CHAPITRE 7 - LA FELURE
La voiture est là, rue de Ponthieu, coincée entre deux scooters sous un lampadaire à la lumière jaune, la carrosserie mate. À l’intérieur de la 106, la pop cogne, sans nuance. Une odeur de vodka, de Red Bull et de parfum stagne.
Jonathan fait glisser une pièce de monnaie du bout du doigt sur le tableau de bord. Elle bascule, tombe sous les pédales. Il se penche, les doigts cherchent.
Paris, flash bien en main. Dans le rétroviseur, il ajuste, incline la tête, recommence.
— Je crois que j’ai pas mis suffisamment de laque…
Aucune mèche ne bouge.
— Tu n’imagines pas le temps que ça prend. Des heures. Mais ça vaut le coup, vu les compliments.
Le sourire vient.
— Certains passent toute leur vie à essayer d’arriver à ça. La majorité d’entre eux n’y arrivent jamais.
— Paris… il faut que je te dise quelque chose. Ça ne peut pas attendre.
Jonathan tourne légèrement le bouton du volume.
— De plus important que mes cheveux ?
— Allez, vas-y, dis-moi. Je t’écoute.
— Écoute, je… j’ai rencontré quelqu’un.
— Tu as… rencontré quelqu’un ? Oui, mais encore ? C’est qui, ce quelqu’un ?
Jonathan inspire.
— C’est un mec de la cité, près du collège où je bosse.
— Ah, de la cité…
— Et alors ? Il s’est passé quoi ?
— Je l’ai…
Le mot se coince.
— Et ça m’a retourné. Je m’y attendais pas. Pas comme ça.
Paris éclate de rire.
— Jonathan. Félicitations, alors. Il s’appelle comment ?
— Mehdi.
— Mehdi…
Il se tourne.
— Je suis content pour toi. Vraiment.
— Mais ?
Britney Spears défonce la tôle. GIMME MORE. Paris lève un doigt.
— Attends !
Il sort de la voiture et danse devant le capot, précis, exagéré. Jonathan joue avec les phares. On/off. On/off. Ils rient. La chanson s’arrête. Il revient, reprend son souffle. Encore des rires.
— Allez, finissons-en !
Le flash passe de main en main et Jonathan boit d’un trait. Paris incline légèrement le menton, vérifie.
— Alors ?
— Parfait.
Il sort son parfum Jean Paul Gaultier, en met sans compter, les yeux fermés.
— Maintenant, c’est parfait.
*
Le rideau noir s’ouvre, Paris enchaîne deux bises sans s’arrêter et s’enfonce dans la foule. Jonathan marque un temps, puis suit. La table est là, déjà prise, déjà laissée. Deux coupes de champagne arrivent sans qu’ils aient commandé. Celle de Jonathan se pose sur la table basse, près du seau à glace qui perle lentement. Une goutte glisse le long du pied du verre et tombe sur ses doigts. Il ne l’essuie pas.
La musique passe d’un morceau à l’autre, quelque chose d’électro, encore lent, sans parole. Les basses montent doucement. Ça bouge à peine.
Le téléphone vibre dans la poche de Jonathan. L’écran éclaire ses doigts lorsqu’il le sort. Mehdi.
Wsh Jo. Vi1, on s’capte.
Il lit pendant que quelqu’un rit trop près de son oreille, qu’une main effleure son bras avant de se retirer. Il relit, lève les yeux.
Deux mecs se plantent face à Paris, rires courts. Paris hoche la tête, lâche quelques mots. Les deux s’écartent.
Jonathan fait coulisser l’écran. Tape avec le pouce. Efface. Tape à nouveau.
— C’est qui ?
Paris le regarde à peine. Jonathan referme le téléphone. Le rouvre.
— …Un pote. Il veut savoir où on est.
— Cool. Dis-lui qu’on est au Régine’s.
Une fille s’approche en lui tendant les bras, l’embrasse sur la joue, sur l’autre, et ils parlent en riant. Le DJ enchaîne plus court, le son coupe. Un verre tombe, se brise sans que personne ne se baisse ensuite.
— Ce soir…
La voix au micro accroche mal, un peu saturée, un peu trop proche. Paris ne bouge plus, ne regarde plus personne.
— …je crois que y’en a un qui est en forme…
Quelqu’un crie avant même le prénom.
— …PARIS est parmi nous !
Plusieurs cris se chevauchent. Deux secondes de beat nu, et Madonna surgit. Paris est déjà parti. Vers la lumière, vers le centre, chemise qui s’ouvre, qui glisse, qui disparaît plus loin. Les bras autour, les mains, les regards. Sur la piste, il lève les yeux vers Jonathan, qui baisse les siens aussitôt. L’écran du téléphone éclaire ses doigts qui tapent. Il envoie :
J’arrive
Paris le voit. Il reprend. Plus haut, plus vite. Les mains montent, le corps s’offre encore, d’autres se rapprochent. Jonathan range le téléphone. La musique continue, David Guetta, puis autre chose. Paris ne revient pas vers lui ; il reste au centre, entouré.
Jonathan se lève. Il traverse la foule, passe les vestiaires, pousse la porte. Dehors, l’air froid. Il sort son portable.
Dsl jdois partir on se contact dm1 ?
Il range. Dans sa poche, le téléphone vibre. Il ne le sort pas.

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