CHAPITRE 10 - ALLERS-RETOURS
Jo c Schizo vi1 on é ché Sofiane
Quelques minutes plus tard, la 106 se faufile dans Bobigny, entre les barres et les lampadaires qui découpent la neige fine. L’écran du téléphone s’allume encore une seconde. Jonathan tourne, hésite, retrouve le bâtiment après avoir contourné plusieurs entrées identiques. L’ascenseur est hors service et l’escalier sent le béton humide et la lessive ; lorsqu’il atteint le troisième étage, une porte entrouverte laisse filer une musique orientale.
— C’est là.
Mehdi déboule à l’entrée. Il se met à danser sur le seuil, épaules en cadence, sourire large, et l’attire à lui.
— Vas-y, bouge un peu !
Jonathan est entraîné dans le salon où six ou sept garçons sont vautrés sur des canapés bas, des coussins mous, des chaises fatiguées. Au milieu, la chicha trône. Chaque bouffée charge l’air, la fumée monte, s’accroche au plafond, colle aux rideaux, aux vêtements.
— Wesh Mehdi, c’est qui ton pote ?
— Jonathan. Il bosse au collège.
— Ah ouais ? Surveillant et tout ? Respect.
Jonathan relève les lèvres une seconde et échoue sur un bout de canapé, un coussin contre lui. La chicha poursuit sa ronde. Quand le tuyau arrive, il tire trop franchement ; la fumée lui mord la gorge et la toux déclenche des rires de tous côtés.
— Tranquille, monsieur le surveillant. Ici, personne te met d’heure de colle.
— Dommage.
Mehdi se marre et lui prend les épaules, le secoue.
— Tu me fais délirer, Jo.
Foot. Taf. Meufs. Une embrouille. Le Nouvel An. Mehdi s’assoit près de Jonathan. Les genoux se frôlent sans que personne ne corrige la distance, le tuyau circule, les doigts se rencontrent et repartent.
— Alors, tu kiffes ?
— Ça brûle un peu.
— Normal. Faut s’habituer.
Sofiane se lève.
— J’fais du thé. Y en a qui veulent ?
— Moi.
— Pareil.
Dans la cuisine, ils sont trois. La théière chauffe, les verres attendent sur le plan de travail.
— Tu viens d’où, Jonathan ?
— Pas loin du collège.
— Ah ouais. T’es courageux.
— Ou inconscient.
Mehdi garde les yeux sur lui juste assez longtemps.
Les verres sont brûlants et, au salon, la musique tape plus fort, un type danse sans quitter son canapé, la chicha tourne encore.
— Ça va ? Si c’est relou, on peut partir.
— Non. Surtout pas.
La main se pose à peine sur son avant-bras qu’elle quitte le contact. Mehdi rejoint les autres, et Jonathan le suit du regard jusqu’à le perdre dans le salon.
*
Il traverse le couloir qui relie la vie scolaire aux escaliers. Sur le papier froissé : convocation pour la 4e C, salle 107.
Il longe le CDI, laisse la permanence derrière lui, et ralentit devant la porte grande ouverte, plaquée contre le mur. Jonathan suspend son pas.
Sur l’estrade, Steeve est assis au bureau, droit, les épaules relâchées. Il lit, relève la tête, parcourt la salle du regard. Une vingtaine d’élèves, un par table, sans binôme ni attroupement. Devant chacun, un carnet de correspondance ouvert à la page du jour. On lit. On écrit. Au fond, un garçon trace à l’équerre ; au premier rang, une fille surligne. Une gomme frotte, un stylo tourne, une page se soulève et retombe.
Steeve l’aperçoit. Jonathan reprend sa marche vers les escaliers.
Dans un coin du palier, il consulte son téléphone. Mimi : On srevoit qd ls filles ? Jonathan rit dans sa main. Ce wknd, com d’hab. Freedj. Le portable retourne dans la poche et il s’engage dans le couloir.
*
— The best thing about being a woman…
Paris pivote, attrape l’air. Hanche en avant, une main au plafond, l’autre sur le dossier, il lance le refrain à plein volume. La jambe monte, talon sur le tableau de bord, en léger déséquilibre. Jonathan récupère des bribes au passage et laisse filer les montées. Les claquements de mains tombent juste sur le beat pendant que la condensation s’épaissit et que la voiture tremble doucement. Sur la petite place derrière la rue aux Ours, deux mecs ralentissent. Ils regardent à l’intérieur, restent.
Paris les voit, se retourne et leur chante dessus, doigt pointé :
— Man! I feel like a woman!
Au bar du Freedj, Paris parle, penché vers Jonathan, un rire qui repart sans prévenir. Mimi surgit, en biais.
— Mes chéries.
Les bises fusent, les exclamations suivent. Vers le fond, là où le baby-foot grince sous les poignées qui partent dans tous les sens, Mimi joue, épaules hautes, menton serré, les yeux qui remontent parfois d’un coup vers quelqu’un avant de revenir au jeu. Des ricanements passent autour. Paris accompagne son histoire de grands gestes, Mimi lui vole la moitié de ses phrases.
Le prénom de Mehdi apparaît.
tfé koi
Un but arrache des cris.
— Attendez.
Jonathan quitte son tabouret.
— Je vais y aller.
Mimi lâche la barre.
— Sérieux ? La soirée fait que commencer.
Paris ne relève pas. Jonathan tourne à l'angle du couloir.
Tout se déplace, la voiture glisse vers le nord, vers des rues plus sombres où apparaissent les blocs, les stations-service en veille, les halls ouverts sous les tubes blancs. Mehdi saute dedans. Le siège résiste lorsqu'il tente de l'avancer ; en se penchant, il dégage un flash de vodka vide qu'il expédie sur la banquette arrière.
Ils passent la porte de Pantin, et plus loin les lumières d’Aubervilliers se reflètent sur le pare-brise avant de s’effacer. Mehdi fume, la vitre entrouverte, laissant l’air froid entrer par rafales. La Défense reste à l'horizon, une courbe la masque, les sorties s'enchaînent les unes après les autres. Sur la gauche, la tour Eiffel se détache, minuscule ; ils la regardent. Personne ne demande où ils vont.
Mehdi repart le premier, ponctuel comme un désastre. Jonathan reste là. Un goût salé sur la langue.
*
Paris et Jonathan arpentent le Marais en distribuant des flyers, remontent Archives, Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie, sans jamais ralentir. Certains prennent, d’autres refusent.
Tous les dix mètres, un prénom, une bise, un "darling".
— T’es là le 31 ? Bien sûr que tu seras là. Ça va être fabuleux !
Devant le Duplex, un type l’interpelle, grand, tempes grisonnantes, manteau long et écharpe nouée. Ils parlent un moment. Paris rit, presse une dernière fois son épaule avant de reprendre sa route.
Plus loin, une vitrine où clignotent quelques guirlandes les arrête.
— Tu seras là, hein ? Le 31 ?
— Évidemment.
— Pas comme l’autre soir, au Banana, où tu t’es barré sans prévenir ?
— Non. Je serai là. Toute la soirée.
Paris le regarde. Silence.
— D’accord. Je te fais confiance.

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