Le Manoir - 3
Je me réveille en sursaut.
Je ne sais pas où je suis. Le plafond est trop haut, trop ouvragé. L’air est chaud, chargé d’une odeur de bois brûlé mêlée à quelque chose de froid, de métallique. Ma tête bourdonne, comme si on avait frappé à l’intérieur de mon crâne. Un cri monte dans ma gorge, étouffé aussitôt par la panique. Je me redresse d’un coup.
Je suis nue.
La panique me saisit à la gorge. Je me lève, chancelante, et fouille la chambre du regard. Mes vêtements ? Où sont mes vêtements ? Je ne les vois nulle part. Ni sur le sol, ni sur les fauteuils, ni au pied du lit. Je baisse les yeux vers mon corps et une vague de vertige me prend.
On m’a rasée. Entièrement.
Je passe une main fébrile sur mes jambes, mon ventre, mon sexe. Plus un seul poil. Ma peau est lisse, étrangère, comme si ce corps n’était plus le mien. Ils m’ont tout enlevé. Tout. Sauf mes cheveux… Mes longs cheveux roux tombent librement sur mes épaules. Je les attrape d’une main tremblante, hagarde. Je les avais attachés en chignon. Quelqu’un les a défaits. Quelqu’un m’a touchée, préparée… mais pour quoi ?
Je recule jusqu’au mur.
— Chris… ? tenté-je, d’une petite voix que je ne reconnais plus. Chris…
Ma voix se perd dans la pièce. Il n’est pas là.
La chambre est somptueuse. Trop belle pour être honnête. Des boiseries sombres, des meubles anciens, un tapis épais qui étouffe mes pas, des rideaux lourds. Dans la cheminée, un feu crépite dans une cheminée monumentale. Cette chaleur feutrée me donne envie de vomir. Il y a quelque chose d’immonde qui se dissimule ici, je le sens.
Mon regard glisse. S’arrête.
Une table en inox, impeccable, presque clinique.
Dessus, alignés avec un soin maniaque : des flacons transparents, du coton, une espèce de tige métallique, une seringue déjà remplie d’un liquide trouble… et mais aussi un anneau doré, comme ceux qu’on utilise pour les piercings. La lame capte la lumière et la renvoie vers moi.
Un sanglot m’échappe.
Non.
Non, non, non.
Des souvenirs me reviennent par à-coups. Chris. L’attente. Il était parti aux toilettes. Il n’est jamais revenu. Puis ce malaise brutal, cette sensation que le sol se dérobait. J’avais cru halluciner… Des voix, des ombres. Un genre de minotaure…
On m’a droguée.
Pourquoi ?
À quoi sont destinés ces instruments, sur la table ?
Depuis combien de temps suis-je ici ?
Est-ce que quelqu’un a appelé les secours ?
Je connais la réponse avant même de la formuler.
Non. Personne ne viendra. Jamais.
Je titube jusqu’à la fenêtre et tire les rideaux. Dehors, la nuit est noyée sous la pluie. Un chêne immense se dresse juste devant la vitre. Y a un truc qui pend à l’une des branches. Une forme sombre, immobile.
Je plisse les yeux, essayant de distinguer quelque chose dans ce chaos diluvien.
Un éclair foudroie le ciel.
Chris est là, dehors. Son corps se balance doucement sous la pluie. Son ventre est ouvert, lacéré, et ses entrailles pendent comme des fils, longues et blanches. Son visage est figé dans une expression de terreur indescriptible. On dirait une mise en scène, un décor de théâtre. Je reste un moment à fixer cette image, bouche bée, incapable de comprendre.
Chris.
Le hurlement qui était coincé dans ma gorge déchire le silence.
Je recule et m’enfuis de la chambre, le souffle coupé, la gorge en feu. Le couloir est long, tapissé, éclairé par des appliques élégantes. Je tire sur une porte. Fermée. Une autre. Fermée. Encore. Toujours verrouillées.
— À l’aide ! À l’aide !
Ma voix résonne, folle, inutile.
Une porte, enfin, cède sous ma main.
Ce que je vois à l’intérieur de la chambre met un terme à ma panique. La douche froide, qui vient immédiatement contrer la décharge d’adrénaline, comme si on m’avait mis une violente claque.
Un lit à baldaquin, identique à celui où je me trouvais. Une jeune femme nue y est attachée, entravée, le visage tourné vers moi dans une expression de terreur muette. Au-dessus d’elle, un homme nu s’active, le visage caché par un masque de bête à cornes. Ses hanches bougent rythmiquement, accompagnées par un clapotis organique. Il tourne la tête vers moi, et ses yeux bovins, inhumains, me fixent. La langue du masque pend, obscène. Je réalise alors qu’il s’agit d’une véritable tête de taureau, et que les épaules larges et poilues de l’homme sont couvertes de sang.
Fuis.
Je cours sans réfléchir ni hurler, accompagnée du seul battement de mon cœur affolé et de ma respiration. Derrière moi, le sol craque. Des pas délibérément lents, un calme méthodique. Je n’ose pas me retourner : je sais que le minotaure est derrière moi, qu’il me poursuit. Le couloir se termine sur une fenêtre.
Je n’ai pas le choix. Sans la moindre hésitation, je saute.
Le verre explose en une myriade de petites gouttes brûlantes. Je tombe dans un buisson, roule dans l’herbe détrempée, la douleur m’arrache un cri. Je me relève aussitôt, ignorant ma peau écorchée et cours, pieds nus, glissant dans la boue, respirant à peine.
Survivre.
Juste survivre.
J’atteins une allée bordée de chênes. Je la reconnais. C’est par là que Chris et moi sommes arrivés. Les champs ne sont plus très loin. Si j’arrive à me cacher, ou même à arrêter quelqu’un sur la route…
Un éclair illumine soudain une silhouette devant moi.
— Aidez-moi ! hurlé-je.
Je m’arrête, pétrifiée.
Un jeune homme se tient entre les arbres, immobile. Il est d’une beauté irréelle, presque angélique, à faire tomber les oiseaux en plein vol et à arracher des larmes. Ses cheveux d’un noir de jais sont détrempés par la pluie, les mèches bouclées coulant sur son front pâle. Ses yeux, d’un bleu surnaturel, me clouent sur place. Sa perfection est brisée par une cicatrice encore vive qui fend sa lèvre charnue comme une souillure.
Je n’ai pas le temps de réagir.
Des bras puissants me saisissent par derrière. On m’immobilise, brutalement. Une prise experte. Implacable. Une corde serre mes poignets dans mon dos. Je m’effondre en sanglots, incapable de lutter.
— Qu’est-ce que vous allez me faire ? Oh mon Dieu… non… pitié…
Personne ne répond.
On me tire en arrière. Un sac s’abat sur ma tête. L’obscurité devient totale. Je suis soulevée, traînée.
Et je sais, avec une certitude glaciale, qu’on me ramène vers la demeure, et qu’elle sera mon tombeau.

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