CHAPITRE 12 – L’EMPRISE
Minuit passé. L’écran éclaire la chambre pendant que la tour souffle sous le bureau. eMule est ouvert, une barre avance lentement — 3,2 %, 3,3 %. Jonathan tape un artiste, un titre, efface, recommence. La liste s’affiche, il clique, ajoute, passe à la suite.
YouTube s’ouvre dans une autre fenêtre. Un morceau démarre, il coupe au bout de quelques secondes, en lance un autre, coupe encore. MSN clignote dans un coin.
ParisXoX dit : tu fais quoi ?
Il ne répond pas. Renomme un fichier, hésite, efface, recommence. La barre passe à 4,1 %. Un nouveau message apparaît.
ParisXoX dit : on sort demain ?
Jonathan passe la main sur ses yeux, reste comme ça une seconde, revient à l’écran. Il lance un morceau, le laisse tourner un peu plus longtemps cette fois ; sa tête penche légèrement, puis il coupe.
ParisXoX dit : Mix Club ?
Il tape :
just_j0 dit : Encore ?? com tu veux
Envoie, revient à eMule, où certains fichiers restent à 0,0 % ; il reclique, supprime, relance. MSN continue de clignoter. Jonathan ouvre un dossier, regarde les fichiers alignés, en déplace deux, trois, s’arrête avant de valider. La musique repart, plus grave, et il ne la coupe pas.
La barre atteint 12 %, il cligne des yeux plus lentement ; le curseur bouge, s’arrête au milieu de l’écran. Dans la liste de contacts, rien. Il descend, remonte, s’arrête en bas.
La souris reste suspendue, il ne clique pas, et l’écran continue d’éclairer la pièce.
*
Un zip claque, un carnet glisse, quelqu’un râle. Le marquage au sol disparaît sous les chaussures. Jonathan et Sophie attendent, un peu en retrait. Madame Roussel arrive, coupe à travers le groupe.
— On répartit. Jonathan, la grande perm. Sophie, je vous ouvre une salle.
Elle s’éloigne vers le self. Jonathan avance.
— La perm, par ici.
Des murmures. Ça bouge. Sophie se décale.
— Les autres avec moi.
Personne ne vient. Deux filles s’avancent. Trois garçons les suivent, s’arrêtent, hésitent, restent. Jonathan insiste du regard, la main tournée vers Sophie. Elle sourit.
— Qui veut aller au CDI ?
Un doigt se lève. Rien d’autre. Le groupe se resserre devant lui. Sophie traverse, prend quelques élèves au passage. Des épaules basses, des regards baissés. Elle revient à hauteur de Jonathan.
— Ça ira ?
Il ne répond pas. Se tourne vers les élèves.
Dans la salle, ça s’installe comme ça vient. Les chaises raclent, ça parle déjà.
— Chut.
Ça baisse un peu. Trois filles arrivent au bureau, posent leurs affaires. Une autre les rejoint, sort un magazine Oops de son sac. Elle l’ouvre.
— Jonathan, t’as vu ça ?
Il jette un coup d’œil. Elles se rapprochent, commentent, ricanent.
— Mais regarde sa tête—
— Arrête—
Au fond, ça circule. Un téléphone passe, un rire part.
— Chut.
— Mais j’te jure—
— Dis pas ça devant lui !
Un regard vers Jonathan, un sourire. Il ne dit rien.
*
Dans le bureau de la vie scolaire, Aboubakar s’approche.
— Dis, Jonathan, tu connais Mehdi Saïdhoum ?
Il relève la tête.
— Mehdi Saïdhoum ?
— Ouais. Le grand rebeu. Il passe parfois chercher son cousin, le petit de 5e B.
— Ah. Oui… de vue. Pourquoi ?
Aboubakar hausse les épaules.
— Pour rien. Je t’ai vu lui parler l’autre jour. Je le connais un peu. On a grandi ici, dans le même coin.
— D’accord.
Aboubakar regarde ailleurs.
— Il est… spécial. Il traîne pas mal. Enfin… tu vois.
— Pas trop.
— Y a des trucs. Des histoires. Rien de très clair. Ça bouge autour de lui. Après… chacun fait sa vie.
— Exactement.
— Enfin voilà.
Aboubakar s’éloigne, ça reparle autour. Jonathan ne bouge plus, les yeux fixés devant lui.
*
Ils sont garés sur un parking de supermarché fermé. Mehdi ouvre la boîte à gants. Les CD passent entre ses mains, s’arrêtent sur un disque marqué au feutre : DJ ABDEL – Old school mix. Il l’insère. La basse arrive, lente, tenue. Il ne touche plus à rien. Jonathan regarde droit devant.
Le moteur tourne encore quand les gyrophares passent au bout de l’allée, bleus, lents, et qu’une voiture de flic glisse entre les rangées avant de ralentir à leur hauteur. Mehdi ne bouge pas, suit des yeux, puis lâche :
— On s’pète de là.
Jonathan redémarre aussitôt, la sortie vient vite, deux rues, un rond-point, la bretelle, les pneus accrochent un peu trop fort, et déjà l’A86 au-dessus. Sous le béton, il coupe les phares, le bruit des voitures recouvre tout. Une nappe continue. Mehdi bascule son siège, Jonathan coupe le moteur, et le reste disparaît là-dedans.
Plus tard, Jonathan remonte son col, passe la main dans ses cheveux. Mehdi allume une cigarette, penché vers la vitre entrouverte. La fumée se mêle à l’air froid.
La 106 démarre.
— Y a moyen que tu me déposes à la Villette ?
La voiture se range le long du canal. Mehdi ouvre, descend, la cigarette au bord des lèvres.
— À plus.
Il laisse la portière ouverte une seconde. Jonathan referme.
Boulevard Sébastopol, Paris se penche dans l’habitacle, s’arrête net.
— Attends.
Il reste comme ça, puis recule légèrement.
— Mais… c’est quoi cette odeur ?
Jonathan ne répond pas. Paris renifle encore, un sourire qui arrive malgré lui.
— …t’as fait quoi là-dedans ?
Il se pince le nez en riant, monte quand même.
— Bon. J’imagine que je ne veux pas savoir.
*
Dans la salle informatique, les ordinateurs alignés, un élève à chaque poste. Des gestes rapides, des fenêtres refermées trop tard.
Ilyès, troisième rang, deuxième ordinateur. Jonathan se lève, passe entre les rangs, se penche, fixe l’écran.
Schizo (schizo-93@hotmail.fr) — en ligne.
— Ilyès, tu es censé travailler.
MSN disparaît, et Jonathan regagne le bureau, notant vite l’adresse sur un post-it.
Le soir, une fois chez lui, il allume le PC. Lorsque MSN Messenger s’ouvre, il ajoute le contact, clique. La notification apparaît — votre demande a été envoyée — et il reste comme ça.
Il se lève d’un coup et va à la cuisine, ouvre le frigo ; la lumière blanche lui coupe le visage. Il en sort un plat, le glisse au micro-ondes, appuie, et se tient devant pendant que ça tourne. Il mange debout, revient ensuite vers la chambre avec l’assiette encore en main. Posée sur le bureau trop près du clavier, il la repousse. Il clique sur la liste, la referme, la rouvre. Les pseudos défilent. Il se lève, salle de bain. Il se penche, regarde ses yeux, passe de l’eau, essuie. Recommence. Dans le couloir, Jonathan s’arrête devant le miroir de l’entrée, redresse les épaules.
Le troisième soir, il rallume. Il pose ses clés sur le bureau, les fait glisser, les aligne, les désaligne. La liste apparaît lentement. Il la suit sans vraiment respirer, jusqu’à ce nom, tout en bas : schizo-93 — hors ligne. Jonathan ne bouge pas, les mains posées sur ses cuisses. Il finit par fermer la fenêtre d’un seul geste. Il y revient. La liste n’a pas bougé, le nom à la même place. Il ouvre la fiche, la referme, laisse finalement la fenêtre ouverte, sans écrire.
Jonathan éteint. L’écran devient noir d’un coup, lui renvoie son visage une seconde, et plus rien. Il se déshabille, laisse la lumière allumée et s’allonge, les yeux ouverts. Silence.

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