CHAPITRE 11 - À CÔTÉ

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Jonathan vient dès le troisième appel, un dimanche matin où il devait déjeuner chez ses parents.

Le marché de Clignancourt les accueille : ça parle fort dans les allées, un zip claque, un pull finit par terre, quelqu’un lâche un juron et, entre les portants bancals qui empiètent sur le passage et l’odeur de laine humide, les mains sortent des poches pour essayer les vêtements. Mehdi ne traîne pas. Les tringles grincent, un manteau revient à peine sur son cintre qu'un autre l'a remplacé ; une casquette survit, la veste aussi, et le bas de survêtement — adopté.

Devant un étal où pendent blousons, pantalons et chemises, il attrape une veste en jean, l’étiquette règle l’affaire. Un ensemble Adidas bleu turquoise ressort.

— Ça te va ?

Jonathan décolle d’un centimètre.

— Euh… je sais pas. Je peux essayer ?
— Vas-y.

Le polyester crisse légèrement. Mehdi recule.

— Ouais. Beau gosse. Ça te va grave. Tu le prends.

Les deux pièces se retrouvent contre quelques billets. Le boulevard Ney longe encore les derniers stands quand Mehdi parle de l’adolescence, des conneries, des embrouilles avec les flics, un nom en appelle un autre, un visage aussi, quelqu'un finit au commissariat, un frère revient plusieurs fois, un hall, une cage d'escalier, une voiture, et derrière le mur anti-bruit le périphérique gronde. Un moment, plus rien.

— Viens, on descend à Barbès.

Les étalages gagnent du terrain sur les trottoirs, un groupe les oblige à se décaler. Une main passe sous la casquette. La foulée raccourcit.

— Attends, Jo.

Il pousse la porte de la boutique. Deux fauteuils sont occupés, un troisième se libère et il s'y installe, Jonathan prend place derrière lui.

— Dégradé ?
— Ouais.

Le coiffeur secoue la cape avant de la rabattre autour du cou, ajuste, tapote, la tondeuse démarre. Les magazines restent ouverts sur la table basse ; un coin se soulève lorsque la porte s'ouvre, retombe parmi les voix mêlées et le bourdonnement. Dans la glace, une tempe disparaît, la joue se découvre davantage. Un regard d'ensemble, une correction, une autre. Entre deux montants chromés, une ligne de mâchoire se prolonge dans le miroir latéral. Jonathan tourne une page. La suivante reste entre ses doigts.

Les reflets se répondent, Mehdi apparaît de face, de profil, de trois quarts, répété jusqu'au fond de la boutique. Sur les genoux de Jonathan, une Audi lancée sur une route déserte occupe toujours le papier glacé.

La paume balaie une dernière fois la coupe, remonte, redescend. Un hochement de tête suffit. La casquette retrouve sa place.

*

Devant un café, trois hommes en terrasse, un verre de thé refroidit sur la table, une cigarette se consume entre deux doigts; les regards se lèvent ensemble quand ils s’approchent. L’un se met debout, sourire ouvert.

— Mehdi ! Cousin !

Trois bises, une accolade, les deux autres se lèvent à leur tour. Le français bascule dans l'arabe puis revient, les phrases s’accrochent, se chevauchent, finissent en rires et en tapes dans le dos.

— Chkoun had ?

Jonathan entre dans le champ.

— Ah. Un pote. On était aux puces.
— Un pote ?
— Ouais.

Il passe dans les poignées de mains qu’on lui tend, paume après paume. Assis, Jonathan suit quelques mots, perd les suivants. Il jette un coup d’œil à l’écran — Maman. En face, Mehdi tape la table en riant. Jonathan boit son thé, remue les dernières feuilles de menthe au fond du verre. Les devantures du boulevard sont allumées.

— On se revoit bientôt, inch’Allah.
— Ouais, bientôt.

Dans le métro, Mehdi prend appui sur les montants, les jambes passent d'un bloc au-dessus du portique. Jonathan valide son ticket. Au bord du quai, la visière dépasse parmi les voyageurs.

*

— SEPT ! SIX ! CINQ !

Jonathan se retrouve coincé entre Paris et Mimi.

— QUATRE ! TROIS ! DEUX ! UN ! BONNE ANNÉE !

La salle se renverse : sous une pluie de confettis, les cris se répondent, et les corps finissent par se trouver au hasard. Paris embrasse Jonathan sur les deux joues, le serre fort, longuement. À deux heures, ils débouchent dans une rue nette, glaciale. Paris tient une bouteille de champagne à moitié pleine — réquisitionnée au bar. Elle passe de main en main, au goulot.

— On fait quoi maintenant ? demande Mimi, planté au milieu de la rue Saint-Antoine.
— Le Queen ? Ils font une after jusqu’à huit heures.
— Trop mainstream. J’ai envie d’un truc plus sale.
— Ma chérie, t’es sale toute seule.
— Ferme-la, connasse.

Mimi lui assène une tape affectueuse.

— Bon. Allez, bazarde-moi ce champagne !

Les bulles tiennent à peine. Paris obéit, boit une dernière gorgée. Son visage se contracte, il avale quand même, avant de lancer la bouteille d’un geste ample. Elle rebondit, roule encore, hésite, choisit le caniveau ; un gargouillis, et le champagne s’écoule, se mêle à l’eau sale, aux confettis piétinés. Ils restent là un instant, repartent. Paris désigne une rue. Vers six heures, ils se séparent.

À République, les quais accueillent les premiers livreurs, une couronne en carton repose encore sur une banquette de la ligne 11, les rideaux métalliques sont baissés quand Jonathan ressort à Mairie des Lilas, aucun feu n'attend de piéton à l'angle du boulevard, vient la rue de la Fraternité, un sapin de Noël abandonné contre un portail, et il est presque sept heures quand la porte de l'immeuble se referme derrière lui. Les escaliers montés, il s’effondre tout habillé sur le lit.

Un seul message, de Mehdi, 5h32 : Bonne année Jo. Il répond — Bonne année. Tu me manques. — envoie. Ferme les yeux.







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