CHAPITRE 8 - LA COLLINE

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Il fait quelques mètres jusqu’à sa voiture stationnée. L’écran s’allume, s’éteint, vibre encore au feu ; il relève la tête, klaxon derrière, repart et s’engage sur le boulevard périphérique. Avenue du Général Leclerc, arrêt devant une supérette. Quelques minutes plus tard, il revient à la voiture avec le sachet, les feux recommencent à défiler. La route se rétrécit, et il se gare à l’écart, près d’une voie secondaire, coupe le moteur et se met à grimper une pente.

En haut, quelqu’un est là. Une silhouette découpée au bord de la nuit, dos tourné, les mains dans les poches. Le vent passe, soulève à peine le tissu du survêtement. Jonathan approche. Au dernier instant, Mehdi se retourne.

— J’pensais pas que tu viendrais.
— Moi non plus.

Ils s’installent dans l’herbe, côte à côte. Plus bas, des barres se devinent, des fenêtres allumées, des lampadaires épars. Jonathan sort du sac froissé deux gobelets en plastique et une petite bouteille de champagne. Il verse lentement, surveille la mousse qui monte et tend le gobelet à Mehdi.

— T’as la dolce vita, toi.
— J’me plains pas.

Ils boivent en même temps.

— J’kiff venir ici. C’est calme. J’viens souvent, j’reste posé.

Une cigarette aux lèvres, la braise éclaire son visage.

— C’est beau, ici. Je connaissais pas. Ça me change… des boîtes, du collège. On dirait une bulle. J’me sens en sécurité.

Il fixe l’horizon flou, ses épaules redescendent. Les feuilles chuchotent et Mehdi pivote vers lui.

— Normal. T’es avec moi. Il peut rien t’arriver.

Jonathan laisse ses paupières se poser. Le champagne se vide entre eux et le froid finit par les atteindre. Mehdi écrase sa clope dans l’herbe.

— On va pas crever ici.

La voiture les attend en bas de la pente. Jonathan met le contact ; les vitres se referment sur eux et l’habitacle se coupe du reste. La musique démarre, le volume monte, Mehdi lui lance un regard avant de retourner sa casquette, de rabattre son siège et de s’étirer avec lenteur.

Jonathan baisse le caleçon. Il se penche, la main posée sur la cuisse. Quand le survêtement est de nouveau en place, la chanson n’est plus la même et sa salive porte encore quelque chose de Mehdi. Ils basculent à l’arrière. Les sièges grincent, un genou heurte la portière. La chaleur traverse les tissus, son odeur — déodorant, Fuel for Life, fumée incrustée.

— T’as déjà fait ça ?
— Oui. Enfin… pas comme ça.
— Comment, comme ça ?

Le souffle contre lui.

— Pas avec quelqu’un comme toi.
— Quelqu’un comme moi ?

Un mouvement minuscule au coin de la bouche.

— T’en veux.

La phrase tombe. Un signe, à peine perceptible. Les mains viennent peser sur lui ; Jonathan ferme les yeux.

— J’te fais le cul ?
— Oui.

Mehdi tire sur la ceinture du jean.

— Tourne-toi.

Il sort le nécessaire. Jonathan se retourne, se met à genoux. Le tissu du siège, rêche, tiède sous ses paumes. Son pantalon descend d’un coup et s’accumule aux chevilles ; un pied reste pris dedans, il ne cherche pas à le dégager.

Le survêtement frôle la peau, nylon lisse et froid, revient toujours au même endroit. Jonathan retient l’air, les épaules hautes. Le premier contact le traverse et il reste figé une seconde. Mehdi se colle davantage. Jonathan pose le front contre le siège, sa joue suit, écrasée contre la couture, tandis que ses doigts serrent le bord, lâchent, reviennent s’y accrocher. Ça force, puis ça cède. Mehdi garde la tête droite, et le mouvement finit par s’installer.

Le front toujours posé, Jonathan lâche l’air par saccades. Au-dessus du coffre, la vitre se couvre lentement d’une buée fine. Les sièges amortissent les à-coups, le survêtement repasse contre la peau. Ça tire encore, ça se mêle, ça bascule.

Un son bref. Mehdi reste un instant avant de se retirer. Un geste rapide et quelque chose rejoint le tapis de sol. Jonathan ne bouge pas tout de suite ; ça vient plus lentement, par vagues courtes. Il se crispe, relâche enfin.

Mehdi passe à l’avant et s’assoit côté passager. À l’arrière, Jonathan se redresse et remonte son pantalon. Un mouchoir froissé passe rapidement sur le siège avant de tomber par terre. Le temps de contourner la 106 et de reprendre sa place au volant, Mehdi suit la nuit, une Camel au bout des doigts et la fumée qui s’effiloche dans l’habitacle.

*

La lumière du dimanche se faufile entre les rideaux et vient s’échouer dans le salon. Jonathan, assoupi sur le canapé, sursaute lorsque son téléphone vibre.

— Ah… Paris.
— Ben oui. Évidemment. Tu es bien rentré ?
— …oui.

Le regard égrène le sol, la table, le mur. Quinze heures passées. Il se gratte le crâne.

— C’était dingue, hier. T’as raté un moment.

Il se lève, traverse le salon, s’arrête à la fenêtre. Au loin, les grands ensembles s’alignent sous un ciel délavé.

— Allô ?
— Oui. Pardon.
— Bon. Tant pis. Mais j’ai une proposition. Le patron d’un club m’a invité ce soir. Pour parler projets. Tu viens ?
— Je bosse demain, Paris.

Il laisse échapper un rire. Jonathan entre dans la salle de bain.

— Je sais. Mais fais un effort. C’est maintenant que ça se joue.

Son reflet dans le miroir. La main passe dans les cheveux un peu défaits avant de descendre vers les épaules, le torse. Rien ne dépasse. Il présente un peu son profil, vérifie la ligne, redresse à peine le dos, puis revient au visage une seconde de plus.

Il dit oui.

En début de soirée, le lit est fait, les vêtements pliés. Il glisse son portefeuille dans une poche, ses clés dans l’autre. Rien de Mehdi. Aucun appel.

Devant le miroir de l’entrée, il ajuste le col de sa veste en cuir.

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