Chp 3 - La Furie
Je me réveille en sursaut.
Mon cœur cogne trop vite, ma gorge est sèche. L’image est encore là, imprimée derrière mes paupières : une ombre debout près du lit. Immobile. Penchée vers moi, en train de me regarder dormir.
Dors, je veille sur toi. Cette nuit, personne ne viendra déranger ton sommeil, et tu peux laisser ton esprit courir dans les champs d’asphodèles.
Je reste allongée, parfaitement immobile, à écouter les derniers lambeaux de la voix.
Rien.
Aucun bruit. Aucun déplacement d’air. Seulement le silence épais de l’appartement.
C’est impossible, je le sais. Chez moi, rien n’entre sans que je le sache. Porte blindée, verrous multiples, détecteurs de mouvement, alarmes stridentes, caméras internes et externes reliées à mon téléphone. Et surtout, Némésis. Elle dort toujours à moins de deux mètres de moi. Si quelqu’un avait fait l’erreur d’entrer, elle aurait aboyé… puis attaqué. Elle aurait bouffé l’intrus bien avant que mon cerveau n’invente des monstres.
Je me redresse lentement. La pièce est exactement comme je l’ai laissée. Rien n’a bougé.
Un rêve. Juste un rêve.
Ou plutôt, un cauchemar. Car c’était lui, une fois de plus. Il refuse de me laisser en paix.
— Ça va, ma belle ?
Némésis relève la tête, vient poser son museau contre ma cuisse. Sa présence m’ancre dans le monde réel, loin des cauchemars. Je respire enfin.
Je me lève. Routine, toujours la même. Rassurante, comme le contrôle que j’ai sur les choses, sur ma vie. Pas de place pour l’imprévu, ni l’improvisation.
Je remplis sa gamelle. Les croquettes claquent contre le métal. Elle attend, disciplinée, jusqu’à ce que je lui donne le signal. Elle mange pendant que je me prépare à affronter une nouvelle journée.
Je reste un certain temps sous la douche, pour évacuer mon malaise. L’eau brûlante martèle ma peau, chasse les derniers lambeaux de mon cauchemar, mais pas la sensation. Celle d’avoir été observée, sans savoir si c’était un souvenir, un mauvais rêve ou un signal d’alarme de mon cerveau reptilien. Je ferme les yeux. Mauvaise idée : c’est là où les monstres à cornes se cachent. Je les rouvre aussitôt.
Je m’habille sans réfléchir. Jean noir. T-shirt noir. Toujours la même teinte, comme une armure. Je ne possède rien d’autre. Mes cheveux roux, longs, bouclés, restent libres. Ils sécheront seuls. Pas de maquillage. Jamais. Megane, elle, en portait : juste un peu, pour « faire comme les autres filles », et parce que Chris, un jour, a dit que ça allait lui bien.
Chris. Putain.
Je chasse ce fantôme de ma tête, les poings crispés.
Café. Noir. Amer. Brûlant.
Puis je m’assois devant mes écrans.
Je travaille de chez moi : hors de question de mettre les pieds au bureau. Ils ont essayé d’insister, au début. Puis ils ont compris que sans ma coopération pleine et entière, certaines affaires resteraient enterrées. Que j’étais un genre d’excentrique, qui avait les moyens d’imposer sa loi, ses façons de faire. Alors ils ont cédé. Visio, mails chiffrés, serveurs sécurisés. Distance totale. Sécurité maximale.
Comme tous les jours, je prends une grande inspiration, puis lance ma recherche. Un mot-clé suffit.
Manoir de l’Enfer
L’article s’affiche. Un site d’actualité locale, ton faussement neutre. Paru ce matin. Évidemment… c’était cette nuit, que le feu purificateur a accompli son œuvre dans cet antre des vices.
Dix ans après le brasier spectaculaire qui a ravagé le tristement célèbre « Manoir de l’Enfer », comme l’avaient surnommé les médias à l’époque, le site attire aujourd’hui curieux et amateurs de sensations fortes. Bravant les interdictions officielles, de nombreux visiteurs se rendent sur place pour photographier les ruines et récupérer des « souvenirs », plus particulièrement cette nuit-là, qui coïncide avec la fête des vendanges.
Je sens mon estomac se nouer, mais je continue.
Rappelons que la nuit du drame, un incendie d’origine criminelle a détruit une grande partie de la vaste demeure, appartenant à une société écran étrangère, causant la mort de plusieurs dizaines de personnes présentes à l’intérieur et révélant au grand jour l’une des plus sordides affaires non élucidées qu’a connu notre pays. Les secours avaient retrouvé de nombreux corps, principalement féminins, certains portant des traces de sévices extrêmes.
Je serre les dents. « Sévices extrêmes »… c’est encore en-dessous de la réalité. S’ils savaient ce qui s’était réellement passé cette nuit-là… et toutes les autres !
La découverte la plus glaçante reste celle de l’immense cave, où les enquêteurs avaient mis au jour des cages métalliques, des chaînes, du matériel médical, des autels improvisés et divers objets rituels. Ces éléments avaient conduit les autorités à évoquer l’existence d’un culte satanique, d’un trafic d’êtres humains et d’un vaste réseau criminel aux ramifications encore floues. Parmi les corps retrouvés, la police scientifique a pu identifier des hommes d’affaires, des notables de la région, ainsi que plusieurs jeunes femmes portées disparues dans les mois précédent le drame. On suppose que ce terrible incendie n’a fait aucun survivant.
Ma vision se brouille. Une vague de nausée me traverse. Je me lève précipitamment, mains crispées sur le bord du bureau.
Némésis est déjà là. Elle se dresse contre moi, pose ses pattes sur mes hanches, gémit doucement. Je m’accroche à son cou, enfouis mon visage dans son pelage.
— Ça va… ça va…
Mensonge.
Je retourne m’asseoir. Je finis l’article, mécaniquement. Les mots glissent sur moi comme des lames. Les conclusions floues. Les responsabilités jamais clairement établies. Les dossiers classés. Les noms absents.
Comme toujours.
Aucun survivant… mais Vassili Kyanos et ses deux cinglés de fils n’ont pas été identifiés ni même inquiétés. Mais je sais qu’ils sont toujours vivants, quelque part.
Plus pour longtemps.
Je ferme la page, et me laisse aller un moment dans mon fauteuil, les yeux clos.
*
Le son de l’écran qui se rallume me tire de ma torpeur. Le facteur vient de passer dans le champ de la caméra de sécurité. Il a déposé quelque chose dans ma boîte aux lettres… je décide d’aller voir ce que c’est, Némésis sur mes talons. Le couloir est vide. Les boîtes métalliques alignées, impersonnelles. Factures, publicités. Rien d’inhabituel.
Cachée au milieu de ces banalités, une enveloppe en papier kraft, sans nom ni adresse. Je m’arrête immédiatement de faire défiler le courrier pour la prendre du bout des doigts.
Quelque chose cloche. Une alarme sourde, instinctive. Cette lettre n’a rien à faire ici. Elle est trop simple. Et en même temps, différente des autres.
Je rentre. Je referme. Je verrouille. Un verrou. Deux. Trois. Quatre.
Je pourrais la jeter. Maintenant… sans l’ouvrir.
Mais je ne le fais pas. La curiosité gagne toujours. Savoir, c’est pouvoir.
Je déchire l’enveloppe lentement. Mon cœur bat dans mes tempes.
Reprends-toi. Pourquoi tu stresses pour un simple enveloppe sans nom ? C’est sans doute une de ces pubs d’agence immobilières qu’ils glissent directement dans les boîtes aux lettres.
Bien sûr, que c’est ça. Bien sûr.
Une photo polaroïd tombe sur la table.
Je la regarde. Et le monde se fissure. Le haut, le bas, l’envers, l’endroit, se confondent à nouveau.
Qu’est-ce que c’est que cette merde…
Sur une bâche en plastique, posée sur un sol de béton sale, trois têtes humaines. Coupées net au niveau de la trachée. Les yeux ouverts, les bouches figées dans une expression de surprise grotesque. Le sang a séché par endroits, noir, poisseux. La lumière crue écrase les traits. Mais cela ne m’empêche pas de reconnaître ces visages.
Les trois types.
La salle de boxe de Tom.
Hier.
Mon souffle se bloque, alors que la panique afflue à nouveau, si familière. Mes doigts lâchent tout. L’enveloppe tombe, la photo glisse sur le sol, face à moi comme une plaie béante, une bouche ouverte sur l’enfer.
Non. Oh, non.
Sous la photo, une seule phrase, écrite au marqueur noir, d’une écriture nerveuse, presque rageuse. En grec.
JE NE T’AI PAS OUBLIÉE

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