Chp 3 - La Furie
Toulouse, 1er octobre
3h du matin
Je me réveille en sursaut.
Mon cœur cogne trop vite, ma gorge est sèche. L'image est encore là, imprimée derrière mes paupières : une ombre debout près du lit. Immobile. Penchée vers moi, en train de me regarder dormir.
Dors, je veille sur toi. Cette nuit, personne ne viendra déranger ton sommeil, et tu peux laisser ton esprit courir dans les champs d'asphodèles.
Je reste allongée, parfaitement immobile, à écouter les derniers lambeaux de la voix.
Rien.
Aucun bruit. Aucun déplacement d'air. Seulement le silence épais de l'appartement. La petite lampe qui me sert de veilleuse est encore allumée sur la table de nuit. Depuis les ténèbres du sous-sol du Manoir, je suis incapable de dormir dans le noir complet. Il me faut une lumière. Sinon, j'ai l'impression qu'il est là, à côté de moi. Je sens même son parfum musqué, j'entends sa respiration... et mon corps réagit immédiatement.
La douleur revient. Affreuse, brutale comme un coup de couteau. Et après elle... la volupté. L'excitation. Le désir anormal, contre-nature, qui me dégoûte tant et que j'essaye en vain de chasser.
Comme cette nuit. J'avais l'impression qu'il était là, avec moi, dans la pièce...
Hadès.
C'est impossible, je le sais. Chez moi, rien n'entre sans que je le sache. Porte blindée, verrous multiples, détecteurs de mouvement, alarmes stridentes, caméras internes et externes reliées à mon téléphone. Et surtout, Némésis. Elle dort toujours à moins de deux mètres de moi. Si quelqu'un avait fait l'erreur d'entrer, elle aurait aboyé... puis attaqué. Elle aurait bouffé l'intrus bien avant que mon cerveau n'invente des monstres.
Je me redresse lentement. La pièce est exactement comme je l'ai laissée. Rien n'a bougé.
Un rêve. Juste un rêve.
Ou plutôt, un cauchemar. Car c'était lui, une fois de plus. Il refuse de me laisser en paix.
— Ça va, ma belle ?
Némésis relève la tête, vient poser son museau contre ma cuisse. Sa présence m'ancre dans le monde réel, loin des cauchemars. Je respire enfin.
Je me lève. Ma routine se met en place, toujours la même. Rassurante, comme le contrôle que j'ai sur les choses, sur ma vie. Pas de place pour l'imprévu, ni pour l'improvisation.
Je remplis sa gamelle. Les croquettes claquent contre le métal. La chienne attend, disciplinée, jusqu'à ce que je lui donne le signal. Elle mange avec appétit pendant que je me prépare à affronter une nouvelle journée.
Je reste un certain temps sous la douche, pour évacuer mon malaise. L'eau brûlante martèle ma peau, chasse les derniers lambeaux de mon cauchemar, mais pas la sensation. Celle d'avoir été observée, sans savoir si c'était un souvenir, un mauvais rêve, une réminiscence ou un signal d'alarme de mon cerveau reptilien. Je ferme les yeux. Mauvaise idée : c'est là où les monstres à cornes se cachent, dans les ténèbres. Je les rouvre aussitôt.
Je m'habille sans réfléchir. Jean noir. T-shirt noir. Toujours la même teinte, comme une armure. Je ne possède rien d'autre. Mes cheveux roux, longs et bouclés, restent libres. Ils sécheront seuls. Pas de maquillage. Jamais. Megane, la victime, en portait : juste un peu, pour « faire comme les autres filles », et parce que Chris, un jour, a dit que ça allait lui bien.
Chris. Putain.
Je chasse ce fantôme de ma tête, les poings crispés.
Café. Noir. Amer. Brûlant.
Puis je m'assois devant mes écrans. Je n'ai pas à aller au taf, aujourd'hui. C'est un jour spécial : celui où je vois le psy.
Mais je dois en avoir le cœur net. Comprendre pourquoi mon intuition a fait revenir le démon chez moi. Il doit y avoir une raison : il y en a toujours une. C'est quelque chose que j'ai appris au Manoir.
Je prends une grande inspiration, puis lance ma recherche. Un mot-clé suffit.
Manoir de l'Enfer
L'article s'affiche. Un site d'actualité locale, ton faussement neutre. Paru ce matin. Évidemment... c'était cette nuit, que le feu purificateur a accompli son œuvre dans cet antre des vices.
Cinq ans après le brasier spectaculaire qui a ravagé le tristement célèbre « Manoir de l'Enfer », comme l'avaient surnommé les médias à l'époque, le site attire aujourd'hui curieux et amateurs de sensations fortes. Bravant les interdictions officielles, de nombreux visiteurs se rendent sur place pour photographier les ruines et récupérer des « souvenirs », plus particulièrement cette nuit-là, qui coïncide avec la fête des vendanges.
Je sens mon estomac se nouer, mais je continue.
Rappelons que la nuit du drame, un incendie d'origine criminelle a détruit une grande partie de la vaste demeure, appartenant à une société écran étrangère, causant la mort de plusieurs dizaines de personnes présentes à l'intérieur et révélant au grand jour l'une des plus sordides affaires non élucidées qu'a connu notre pays. Les secours avaient retrouvé de nombreux corps, principalement féminins, certains portant des traces de sévices extrêmes.
Je serre les dents. « Sévices extrêmes »... c'est encore en-dessous de la réalité. S'ils savaient ce qui s'était réellement passé cette nuit-là... et toutes les autres !
La découverte la plus glaçante reste celle de l'immense cave, où les enquêteurs avaient mis au jour des cages métalliques, des chaînes, du matériel médical, des autels improvisés et divers objets rituels. Ces éléments avaient conduit les autorités à évoquer l'existence d'un culte satanique, d'un trafic d'êtres humains et d'un vaste réseau criminel aux ramifications encore floues. Parmi les corps retrouvés, la police scientifique a pu identifier des hommes d'affaires, des notables de la région, ainsi que plusieurs jeunes femmes portées disparues dans les mois précédent le drame. On suppose que ce terrible incendie n'a fait aucun survivant.
Ma vision se brouille. Une vague de nausée me traverse. Je me lève précipitamment, mains crispées sur le bord du bureau.
Némésis est déjà là. Elle se dresse contre moi, pose ses pattes sur mes hanches, gémit doucement. Je m'accroche à son cou, enfouis mon visage dans son pelage.
— Ça va... ça va...
Mensonge.
Je retourne m'asseoir. Je finis l'article, mécaniquement. Les mots glissent sur moi comme des lames. Les conclusions floues. Les responsabilités jamais clairement établies. Les dossiers classés. Les noms absents.
Comme toujours.
Aucun survivant... mais Hadès et ses deux cinglés de fils n'ont pas été identifiés ni même inquiétés. Mais je sais qu'ils sont toujours vivants, quelque part.
Je ferme la page, et me laisse aller un moment dans mon fauteuil, les yeux clos.
Rien de nouveau. C'était bien une réminiscence... hier soir, c'était la date exacte de mon arrivée au Manoir, cinq ans auparavant.
*
Si vous avez des pensées noires, n'hésitez pas à vous faire aider. Parlez-en à votre médecin traitant.
Des pensées noires. Comme les miennes ?
Je détourne les yeux de l'affiche, qui montre une personne prostrée dans une pièce sombre. La porte de la salle de consultation vient de s'ouvrir.
— Megaira ? m'appelle le Dr Courtois en m'invitant à entrer.
Je me lève, balance mon petit sac à dos sur mon épaule droite et m'engouffre dans son bureau.
Je vois la psy une fois toutes les deux semaines, maintenant. Au bout de cinq ans de thérapie, ça suffit largement.
— Comment ça va cette semaine, Megaira ? me demande le Dr Courtois une fois que je suis assise.
J'hésite à le lui dire. Mais s'il y a une personne à qui je peux me confier là-dessus, c'est bien elle. Pas mes parents, ni Tom, bien qu'il ait été dépêché sur l'affaire, à l'époque.
— Les cauchemars ont recommencé, asséné-je d'une voix lugubre.
— Les cauchemars ? Des réminiscences ?
J'en avais beaucoup, au début. Un peu moins, maintenant.
Je secoue la tête.
— J'ai eu l'impression qu'il y avait quelqu'un dans ma chambre, cette nuit.
— Qui ?
— Lui. Hadès, avoué-je sans la regarder.
La psy prend un moment pour digérer l'info. Son stylo court sur le papier. Je sais qu'elle n'écrit pas tout ce que je lui dis, mais écrire est un moyen pour elle de mettre une distance entre nous, d'instaurer un rituel professionnel. Je lui ai raconté tant d'horreurs...
— Comment savez-vous que c'était lui, et non ces visions d'un homme en noir que vous avez parfois ?
Je baisse les yeux très vite.
— J'ai reconnu son odeur. Et la sensation que ça me faisait.
— Quelle sensation ?
— Quand il me prenait, dis-je très vite. Ce tiraillement, cette sensation de déchirement. Là, en bas.
J'imagine qu'elle va classer ça dans les réminiscences. Sauf que pour moi, là, ça n'en est pas une. Il y avait vraiment quelqu'un. Qui avait la même odeur, la même aura que lui.
Mes doigts jouent et rejouent avec l'élastique que j'ai décroché de mon poignet. Ça me donne une contenance.
J'ai toujours honte quand j'en parle. Bizarrement, ça ne me fait pas ça quand j'évoque mes autres bourreaux, ces porcs auxquels il m'a livré. Ce n'était pas pareil. Ça ne faisait pas la même chose. Et puis, ils sont tous morts. Tous, sauf lui.
— N'oubliez pas que ces douleurs génitales sont normales, Megaira, même maintenant, tente de me rassurer la psy. Vous n'êtes pas la seule survivante à les ressentir, y compris des années après. L'important, c'est de bien disséquer, de comprendre d'où viennent ces sensations.
Je baisse les yeux sur mes mains. Le pire, ça n'a pas été de lui parler de ces douleurs fantômes, qui sont parfois si vives que j'en hurle. Ça a été de lui avouer les autres sensations. Et les images parasites qui revenaient en boucle à chaque fois que j'essayais de reprendre en main ma propre sexualité. Celle que j'avais avant ce jour funeste.
Je suis devenue incapable de jouir sans le visualiser, lui, en train de me faire subir toutes ces atrocités. De prendre du plaisir sans fantasmes sexuels violents. Alors, je me suis coupée de mon corps. C'était la seule solution.
— Est-ce que vous avez noté l'heure à laquelle cette réminiscence s'est produite ?
Je secoue la tête.
— Je sais pas trop. Mais je pense que c'était vers trois heures du matin.
C'est toujours à heures fixes. Normalement, c'est à quinze heures, puis de nouveau à vingt-et-une heures. Les heures où il venait me rendre visite...
— C'est étrange, non ? me fait remarquer le Dr Courtois. D'habitude, les heures sont différentes. À quoi correspondent ces trois heures, pour vous ?
Aux heures où Daimon descendait me voir à la cave, pensé-je. Mais je n'ai pas envie de lui parler de Daimon. Je lui ai parlé de Hadès et de Thanatos en long et en large, mais jamais de Daimon. Je peux pas parler de lui. La douleur est trop vive.
Sauf que je sais que c'est pas lui. Daimon n'avait pas la même aura que son père. Et cette silhouette était massive, comme celle de Hadès. Les épaules larges, le torse sculpté, tonique. Daimon était grand, mais il n'avait pas la même carrure que son père... il était fin, presque maladif, évanescent. Comme un genre d'elfe sylvain, de faune. D'ailleurs, au début, je l'ai pris pour un autre prisonnier, et même, dans mon délire dissociatif, pour le fantôme d'une précédente victime. Il était pâle, si pâle... et ses cicatrices affreuses aux poignets, les blessures et les hématomes qu'il portait sur son visage, ses bras...
Surtout, il ne sentait pas la même odeur que Hadès. Cette odeur virile, musquée et capiteuse. Un parfum puissant, masculin, démoniaque, que je n'oublierai jamais, jusqu'à l'heure de ma mort.
Je sais que même dans la tombe, il sera là. Allongé dans le noir à côté de moi, ses yeux brûlant de cette concupiscence inextinguible, surnaturelle, qui l'habitait.
Mes mains se mettent à trembler. Une nouvelle crise de panique... le Dr Courtois pose son stylo, et plante son regard de lac sur moi, très calme.
— Respirez, Megaira. Sur deux. Votre bras est lourd, lourd et chaud.
Je me raccroche à sa voix, suit les étapes du training autogène qu'elle énumère pour moi. Je peux le faire toute seule, mais là, j'ai besoin d'elle. De l'auto-hypnose. Hypnose. Comme celle que Hadès exerçait sur moi...
Mon cœur s'accélère, palpitant jusqu'à ma gorge. Je sens déjà mes jambes se raidir. J'ai l'impression que tout va s'arrêter, que mes poumons vont se bloquer.
— Vos jambes sont lourdes, et chaudes. Votre respiration se calme. Inspirez. Un, deux, trois, quatre... Expirez. Un, deux, trois, quatre...
Je parviens peu à peu à reprendre le contrôle. Et la vague reflue.
La psy me laisse reprendre mes esprits. Puis elle me tend un verre d'eau.
— Je vais vous prescrire un nouvel anxiolytique, me dit-elle en écrivant son ordonnance. Ça va vous aider un peu.
— Quand est-ce que je vais enfin réussir à me débarrasser de ces crises de panique ? grincé-je, la voix bizarrement éraillée. J'en ai marre. Ça fait cinq ans, maintenant ! Je suis passée au-dessus de ça. Je dois passer au-dessus de ça.
— Cela fait partie de l'état de stress post-traumatique, me répond patiemment le Dr Courtois. C'est tout à fait normal. Vous avez déjà beaucoup progressé.
— Progressé ? explosé-je. Son odeur, encore aujourd'hui, colle à ma peau. Il m'a avalée, dévorée, régurgitée. Il a fait de moi sa décharge. Je suis incapable de dormir sans lumière, d'avoir un copain, une vie normale. Je me suis coupée de tout le monde, de mes amis, y compris de mes parents... Merde, j'ai même changé de nom ! Et vous trouvez que j'ai progressé ? Ce type m'a tué. Il a assassiné celle que j'étais. Quand il m'a fait subir tout ça, je me suis absentée de moi. Depuis, je suis complètement ailleurs. Je ne suis jamais revenue de cet endroit, jamais.
— Mais cette jeune fille existe encore, Megaira. En vous. Elle a juste évolué, et survécu comme elle a pu. Je suis là pour l'aider. Pour vous aider.
De nouveau, je baisse la tête. M'aider ? La seule chose qui pourrait m'aider, c'est sa mort. Avoir la certitude qu'il n'existe plus, qu'il n'est plus une menace, et que j'ai repris le contrôle. Mais qu'est-ce qui se passerait, si je me retrouvais devant lui ? J'ai des sueurs froides rien que d'y penser.
Je secoue la tête.
— Non, je suis complètement différente de ce que j'étais. Il m'a transformée en quelque chose d'autre... un genre de monstre, haineux et pervers. Une gorgone, une ménade. C'était son but... il me l'a dit. Un genre d'éveil, une transformation.
— N'oubliez pas que le viol n'a rien de sexuel, Megaira, me rappelle le Dr Courtois. C'est une soumission identitaire, un exercice de la toute-puissance par la prise de possession du corps de l'autre, une érotisation de la violence et de la haine. Vous n'êtes en rien coupable. Ce que cet homme – ce que ces hommes vous ont fait – est un crime, une agression que vous n'aviez en rien appelé ou provoqué. Vous devez absolument vous couper du narratif qu'ils vous ont imposé.
Impossible. Parce que je sais qu'il avait raison. Tout ce qu'il m'a dit pendant ces dix mois a trouvé une résonnance en moi, car c'était exactement ce que je pensais. Il a su me parler, extirper du fond de mon âme ce que j'étais vraiment. Mais ça, elle ne pourra jamais le comprendre. Faut avoir l'esprit tourné d'une certaine façon pour en être capable. Et mon esprit à moi, malheureusement, répondait à celui de Vassili Kyanos.
Je quitte le cabinet dans un état d'agitation intense. Les jours où j'ai psy, je ne peux rien faire d'autre. Même pas aller à la salle.
Je rentre chez moi, prend une nouvelle douche. Puis je me pose sur mon canapé, Némésis à côté. Je me sers une bière, alors qu'il n'est même pas dix-huit heures. J'hésite à m'allumer une clope, mais ce ne serait pas raisonnable.
Mon téléphone se met à sonner. Je reconnais ce numéro. C'est celui du chargé d'enquête à Auxerre... Comment il s'appelle déjà ? Ah oui, Axel Dumont.
De nouveau, la panique me saisit à la gorge. Némésis s'approche en gémissant.
Tout qui s'accélère. Pile aujourd'hui, cinq ans après... pourquoi ?
La chienne pose son nez sur mon genou. J'arrive à me calmer, et décroche.
— Megaira ? C'est Dumont, du parquet d'Auxerre.
Je l'avais bien deviné.
— Qu'est-ce qui se passe ? demandé-je d'une voix blanche.
— On a du nouveau. Un petit curieux a ramassé quelque chose dans les ruines du Manoir, un élément qui avait échappé aux enquêteurs de l'époque.
Comme un truc qui coince à l'estomac.
— Qu'est-ce que c'est ? déglutis-je.
— Une boîte, enterrée sous un arbre, dans l'allée de chênes qui menait à la propriété. Elle contenait des objets qui n'ont peut-être aucun rapport avec l'enquête, mais on a décidé de les faire expertiser.
— Qu'est-ce qu'il y avait dedans ?
— Un livre de classe, le lycée Sainte Geneviève à Versailles... une médaille orthodoxe représentant St George terrassant le dragon, un autre bouquin, en allemand, sur Dracula, le personnage historique. Et... (Il marque une pause.) Une mèche de cheveux.
— Une mèche de cheveux ?
— Roux. Mêlée à une autre, une boucle de cheveux noirs comme le jais.
Je sens mon cœur dévaler ma cage thoracique en chute libre.
Damian. C'est lui qui a enterré ces reliques. Mais comment a-t-il pu obtenir ce livre ? Est-ce que Chris l'avait sur lui, dans son sac à dos, et si oui, pourquoi...
Mais ce n'est pas le plus inquiétant. Je n'ai jamais parlé de Damian aux enquêteurs. J'ai juste mentionné Hadès, et ses sbires, qui portaient tous des pseudonymes démoniaques ou inspirés de la mythologie grecque. Je ne sais pas trop ce qui m'a retenu de balancer leur identité. La peur, peut-être. Que les Kyanos me retrouvent et me fassent payer d'avoir divulgué leur nom maudit. Mais aussi, parce que j'avais honte. Honte d'avoir survécu pendant ces longs mois, à coups de compromis ignobles. Les autres filles sont mortes. Toutes. Mais moi... Hadès – puis Daimon – m'ont épargné.
Sauf que s'ils analysent le contenu de la boîte, ils vont trouver l'ADN de Damian. Je suppose qu'il a quitté la France – après tout, les Kyanos ne sont pas français -, et qu'il ne risque pas grand-chose, vu les relations que son père entretient en plus haut lieu : à l'époque, il avait déjà tous les magistrats et les notables de la région où il sévissait dans sa poche. Mais cela pourrait attirer leur attention sur moi à nouveau. Et déclencher la traque...
Je frissonne.
— Est-ce que mon identité sera divulguée, si on découvre mon ADN sur ces cheveux ?
— Tout va dépendre de la quantité et de la qualité de l'ADN qu'on trouvera sur ces prélèvements. La bonne nouvelle pour les enquêteurs de la scientifique, c'est que le follicule pileux est présent sur pas mal de cheveux : visiblement, il ne s'agit pas d'une mèche coupée, mais de cheveux qui ont été récupérés patiemment sur une brosse, puis tressés ensemble.
Damian. Ce taré... il me brossait les cheveux, le soir, dans ma cellule. J'avais horreur de ça, parce que je savais que c'était pour me rendre présentable pour son père. En fait, il récupérait les cheveux pour son propre usage...
— Mais si on découvre que ces cheveux noirs appartiennent à quelqu'un, et que les roux sont les miens, est-ce que qu'il y aura une nouvelle enquête ? Et est-ce qu'on en parlera au suspect ? Je ne veux plus être mêlée à ça. J'ai fait un gros travail de reconstruction sur moi-même, ces dernières années... et j'ai déjà tout dit à la police.
— Nous le savons, Megane.
Je l'interromps tout de suite.
— C'est mon deadname que vous venez de prononcer. Je m'appelle Megaira, maintenant. Le juge a entériné ce changement. Je suis dans le programme de protection des témoins ! Si on pouvait éviter de remuer la merde, ça m'arrangerait.
— Je le sais bien, soupire Dumont. Mais les Hoffman ont insisté... ils tiennent à voir le meurtrier de leur fils condamné. Et on ne sait toujours pas qui, de Hadès, Thanatos ou un autre membre de cette secte, a porté le coup fatal... Ne vous inquiétez pas. Rien ne fuitera sur votre nouvelle identité.
Je ferme les yeux. La délicatesse de la police... il balance mon ancien nom, comme ça, sans préambule au téléphone, pour ceux de mes bourreaux, que je ne prononce jamais qu'en chuchotant dans le cabinet de la psy.
— Il se peut que vous soyez à nouveau auditionnée, avoue-t-il enfin. Mais ce ne sera pas pour tout de suite.
— Je ne veux plus aller là-bas, sanctionné-je. Pour moi, c'est du passé. J'ai dit tout ce que je savais à la police.
— Vous ne vous souvenez de rien d'autre ? Le travail que vous faites avec votre psychiatre...
— Non, j'ai tout raconté dans ces moindres détails. Dans la mesure de ce dont je me souvenais. L'amnésie comme mécanisme neurobiologique de sauvegarde, vous connaissez ? C'est ce dont j'ai été atteinte, d'après le Dr Courtois. Et elle pense qu'il ne faut pas rouvrir la boîte de Pandore. De toute façon, j'ai tout oublié.
— D'accord, d'accord...
— Je dois raccrocher. J'ai un rendez-vous, dis-je abruptement.
Il me remercie, puis raccroche. Enfin.
Merde.
Je reste un moment à fixer le mur blanc devant moi.
Damian. Si le seul nom de Hadès me file des sueurs froides, des tremblements et une terreur viscérale, celui de Damian, lui, me donne une amertume et une haine si forte que j'en ai la bile qui me monte aux lèvres. Je le hais avec une intensité qui me surprend moi-même. Pourtant, c'est à lui, surtout, que je dois d'être encore en vie. Mais ce qu'il a fait... le coup de la boîte n'est qu'une preuve supplémentaire de la folie congénitale que je n'ai décelée que trop tard.
Le son de l'écran qui se rallume me tire de ma torpeur. Le facteur vient de passer dans le champ de la caméra de sécurité. Il a déposé quelque chose dans ma boîte aux lettres... je décide d'aller voir ce que c'est, Némésis sur mes talons. Le couloir est vide. Les boîtes métalliques alignées, impersonnelles. Factures, publicités. Rien d'inhabituel.
Cachée au milieu de ces banalités, une enveloppe en papier kraft, sans nom ni adresse. Je m'arrête immédiatement de faire défiler le courrier pour la prendre du bout des doigts.
Quelque chose cloche. Une alarme sourde, instinctive. Cette lettre n'a rien à faire ici. Elle est trop simple. Et en même temps, différente des autres.
Je rentre. Je referme. Je verrouille. Un verrou. Deux. Trois. Quatre.
Je pourrais la jeter. Maintenant... sans l'ouvrir.
Mais je ne le fais pas. La curiosité gagne toujours. Savoir, c'est pouvoir.
Je déchire l'enveloppe lentement. Mon cœur bat dans mes tempes.
Reprends-toi. Pourquoi tu stresses pour un simple enveloppe sans nom ? C'est sans doute une de ces pubs d'agence immobilières qu'ils glissent directement dans les boîtes aux lettres.
Bien sûr, que c'est ça. Bien sûr. Quelle coïncidence... le cauchemar, d'abord. Puis le coup de fil. Tout ça pile à la date anniversaire de ma disparition de la surface de la Terre.
Une photo polaroïd tombe sur la table.
Je la regarde. Et le monde se fissure. Le haut, le bas, l'envers, l'endroit, le bien, le mal, se confondent à nouveau.
Qu'est-ce que c'est que cette merde...
Sur une bâche en plastique, posée sur un sol de béton sale, trois têtes humaines. Coupées net au niveau de la trachée. Les yeux ouverts, les bouches figées dans une expression de surprise grotesque. Le sang a séché par endroits, noir, poisseux. La lumière crue écrase les traits. Mais cela ne m'empêche pas de reconnaître ces visages.
Les trois types d'hier. Ceux qui m'ont abordée à la salle de boxe de Tom.
Non. C'est impossible...
Mon souffle se bloque, alors que la panique afflue à nouveau, si familière. Mes doigts lâchent tout. L'enveloppe tombe, la photo glisse sur le sol, face à moi comme une plaie béante, une bouche ouverte sur l'enfer.
Non. Oh, non.
Sous la photo, une seule phrase, écrite au marqueur noir, d'une écriture nerveuse, presque rageuse. En grec.
JE NE T'AI PAS OUBLIÉE

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