Chp 4 - Le Démon

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Les lumières du Lutétia la nuit, avec son ballet de serveurs habillés en pingouins et de gens riches servant de mannequins vivants aux grands couturiers, a quelque chose de magique, d’irréel. On n’est pas dans le vrai monde, ici, mais dans un décor de théâtre, une mise en scène. Derrière le panneau peint de couleurs chatoyantes, les rideaux rouges et or, sa cache quelque chose de bien moins beau. Les contours crus et noirs des ruines de la réalité.

Michail se penche en avant, ses longs doigts serrés sur son martini.

— T’as toujours pas retrouvé cette salope ? chuinte-t-il, plus bas.

Je lui coule un regard en biais, lâchant ma contemplation de cette femme au bar, seule. Je me demande à quoi elle pense, qui elle attend. Si elle est au courant des horreurs que cache ce monde, des démons qui guettent dans les ombres.

— Je suis sur sa piste. Je vais pas tarder à la serrer.

Mon frère se cale à nouveau dans le fauteuil capitonné.

— Tu ferais bien. Papa s’impatiente… j’arrête pas de lui dire que tu es le meilleur dans ton domaine, mais il commence à douter de ta loyauté sur ce coup-là. Tu sais bien qu’il n’a jamais pris tes talents à leur juste mesure.

Ouais. Il a peut-être raison. Pas pour mes talents, mais pour ma loyauté. Et ma "juste mesure", il ne la connait pas encore.

Michail soupire, repousse une mèche de cheveux platine derrière son oreille. Ses yeux céruléens se plantent dans les miens.

— Vraiment Damian, je te conseille de prendre les menaces de papa au sérieux… il est de plus en plus à cran, avec cette histoire. On peut le comprendre… cette année, ça va être décisif. Et je suis au conseil d’administration, maintenant…

La fille du bar s’est levée. Entre trente-cinq et quarante ans, un petit air oriental comme un espionne dans un film de James Bond. Elle porte une robe très échancrée dans le dos, des talons hauts. J’essaie d’imaginer Meg dans cette tenue. Elle serait superbe… mais évidemment, j’aurais du mal à la convaincre de se parer ainsi, même pour moi. Non pas qu’elle aurait le choix, bien sûr. Je sais me montrer convaincant, quand je veux.

La voix de mon frère monte un peu.

— Eh, tu m’écoutes, putain ?

Je tourne à nouveau mon attention sur lui.

— T’as entendu ce que je viens de te dire ?

— Conseil d’administration, nouvelles responsabilités, répété-je d’un air absent.

La femme passe à côté de notre table. Elle doit avoir une chambre ici… elle me frôle au passage, baissant brièvement ses longs cils sur nous. Michail le lui rend, glacial. J’ai soudain l’image de cette inconnue aux cheveux rouges que j’ai baisé avant-hier, dans une chambre de seconde zone. Je l’avais aspergée de l’Heure Bleue de Guerlain, et en fermant les yeux, j’avais l’impression d’être dans le fourreau si doux de Meg, à écouter ses gémissements faibles.

— Tu fais chier, grogne Michail en reposant brutalement son cocktail sur le verre poli de la table. Je veux pas te perdre, Damian, et je pense à l’avenir… pourquoi tu veux pas prendre ça en considération ?

Parce que notre père est un salopard vicieux, et que je refuse de lui donner la femme de ma vie.

Mais je peux pas dire ça, même à mon frère. Il ne comprendrait pas. Il penserait que je suis en proie à une sorte de manie, une obsession, et que notre cher père saurait se montrer magnanime, compréhensif si j’avouais ma faute, mon sacrilège. Les biches doivent d’abord être offertes à Hadès : seulement après cela, on a le droit de les baiser, avant de les faire disparaitre. Les envoyer ailleurs, chez d’autres maîtres, dans le meilleur des cas. Mais ni lui ni moi n’avons le droit de posséder une de ces femmes. Jamais totalement. Ça me convenait plus ou moins… jusqu’à ce qu’il me demande de lui amener Megane.

Michail a fini son verre. Moi aussi.

— Bon, tu montes ? Une chatte bien chaude nous attend là-haut. On peut en profiter un peu à deux avant que papa débarque…

Le sourire complice de Michail a un petit côté écœurant. Une fille… ici, dans cet hôtel, loin de nos terrains de chasse habituels. C’est risqué, bien sûr. Surtout pour Michail, qui aime que les choses soient parfaitement sous contrôle.

Je le suis à l’étage, dans sa suite, avec un mélange de dégoût et de désir. Une jeune femme est attachée dans un lit, nue, jambes écartées, un masque sur les yeux et un bâillon boule dans la bouche. Elle porte le collier de chien des « biches », les proies du Cercle. Son sexe luit, parfaitement épilé et lubrifié, prêt à être consommé.

— Je l’ai déjà examinée, m’apprend mon frère. Elle est saine. Pas vierge, malheureusement. C’est dur d’en trouver, de nos jours… ou alors, il faudrait prospecter dans des eaux que je préfère ne pas trop remuer. Tu veux passer le premier ? On a une heure devant nous : papa est en réunion.

Non. Je suis même pas sûr d’en avoir envie, même si mon frère a l’air d’y tenir. Avoir vu Meg de si près hier m’a rendu encore plus exclusif, et cette fille ne lui ressemble pas du tout. D’un signe de tête, je lui indique d’y aller.

Michail se débarrasse de son pull, dévoilant son corps sculpté. Je fixe sa bite en érection : une scène que j’ai vue des milliers de fois. Il s’approche de la fille, pose ses longues mains sur ses cuisses blanches. Mais au moment où il s’apprête à la fourrer, l’air de Carmina Burana retentit dans le silence intimiste de la chambre, bizarrement inapproprié.

Michail étouffe un juron. Il saisit son téléphone, jette un coup d’œil froid à son écran. À la manière dont il débande immédiatement, je devine qui vient d’appeler.

— Merde. Il est déjà là, souffle-t-il simplement.

Il remonte son pantalon rapidement, se reboutonne. Quant à moi, je recule vers la fenêtre, une rage sourde commençant à bouillir dans mon estomac. Mes doigts jouent nerveusement avec mon couteau, dans le fond de ma poche.

J’ai besoin de préparation, pour le voir. Et là, j’ai pas bu assez de vodka. Mon verre n’était pas bien dosé, en bas.

Deux voix me parviennent : celle de mon père, chaude et grave, puis celle, claire et gazouillante comme un oiseau, d’une idiote qui badine avec lui. Je suis sûr et certain que c’est l’inconnue du bar, celle avec la robe et les talons aiguilles. Ce salopard plaît aux femmes, et il en joue allégrement, même s’il les préfère de loin avilies, soumises à sa volonté. La fille s’éloigne, et je peux presque entendre tomber le masque alors qu’il déverrouille la suite. Des pas autoritaires, une deuxième porte : celle de la chambre. Et la haute silhouette du chef de la famille Kyanos arrive enfin, imposante dans son costard noir. Hadès, le roi autoproclamé des Enfers. Ses yeux sombres tombent d’abord sur moi, me détaillent froidement. Puis il remarque Michail, et la proie offerte.

Un léger sourire satisfait apparait sur ses lèvres charnues, remplaçant la haine qu’il me voue.

— Je l’ai préparée pour vous, Père, se hâte de dire mon frère.

— Bien. Je vois que tu as pensé à tout, comme d’habitude. Vierge ?

— Malheureusement non. Mais son rectum m’a l’air intact. Je crois qu’elle n’a jamais été sodomisée.

— Parfait, grogne-t-il d’une voix déjà rauque d’excitation, les mains sur la boucle de sa ceinture. Fout-moi cette biche à quatre pattes.

Ce gros porc apprécie la sodo plus que tout. Pendant que mon frère s’active sur les liens de la fille, il défait sa braguette et sort une queue épaisse, déjà dure. Beaucoup d’hommes de son âge ont des problèmes d’érection, mais c’est loin d’être son cas, et sa bite est toujours aussi énorme. Il s’approche, se positionne, crache dans sa paume, enduit sa verge de salive et l’enfonce brutalement dans l’anus de la fille, sans aucune préparation. Elle se débat, tente de crier. En vain : il la tient par son collier, sur la nuque. Ses coups de reins brutaux la poussent contre le matelas, et bientôt, elle se laisse faire, inerte. J’assiste à la scène avec un rictus de fascination pareil à celui qu’on éprouve devant quelque chose de très laid, une envie de meurtre brûlante dans le ventre. Finalement, il jouit bruyamment, et se retire avec une dernière claque sur les fesses rougies de la fille, qui s’écroule contre le matelas.

— Pas mal, commente-t-il avec une note tendre dans la voix. Chaude et ferme comme il faut !

— Je m’en suis occupé tout l’après-midi, réplique mon frère, pas peu fier du compliment. Et c’est Dimitri qui nous l’envoie. Bienvenue à Paris, disait la note.

Notre géniteur émet un rire bref, brutal. Un sourire fugitif et rare apparait sur le visage de Michail.

Il quête sans cesse son approbation, son amour. Moi, c’est que de la haine que je ressens. Je suis un miroir pour lui, comme les yeux de la Gorgone l’étaient pour Persée.

— Bien sûr, c’est loin d’être la même qualité que nos ménades de l’époque, commente le vieux sanglier en se rhabillant. Au fait, des nouvelles de notre rousse incendiaire ?

Mon cœur manque un battement. Megaira… c’est d’elle, qu’il parle. « Notre rousse incendiaire ». Entendre ça sortir de sa bouche ne fait qu’ajouter du fuel à ma rage, mais je parviens à garder un visage impassible. Comme tous les Kyanos, j’excelle dans l’art du double-visage. Mais Michail se tourne vers moi.

— Damian ne l’a toujours pas retrouvée, lâche-t-il à regret.

L’ogre darde ses yeux féroces vers moi.

— Une explication à me donner, Damianos ?

— Non, avoué-je en soutenant son regard.

Son poing me cueille, brutal. Mais je ne cille pas. Un goût ferreux envahit ma bouche, et après avoir regardé l’index ensanglanté que je viens de passer sur ma lèvre, je relève les yeux sur lui.

— T’as intérêt à faire mieux que ça, gronde mon géniteur en faisant jouer ses phalanges. Sinon, je te colle une autre cicatrice !

— Damian a soulevé une piste, s’empresse d’ajouter mon frère. Il me l’a dit, tout à l’heure.

— Je veux cette petite salope de retour dans sa cage avant les prochaines bacchanales, c’est clair ? exige le paternel en se tournant vers lui. On ne peut plus se permettre de la laisser courir. Elle en sait trop sur nous.

— Elle n’a rien fait pendant dix ans… tente Michail. Y a prescription, maintenant. Toutes les preuves matérielles sont caduques. Si elle avait porté plainte tout de suite, ça aurait été différent, mais…

— C’est toi qui le dis. On a perdu le manoir à cause d’elle, des biches et des taureaux, et même quelques filières d’approvisionnement. Surtout, elle connait nos visages, à tous les trois. Nos noms, aussi. Vous avez l’air de l’oublier…

— Mais elle n’a jamais parlé… à mon avis, elle est morte, objecte à nouveau mon frère.

— Idiot ! Elle veut sa vengeance. Cette fille, elle était faite d’un autre bois que les autres. Je l’ai tout de suite vu, quand je lui ai parlé. C’est pas une proie ordinaire.

Oh, que oui. Mais ça ne t’a pas empêché de l’avilir en l’offrant à tous les autres, d’en faire ta chose, et même, de vouloir la sacrifier. Tu ne la méritais pas.

Vassili Kyanos brise tout ce qu’il touche.

Il me jette un dernier regard haineux, puis se tourne vers mon frère.

— Je vais dîner, gronde-t-il. Débarrasse-moi de celle-là. Quand je remonterai, on mettra au point un plan de chasse, un vrai. Compris ?

Michail acquiesce en silence. Il ne va sans doute pas tirer son coup cette nuit : il va falloir qu’il passe des coups de fil, joue de ses contacts pour envoyer la fille au recyclage. De toute façon, il préfère mater, et préparer. Ça a toujours été comme ça.

L’ogre repart sans un regard pour sa proie, ni pour moi. Je l’entends grogner en grec dans le salon, avant de claquer la porte de la suite. Je sais qu’il va dîner avec la femme de tout à l’heure, et peut-être la tringler après, dans sa chambre, maintenant que ses véritables pulsions sont assouvies. Il se croit raffiné, presque divin, avec ses costumes coûteux, son ascendance prestigieuse, sa fortune et ses cheveux encore longs et fournis, ses muscles soigneusement entretenus. Mais il ne vaut pas mieux que le cyclope bavard et cannibale dans la caverne d’Ulysse. Un barbaroi comme les autres.

Un jour, je le tuerai.

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