Le Manoir - 2
— Ainsi, votre voiture a crevé… comme c’est fâcheux, compatit Vassili Kyanos de sa voix grave et profonde.
Chris expédie une gorgée du thé chaud que notre sauveur nous a servi.
— La tuile, oui ! À peut-être deux, trois kilomètres d’ici. Et je n’avais pas de galette de secours…
— Je vais envoyer mes fils vous aider à changer la roue, dès qu’ils seront revenus à la maison. Je les ai envoyés faire quelques dernières courses pour la fête de ce soir… En attendant, voulez-vous encore un peu de café ? Du whisky, peut-être ?
Notre hôte est un homme chaleureux et aimable, imposant dans son costume bien coupé. C’est même un bel homme, avec sa barbe élégamment taillée et ses cheveux mi-longs, d’un noir de jais, réunis sur sa nuque. Il a un petit accent exotique, roule les « r » de façon charmeuse. Il nous a même fait servir un repas chaud par son majordome. Mais quelque chose, dans son hospitalité polie, me met mal à l’aise. Tout cela me rappelle bien trop la scène avec Jonathan Harker des films de Dracula… Je n’ai pas pu toucher au plat de viande en sauce qu’il nous a présenté, mais Chris s’est jeté dessus.
— Ce sera avec plaisir, merci ! répond mon copain avec joie. Désolé de vous déranger, nous avons vus en effet que vous receviez…
— Oh, ce n’est rien : les festivités n’ont pas encore commencé, dit Vassili Kyanos avant de relever ses yeux perçants sur moi. Et pour votre jeune amie ?
— Ça ira, merci. Je vais me cantonner à l’eau, refusé-je en essayant de ne pas me montrer trop impolie.
Chris, lui, accepte de trinquer avec notre hôte, et lui pose quelques questions sur sa propriété, où nous avons atterri. Vassili Kyanos nous apprend qu’il ne vit pas ici toute l’année, mais il reste vague sur ses activités et son logement habituel. Visiblement, il est très riche. Pendant qu’il parle, j’observe la pièce : un genre de bureau lambrissé qui fait très manoir anglais, avec une cheminée où flambe un bon feu de joie. J’avoue que les flammes me réchauffent. Il y a de nombreux tableaux au mur, représentant des scènes antiques : l’Acropole d’Athènes en ruines, un berger corinthien sur une montagne, une île avec des cyprès… et, au-dessus de la cheminée de marbre, une scène de bacchanale sous la lune. Des jeunes femmes courent dans la forêt, échevelées, les yeux fous, poursuivies par des faunes. Un personnage grand et solitaire, vêtu d’une peau de bête, observe la poursuite avec un sourire énigmatique.
Ce tableau me met à l’aise. Encore plus lorsque je constate que Vassili me fixe d’un air habité, ses yeux brillant à la lumière des flammes. Ils sont clairs, gris, peut-être, mais la pupille est si noire, si dilatée, qu’elle confère à son regard un je-ne-sais-quoi d’hypnotique.
— Vous savez ce que ça représente ? me dit-il de sa voix légèrement rocailleuse.
Chris émet un petit rire fier.
— Alors ça, elle le sait sûrement ! Meg a étudié les langues antiques pendant toute sa scolarité. Elle a un genre de passion pour la mythologie, c’est une vraie nerd… Pas vrai, Meg ?
Je balbutie un semblant de réponse, fascinée par le regard intense de Vassili Kyanos. Il ne me quitte pas des yeux.
— Meg… comme Megane ? Savez-vous qu’à l’origine, ce prénom vient du grec ancien, et signifie « perle » ? Il n’a été adopté par les Celtes qu’après la conquête romaine.
Je hoche la tête lentement. Mes parents n’ont pas choisi ce prénom pour cette raison.
— Ma prof de grec en prépa me l’a appris, avoué-je. Elle m’a dit aussi que ça pouvait faire écho à Megaira, l’une des trois Érinyes, les déesses de la vengeance : précisément, celle qui représentait la haine.
Vassili Kyanos soulève son verre, boit une gorgée sans me quitter des yeux. Sa pomme d’Adam remonte brièvement sur son cou puissant. Je détourne le regard, troublée.
— Et vous savez ce que représente ce tableau, ajoute-t-il.
— Les Bacchantes, réponds-je avec réticence. Le thyase de Dionysos : ses satyres, ses ménades.
Un sourire apparait lentement sur le visage régulier de notre hôte.
— Bravo… effectivement, vous êtes très cultivée, Megane. C’est bien ça : Dionysos et ses suivantes, ses ménades… des femmes énivrées par la musique, la danse et le vin, intoxiquées de plaisir sexuel, qui s’offrent jusqu’à la transe au désir effréné des faunes.
Je jette un coup d’œil à Chris, pour jauger sa réaction. Mais il n’a rien entendu. Le whisky, le repas et la chaleur semblent avoir fait effet sur lui.
— Euh… je peux vous demander où sont les toilettes ? demande-t-il en se grattant la tête. J’ai une petite envie, là…
— Mais bien sûr. Mon majordome va vous y conduire.
Vassili Kyanos fait un signe à l’homme austère et bien bâti qui se tient derrière lui. On dirait le majordome de la Famille Adams, un genre de Frankenstein… mais Chris se lève en remerciant, et disparait derrière une porte.
Je reste seule avec notre hôte.
— Je suis d’origine grecque, m’apprend-il en croisant ses longs doigts, sur lesquels je distingue une chevalière dorée. Héritier d’une très ancienne famille… Je tiens beaucoup à notre histoire culturelle, et tente de la transmettre à mes fils. Mais ces deux garnements ne sont pas trop réceptifs, je dois l’avouer. Surtout le dernier… Il tient trop de sa mère.
— Elle était grecque, elle aussi ? demandé-je pour la forme.
— Non. Et elle avait du mal avec nos coutumes, nos traditions… et nos mythes. Elle détestait aller là-bas… mais elle haïssait aussi cette demeure.
Vassili Kyanos se ressert un verre de whisky. Je prends une gorgée de mon verre d’eau, en évitant de trop de le regarder. En dépit de son hospitalité généreuse, sa conversation érudite et son physique, il est vrai, agréable pour un homme de son âge, il me met mal à l’aise. Surtout, j’ai de plus en plus chaud. Peut-être un début de fièvre, après cette marche éreintante sous la pluie.
— Quand est-ce que vous pensez que vos fils vont rentrer ? dis-je en croisant mes bras étroitement autour de mon corps. Chris et moi ne voudrions pas retarder votre fête. D’autant plus que vos invités ont l’air d’être déjà arrivés…
Bizarrement, je n’ai entendu aucune musique, ni aucun bruit de conversation venant d’une autre pièce depuis que nous sommes ici. Mais la maison semble très grande, et peut-être qu’elle est particulièrement bien isolée.
— Oh, le coffrage étouffe les bruits, ici… mais certains sont déjà au salon. De la famille, des amis très proches. Ils peuvent attendre. Ce sont des habitués de la maison.
La porte s’ouvre doucement. Pensant que c’est Chris de retour des toilettes, je me redresse. Mais c’est un jeune dans la vingtaine, aux longs cheveux pâles, attachés en catogan. Il porte un polo coûteux. Lui aussi, comme son père, est grand, bien bâti et bel homme.
— Mon fils aîné, Michail, le présente Vassili Kyanos avec une note de fierté dans la voix. Michail, voici Megane, qui sollicite notre aide pour un pneu crevé…
Michail Kyanos darde ses yeux froids vers moi. Ils sont bleu turquoise, avec une petite nuance de vert. Son visage ressemble à celui d’une statue, un genre d’archange, et bizarrement, en dépit de son évidente beauté, il me terrifie. Il y a quelque chose de glacial, chez lui. De résolument pas normal.
— Enchanté, sourit-il.
Sa voix est suave, légèrement voilée. Elle me met aussi mal à l’aise que son sourire.
— Où est ton frère ? lui demande son père, le ton soudain coupant.
— Vous savez comment il est, Père, répond Michail. Toujours à faire bande à part.
Il vouvoie son père… mais je sais que c’est le cas, dans certaines familles aristocratiques.
— Trouve-le. J’ai besoin de votre aide pour secourir ces jeunes gens. Leur voiture est immobilisée à quelques kilomètres de là.
— Mais bien sûr, Père.
Michail me jette un nouveau regard, puis il se retire. Je jure l’avoir vu me faire un clin d’œil… je me retrouve à nouveau seule avec Vassili Kyanos.
— Chris et moi ne voudrions surtout pas vous causer du dérangement… commencé-je. Vos fils ont sûrement mieux à faire ce soir que nous dépanner. Pouvez-vous nous permettre de téléphoner ? Qu’on appelle un taxi ou une dépanneuse…
— Vous ne trouverez ni l’un ni l’autre ici à cette heure, j’en ai peur, soupire Vassili Kyanos en remplissant mon verre d’eau vide. Et vous ne nous dérangez pas, au contraire… mais parlons un peu de vous, Megane. Vous aimez faire la fête ?
Mais que fait Chris, bon sang ? Je regarde la porte, impatiente de le voir revenir.
— Pas vraiment, réponds-je.
— Vous me donnez en effet l’air d’être une fille très sérieuse, très sage, voire un peu timide. Je me trompe ?
Je ne réponds rien. En quoi cela le regarde-t-il ?
Nouveau coup d’œil vers la porte. Je sens que je sue à grosses gouttes : mon col est trempé.
— Pourtant, vous avez un petit ami, continue Vassili Kyanos en soulevant son verre de whisky face à ses lèvres. Depuis combien de temps ?
— Euh… ça fera deux ans en mai prochain. On s’est rencontré en dernière année de lycée.
Pourquoi je lui raconte tout ça ?
— Votre premier, donc. Vous ne devez pas être vierge… vous l’êtes ?
Je me fige, les yeux écarquillés. Est-ce qu’il vient vraiment de me poser cette question ?
Chris. Putain, grouille-toi.
Une sorte d’urgence s’allume en moi. Mais je ne parviens plus à détacher mes yeux de ceux de Vassili Kyanos, aussi profonds qu’un puits sans fond. Et surtout, je me rends compte que je suis incapable de bouger. Comme si j’étais prisonnière du regard hypnotique d’un serpent… et mes lèvres bougent malgré moi.
— Non, articulé-je, comme possédée.
— Quelles pratiques sexuelles avez-vous tenté ? La sodomie ? La double pénétration ? La fellation profonde ? Un peu de bondage, peut-être ? J’ai entendu dire que de plus en plus de jeunes s’y essayaient.
Mon cœur s’emballe. Parce que j’ai peur, mais surtout parce que mon corps ne m’obéit plus. J’ai l’impression que les flammes dans la cheminée ont doublé en intensité, qu’elles sont devenues aussi hautes que moi. Elles sont tout autour de Vassili Kyanos, engloutissent sa barbe noire, son regard surnaturel.
La porte s’ouvre à nouveau. Je tourne un regard désespéré vers elle, mais ce n’est pas Chris. Un homme de haute taille, vêtu d’un tablier en cuir taché de rouge brunâtre et d’une… tête de taureau ?
Qu’est-ce qu’il a mis dans mon verre…
— Emmène-la en haut, ordonne la voix de Vassili Kyanos, comme me parvenant de très loin. Assure-toi qu’elle soit clean et désintoxiquée avant le début du rite.
Mue par un sursaut de survie, je tente de me lever. Mais mes jambes cèdent, et je m’écroule.
La dernière chose que je vois avant de perdre connaissance, c’est l’homme à tête de taureau s’avancer vers moi, les bras tendus.

Annotations