Le Manoir - 1
— Merde. Je crois qu’on a crevé, Meg.
La voiture est immobilisée sur le bas-côté, le long de cette route de campagne plongée dans le noir. Le silence retombe, seulement troublé par le martèlement furieux de la pluie sur la carrosserie.
On aurait pas dû faire ce voyage.
Tout s’est bien passé jusqu’ici, pourtant. Le soleil, les routes tranquilles, les haltes improvisées dans de petits villages accueillants. Puis la pluie s’est invitée sans prévenir, lourde, persistante. Le réseau a disparu peu après. Sans GPS, Chris a pris un mauvais embranchement, un autre... Les panneaux se sont faits rares, et enfin, inexistants. Et ensuite, cette crevaison.
La voix de Chris résonne dans l’habitacle, plus sèche que d’habitude.
— Je crois qu’on va devoir sortir et aller chercher de l’aide... Je roulais déjà avec la galette.
— Je t’avais dis de changer les pneus, murmuré-je.
— C’est bon, grogne-t-il, j’ai oublié, c’est tout… Toujours pas de réseau ?
Je baisse une nouvelle fois les yeux sur son téléphone, tout en sachant d’avance ce que je vais voir. Toujours aucune barre. L’écran froid éclaire à peine mes doigts tremblants. Dehors, la pluie bat les vitres avec une telle violence qu’on dirait qu’elle cherche à entrer. Au-delà du halo des phares, il n’y a rien. Rien que la nuit.
— Il fait nuit noire… tenté-je. Et la tempête…
— On va pas dormir ici, réplique Chris. Tu peux rester là, si tu veux. Moi, je vais chercher une station, une cabine téléphonique, quelqu’un !
Un frisson glacial me descend l’échine. Rester seule dans cette voiture en panne, au milieu de nulle part ? L’image de silhouettes tapant à la vitre, de phares surgissant dans l’obscurité, de cris étouffés, me traverse l’esprit. J’ai lu trop d’histoires et vu trop de films d’horreur pour croire que c’est une bonne idée.
— Je préfère venir avec toi, murmuré-je simplement.
Chris hoche la tête sans discuter. Il attrape son K-way, le zippe jusqu’au menton.
— OK. Allez, on y va.
J’abandonne la voiture à contrecœur, engloutie peu à peu par la nuit et la pluie. Le chemin s’enfonce dans l’obscurité, boueux, glissant. J’ai l’impression de marcher pendant des heures, les chaussures aspirées par la terre détrempée, traversant des chemins de traverse à peine visibles, puis des prés marécageux où l’eau nous monte jusqu’aux chevilles. Mais je ne me plains pas : ça ne sert à rien. Tout ce qu’il faut, c’est sortir de cette situation au plus vite.
À un croisement, un panneau surgit dans le faisceau de la lampe du téléphone de Chris :
CHASSE GARDÉE – INTERDIT
— Super… murmuré-je.
— C’est bon signe, dit Chris comme pour me rassurer. Ça veut dire qu’on est sur une propriété, qu’on va trouver des gens.
L’idée ne me rassure guère. Mais je continue, malgré tout. Revenir en arrière n’a plus de sens. La pluie semble redoubler, comme si le ciel lui-même cherche à nous repousser.
Mais une idée m’obsède. Pourquoi a-t-on crevé ici ? OK, Chris roulait avec un pneu de rechange. Mais il était en bon état, et jusqu’ici, tout allait bien…
— Regarde ! s’écrie Chris.
Je relève la tête. Il y a une lueur au loin. Faible, tremblotante, presque surnaturelle.
Malgré moi, je sens l’espoir renaître, fragile. Je suis Chris dans une allée bordée d’arbres immenses, dont les branches se rejoignent au-dessus de leurs têtes, formant une voûte noire. Le vent fait craquer les troncs, et chaque bruit semble trop proche, trop distinct.
Au bout d’une dizaine de minutes de marche, la silhouette du manoir se dessine. Massif, ancien, aux murs sombres. Les fenêtres éclairées contrastent violemment avec la nuit, comme des yeux trop attentifs. Je comprends alors qu’on est arrivés par l’arrière, par le jardin. Devant nous s’étend une propriété immense, luxueuse, irréelle dans ce décor hostile.
Au loin, j’aperçois des grilles monumentales et d’autres lumières, plus nombreuses. Des voix aussi, étouffées par la pluie.
Je ralentis.
— Chris… je le sens pas.
Il se tourne vers moi, impatient, mais tente une nouvelle fois de se montrer rassurant.
— On n’a pas le choix, Meg. Il faut qu’on trouve un téléphone. Tu veux donc qu’on tente notre chance ailleurs ? Ça fait trente minutes qu’on marche, et on n’a vu aucune autre habitation. Tu en vois d’autres, toi ?
Je secoue lentement la tête.
— Non… il n’y en a pas d’autre.
— Alors on essaye celle-là, dit-il plus doucement. Viens.
Il me prend la main. Mais sa paume est froide, humide. Ensemble, nous remontons la grande allée du jardin. Sur le côté, entre des chênes touffus, je distingue de grands braseros dont les flammes projettent des ombres mouvantes. Un peu plus loin, une clairière aménagée en parking accueille plusieurs voitures luxueuses, parfaitement alignées, comme si leurs propriétaires étaient attendus… ou retenus.
— On dirait qu’il y a une sorte de réception… observé-je.
— Tant mieux. Comme ça, on trouvera forcément quelqu’un pour nous aider !
Nous débouchons sur le perron de la cuisine. Une porte vitrée donne sur une pièce éclairée d’une lumière chaude, presque accueillante. Trop accueillante. Le contraste avec la tempête est dérangeant, irréel. L’image d’un de ces poissons des abysses, avec sa petite lumière au milieu du noir immense et total des profondeurs océaniques, me traverse l’esprit. Et il fait froid, si froid… je frissonne, transie et mouillée par la pluie… et par autre chose, plus diffus.
Chris lève la main et frappe contre la vitre. Je suis tentée de l’arrêter.
— Ohé ! Il y a quelqu’un ? On a besoin d’aide !
Le bruit résonne anormalement fort dans la nuit. Et la lumière vacille une seconde.
Je sens mon cœur s’emballer. Un sombre pressentiment m’envahit, comme un poids dans la poitrine, un instinct primaire qui me hurle de fuir. Mais je suis tétanisée, impuissante, au bord de la panique. Je serre plus fort la main de Chris.
Derrière la vitre, une ombre passe. Puis une autre.
Alors, la poignée tourne lentement.

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