Le Manoir - 1
30 septembre 2020
— Putain, c'est quoi ce bruit ?
J'ai entendu le choc, moi aussi. Comme si on avait heurté quelque chose, un caillou, ou un débris sur la route. Une odeur de plastique brûlé envahit l'habitacle, accompagnée d'un grincement strident. Chris, les deux mains sur le volant pour garder le contrôle, me fait un signe du menton :
— Baisse la musique, Meg.
Je l'éteins carrément. La voix de Dermot Kennedy – que Chris déteste, accessoirement – s'arrête en plein milieu d'une phrase.
Remember when you've shivered and shone ? I've never forget what you looked on that nigh...
La voiture, qui roulait de plus en plus lentement, s'arrête complètement.
La voiture est immobilisée sur le bas-côté, le long de cette route de campagne plongée dans le noir. Le silence retombe, seulement troublé par le martèlement furieux de la pluie sur la carrosserie. Un mauvais pressentiment me saisit, comme une intuition.
On n'aurait pas dû faire ce voyage.
Tout s'est bien passé jusqu'ici, pourtant. Le soleil, les routes tranquilles, les haltes improvisées dans des petits villages accueillants, et surtout, les visites passionnantes d'abbayes cisterciennes et de ruines oubliées. La parenthèse idéale avant un changement de vie. Puis la pluie s'est invitée sans prévenir, lourde, persistante. La mauvaise humeur aussi, quand j'ai annoncé mes projets futurs à Chris. Le réseau a disparu peu après. Sans GPS, Chris a pris un mauvais embranchement, un autre... Les panneaux se sont faits rares, et enfin, inexistants. Et ensuite, cette crevaison, parce que je suis sûre que ç'en est une.
Merde.
— Je vais voir, dit Chris avant de sortir sous la pluie. Reste là.
Je le vois faire le tour de la voiture, vérifier les roues, son imper jaune poussin rabattu sur sa tête. Lorsqu'il revient, une bourrasque mouillée et humide s'infiltre dans l'habitacle, alors qu'il s'écroule sur le vieux siège grinçant de la C2. Le verre de ses lunettes rondes est brumeux d'humidité. Il les enlève et les essuie avec la manche de son K-way.
— On va devoir sortir et aller chercher de l'aide... Le pneu est complètement explosé, annonce-t-il, la voix plus sèche que d'habitude.
J'en étais sûre.
— Y a pas une galette de secours dans le coffre ? Sous le tapis ? tenté-je.
— Je roulais déjà avec.
— Papa t'avait dit de changer les pneus, murmuré-je.
Je revois encore la tête dubitative de mon père quand il a vu Chris débarquer avec sa wago. C'est avec ça que vous allez faire votre petit road trip ? Sur le coup, j'ai trouvé sa remarque vraiment méprisante. Mais il avait raison, comme toujours.
— C'est bon, grogne Chris, j'ai oublié, c'est tout... Toujours pas de réseau ?
Je baisse une nouvelle fois les yeux sur mon téléphone, tout en sachant d'avance ce que je vais voir. Toujours aucune barre. L'écran froid éclaire à peine mes doigts tremblants. Dehors, la pluie bat les vitres avec une telle violence qu'on dirait qu'elle cherche à entrer. Au-delà du halo des phares, il n'y a rien. Rien que la nuit.
Chris sort son smartphone. Je sais qu'il n'a que très peu de batterie : ma tête en l'air de copain a oublié son chargeur dans le dernier hôtel, et comptait en racheter un demain. Malgré tout, je le vois taper rapidement sur son clavier.
— Tu fais quoi ?
— J'envoie un message à un pote, murmure-t-il.
Comme si c'était le moment de répondre à ses collègues ! Mais Chris a toujours été un type populaire, entouré d'amis. Tout le contraire de moi.
— Essaie plutôt d'appeler ton assureur, lui dis-je.
— Ouais, c'est ce que je fais, figure-toi.
Mais il n'y arrive pas. Pas assez de réseau. Y en avait juste assez pour faire partir son foutu texto sur Wattsapp.
Chris range son Samsung dans sa poche, puis pousse un grand soupir, résigné.
— Bon. On y va ?
— Où ça ?
— Chercher une maison. Une station, une cabine téléphonique, quelqu'un ! déclare-t-il, agacé.
Mes yeux se posent sur les quelques mètres éclairés par les phares. Des arbres noueux, des bas-côtés herbus, des champs. Pas la moindre habitation, le moindre village. Et on vient de traverser une route forestière complètement vide. Qu'est-ce qu'il espère trouver, là-dedans ? Une cabane de bûcheron ? Je crois même me rappeler que c'est dans ce coin, pas loin d'Auxerre, qu'ils ont retrouvé les corps de certaines des disparues de l'Yonne.
Mes épaules sont parcourues par un frisson. Je croise les bras étroitement contre mon torse. Il ne fait vraiment pas chaud.
— Il fait nuit noire... tenté-je. Et avec la tempête... Je crois qu'il vaut mieux attendre que quelqu'un passe.
Même si ça fait plus de vingt minutes qu'on a croisé aucune voiture.
— On ne va pas dormir ici, réplique Chris. Tu peux rester là, si tu veux ! Moi en tout cas, j'y vais.
Un nouveau frisson glacial me descend l'échine. Rester seule dans cette voiture en panne, au milieu de nulle part ? L'image de silhouettes tapant à la vitre, de phares surgissant dans l'obscurité, de cris étouffés, me traverse l'esprit. J'ai lu trop d'histoires et vu trop de films d'horreur pour croire que c'est une bonne idée.
— Je préfère venir avec toi, dis-je simplement.
Chris hoche la tête sans discuter. Il attrape les bords de son K-way, le zippe jusqu'au menton.
— OK. Allez, c'est parti.
J'abandonne l'abri de la voiture à contrecœur, engloutie peu à peu par la nuit et la pluie. Chris a l'air de savoir où il va : sa batterie fonctionne encore et il arrive à regarder un plan hors-ligne, avant que son téléphone ne s'éteigne définitivement. Pour ma part, je suis complètement hors-réseau. À un moment, il tourne à droite, prétendant qu'il y a des habitations non loin. Le chemin s'enfonce dans l'obscurité, boueux, glissant.
J'ai l'impression de marcher pendant des heures, les chaussures aspirées par la terre détrempée, traversant des chemins de traverse à peine visibles, puis des prés marécageux où l'eau nous monte jusqu'aux chevilles. Mais je ne me plains pas : ça ne sert à rien. Tout ce qu'il faut, c'est sortir de cette situation au plus vite.
À un croisement, un panneau surgit dans le faisceau de la lampe du téléphone de Chris :
CHASSE GARDÉE – INTERDIT
— Super... murmuré-je.
— C'est bon signe, sourit Chris. Ça veut dire qu'on est sur une propriété, qu'on va trouver des gens !
L'idée ne me rassure guère. Mais je continue, malgré tout. Revenir en arrière n'a plus de sens. La pluie semble redoubler, comme si le ciel lui-même cherche à nous repousser.
Mais une idée m'obsède. Pourquoi a-t-on crevé ici ? OK, Chris roulait avec un pneu de rechange. Mais il était en bon état, et jusqu'ici, tout allait bien... et sur une route plate, les chutes de pierres me paraissent exclues. Je ne peux pas m'empêcher de ressasser mes idées noires dans ma tête. La pluie, la nuit, le froid, n'arrangent rien.
— Regarde ! s'écrie Chris soudainement.
Je relève la tête. Il y a une lueur au loin. Faible, tremblotante, presque surnaturelle.
Malgré moi, je sens l'espoir renaître, fragile. Je suis Chris dans une allée bordée d'arbres immenses, dont les branches se rejoignent au-dessus de nos têtes en formant une voûte sombre. Le vent fait craquer les troncs, comme si on n'était pas seuls, dans cette forêt.
La forêt toute noire et tordue de Blanche-Neige. Quand elle est poursuivie par le chasseur qui veut lui arracher le cœur.
Mais Chris avait raison : il y a bien une habitation. Au bout d'une dizaine de minutes de marche, la silhouette du manoir se dessine. Massif, ancien, aux murs sombres. Les fenêtres éclairées contrastent violemment avec la nuit, comme des yeux attentifs. Je comprends alors qu'on est arrivés par l'arrière, par le jardin. Devant nous s'étend une propriété immense, luxueuse, irréelle dans ce décor hostile.
Au loin, j'aperçois des grilles monumentales et d'autres lumières, plus nombreuses. Des voix aussi, étouffées par la pluie.
Je ralentis.
— Chris... je le sens pas.
C'est la première fois que je lui fais part de l'impression désagréable qui m'oppresse depuis tout à l'heure. Mais Chris n'est pas comme moi, froidement analytique, prudent, pour ne pas dire angoissé. C'est quelqu'un d'optimiste, de volontaire, opportuniste. C'est ce qui m'a séduit chez lui, au début.
Il se tourne vers moi, impatient, mais tente une nouvelle fois de se montrer rassurant.
— On n'a pas le choix, Meg. Il faut qu'on trouve un téléphone. Tu veux donc qu'on tente notre chance ailleurs ? Ça fait trente minutes qu'on marche, et on n'a vu aucune autre habitation. Tu en vois d'autres, toi ?
Je secoue lentement la tête.
— Non... il n'y en a pas d'autre, admet-je.
— Alors on essaye celle-là, dit-il plus doucement. Viens.
Il me prend la main. Mais sa paume est froide, humide. Ensemble, nous remontons la grande allée du jardin. Sur le côté, entre des chênes touffus, je distingue de grands braseros dont les flammes projettent des ombres mouvantes. Un peu plus loin, une clairière aménagée en parking accueille plusieurs voitures luxueuses, parfaitement alignées, comme si leurs propriétaires étaient attendus... ou retenus.
— On dirait qu'il y a une sorte de réception... observé-je.
— Tant mieux. Comme ça, on trouvera forcément quelqu'un pour nous aider !
Non. On n'a rien à foutre dans une fête de ce genre. Le luxe inouï de ces voitures... ce parc lugubre qui ressemble à un mélange de forêt gothique et de jardin de la Bête, avec ses arbres aux branches noueuses comme des griffes et ses buissons taillés de formes bizarres... Je sens – je sais – qu'on ne sera pas les bienvenus.
Mais Chris marche d'un pas décidé, maintenant. Il monte les marches d'un petit perron de pierre, éclairé par une lampe diffusant une lueur jaunâtre, et s'arrête devant une porte vitrée qui donne sur une pièce éclairée par une lumière chaude et accueillante. Une cuisine, avec ses torchons, ses bouquets d'herbes aromatiques, ses carrés de céramiques verts d'eau, conférent une ambiance presque aquatique à cette pièce. Un couteau trône encore sur la table, près d'une planche couverte de jus de tomates, donnant l'impression que la cuisinière vient tout juste de quitter les lieux. Le contraste avec le parc sinistre et la tempête qui laisse éclater sa fureur dehors est dérangeant, presque surnaturel. Mon cerveau convoque immédiatement l'image d'un de ces poissons des abysses, avec sa petite lumière au milieu du noir immense et total des profondeurs océaniques... Et il fait froid, si froid ! Je frissonne, transie et mouillée par la pluie... et par autre chose, plus diffus.
Chris lève la main et frappe contre la vitre. Je suis tentée de l'arrêter.
— Ohé ! Il y a quelqu'un ? On a besoin d'aide !
Le bruit résonne anormalement fort dans la nuit. Et la lumière vacille une seconde.
Je sens mon cœur s'emballer. Un sombre pressentiment m'envahit à nouveau, comme un poids dans la poitrine, un instinct primaire qui me hurle de fuir. Mais je suis tétanisée, impuissante, au bord de la panique. Je serre plus fort la main de Chris.
Derrière la vitre, une ombre passe. Puis une autre.
Alors, la poignée tourne lentement.

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