autre bar. Quasiment que des hommes. Jonathan tourne la tête :
— T’aimes ce genre d’endroit ?
Mehdi laisse filer une seconde.
— C’est chelou. Tous ces mecs qui veulent ken mais font style non.
— Et nous, on fait quoi ?
— Nous, on fait rien. On est là.
Un type s’approche.
— Salut. T’es mignon. Tu danses ?
Mehdi tranche :
— Il est avec moi.
Le mec recule, s’éloigne.
— On s’casse.

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