Chp 5 - La Furie

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Toulouse, 2 octobre

9h du matin


J'ai passé une mauvaise nuit. Aux aguets. Je suis à peu près certaine que mon impression de la veille n'était qu'une impression, justement, mais j'ai appris à être attentive aux signes. Si j'avais écouté ma voix intérieure, cette nuit-là, rien ne serait arrivé, et Chris serait sans doute encore en vie.

Chris. C'est rare que je pense à lui. Je l'ai évacué dans un coin de ma psyché en miettes, pour fuir la douleur, trop insupportable. C'était une question de survie, un court-circuit salvateur opéré par mon cerveau. Après ce qui s'est passé, je n'étais plus la même. Il m'a fallu du temps pour me reconstruire. D'autant plus que j'étais incapable de parler. Les Kyanos m'avaient volé la parole, ainsi qu'ils l'ont fait pour toutes leurs victimes. Contrairement aux autres filles, les anciennes « ménades », comme Hadès les appelait, j'avais encore ma langue, mais je ne pouvais plus parler. Il a fallu des mois, une reconstruction patiente dans un hôpital spécialisé, un sanctuaire isolé et surprotégé loin de ce cauchemar. Les parents de Christophe m'en ont voulu d'être incapable de verbaliser ce qui était arrivé à leur fils. Puis les enquêteurs ont identifié ses restes, enterrés dans le jardin... et ils ont été certains, alors, qu'il était mort.

Mais finalement, même si elle m'a isolé, cette amnésie m'a protégé. Mes ennemis ont été incapables de m'identifier, puisque la police, les médias ne le pouvaient pas. Et quand j'ai enfin récupéré mes facultés... je n'avais plus qu'une idée en tête : tout oublier.

Mais le retour de Damian – et la relance de l'enquête - change la donne.

Les Kyanos sont une famille puissante et fortunée, je le sais. Connue en Grèce. Hadès a des contacts partout. Parler ? Ce serait ma parole contre ses pots de vin. Les derniers jours, il ne m'a plus touchée, et en dépit des traces de sévices sexuels, les enquêteurs n'ont pu trouver aucune trace ADN sur moi. Si vraiment ils me traquent, je n'ai pas le choix : je vais devoir disparaitre à nouveau, ou contre-attaquer. Je sais aussi qu'on ne peut pas trop compter sur la justice. La lenteur de l'administration, le manque de moyens, les peines trop légères, les prisons surchargées, les juges complaisants... sans parler du fait que la peine de mort n'existe pas, dans ce pays. Et est-ce qu'on pourra les incriminer pour des délits commis dans un autre pays ?

Némésis attend sa promenade, me fixant de ses grands yeux noirs.

— On y va, fifille, la rassuré-je en grattant ses oreilles.

Matraque télescopique en fonte glissée dans la poche de mon sweat, je suis prête à sortir. Je prends sa laisse, mais Némésis marche parfaitement au pied. Je vis en plein centre-ville, dans le bruit et l'agitation, pour éviter les mauvaises surprises qui peuvent survenir dans les endroits isolés. Depuis ce fatidique été, je vis dans la terreur d'être retrouvée. Et ça y est, c'est arrivé. Il faut que je me fasse à cette idée, que je reprenne le dessus. Je ne dois pas me laisser anéantir une nouvelle fois. Je dois résister. Et parfois, la meilleure défense, c'est l'attaque.

Je ne l'ai pas dit à ma psy, mais parfois, je fantasme sur un face à face ultime avec les Kyanos. Je me rêve en héroïne justicière, sans peur ni reproche, qui n'est ni envahie par la terreur ni par la culpabilité. Dans ces petites mises en scènes parfaitement contrôlées par ma psyché, où tout se passe d'une manière totalement prévisible, je les maîtrise facilement, les capture à mon tour et leur dit leur quatre vérités, avant de les mettre à mort d'une manière méthodique et glacée. La loi du Talion... Pendant ma captivité, Hadès s'est félicité de mon érudition : c'est la raison pour laquelle il ne m'a pas coupé la langue ni arraché les dents, comme il le faisait aux autres filles. Il aimait m'entendre lire l'Illiade dans le texte, avant de me faire subir ces ignominies... disait que j'avais « la chevelure flamboyante d'Antinoüs », et appréciait particulièrement que je sache à quoi il faisait allusion. Ce grand malade apprécierait de savoir que je me visualise en train lui découper le foie comme l'a imposé Zeus au titan Prométhée, et que je le file à bouffer à ma chienne, sous ses yeux.

Je sais que c'est mal de penser ainsi. Mais c'est la seule solution que j'ai trouvée pour ne pas sombrer à chaque fois que leur image vient danser devant mes yeux, ou que la « boîte noire » des réminiscences s'ouvre à nouveau pour jouer sa petite musique diabolique. Et la prison à vie pour ces trois salopards, c'est trop peu cher payé pour ce qu'ils ont fait. Dans un monde idéal, où la vraie justice existe, ils ne peuvent expier que par la souffrance. À commencer par Vassili-Hadès, le premier que j'imagine tuer, après avoir excisé lentement ce qui le rend si fier et le lui avoir donné à bouffer. Ensuite, c'est toujours Michail, ce sociopathe impuissant qui se fait appeler Thanatos. En dernier... Daimon. Lui mérite une punition encore pire que les deux autres. Car il m'a donné de l'espoir.

Damian. Je n'aurais sans doute pas survécu, sans lui... mais paradoxalement, c'est ce fils de salaud qui m'a fait le plus mal. Plus encore que son père et son frère. Il m'a fait croire qu'il les haïssait, qu'il allait m'aider à me tirer de là... J'ai cru que c'était un allié. J'y ai vraiment cru. Alors qu'il prenait son plaisir, en réalité, dans ma souffrance, ma confiance en lui et mon humiliation. Tout cela n'était qu'un jeu, pour lui. Un amusement, une manière de corser les choses.

Il y a une chose qu'il n'avait pas prévu, pourtant. Que je foutrais son petit plan en l'air. Son foutu père a dû le punir durement pour sa bourde, ce soir-là, et la seule chose que je regrette dans ma fuite, c'est de ne pas avoir été là pour voir ça. Hadès ne rigolait pas avec la discipline. S'opposer à lui, cela voulait dire être prêt à en subir les conséquences.

Pour le moment, Némésis ne se doute pas du rôle qu'elle tient dans mes scénarii. Elle gambade joyeusement le long du canal, et après avoir vérifié qu'aucun promeneur ou joggeur n'arrivait en face, je la libère et lui lance sa balle. Elle a un excellent rappel et ne toucherait à personne sans mon ordre express, mais les gens flippent devant les dobermans, surtout quand ils ont les oreilles et la queue coupée comme elle. Encore un point commun entre elle et moi : les mutilations infligées par notre ancien maître. Même si les miennes, avec le temps et l'aide d'Ezekiel, mon tatoueur, sont presque devenues invisibles.

Je croise tout de même un type, qui marche dans ma direction. Je me renfrogne dans mon sweat-shirt, arborant ma meilleure face de bouledogue.

— Superbe chien ! me lance-t-il d'un air jovial. Mais c'est encore autorisé, la coupe des oreilles ? Je croyais qu'ils l'avaient interdit.

— C'est une chienne que j'ai adopté en refuge, grommelé-je sans le regarder.

Qu'il trace, et vite.

— Remarquez, moi je préfère quand ils ont les oreilles et la queue coupées. C'est beaucoup plus esthétique !

C'est à toi qu'on va couper la queue, connard.

Mais je garde ma remarque pour moi. Le soleil brille, et je n'ai pas envie de lancer une altercation, là, maintenant. On est trop près de chez moi.

De toute façon, le type passe son chemin en sifflotant.

Némésis me ramène sa balle. Je la lui lance encore une ou deux fois, puis la rattache. Une famille arrive en face. Et visiblement, ils ont peur des chiens.

Je ne m'attarde pas. J'ai un programme chargé, aujourd'hui. Les choses ont enfin bougé. Je m'attendais à ce que ça se passe comme ça, mais je pense que maintenant, tout va s'accélérer. Et s'il est venu de lui-même se jeter dans mes filets, tant mieux. Toute opportunité est bonne à prendre. Il faut juste que je sois réactive.

Je passe par le Jardin des Plantes en revenant. Mon appartement est juste derrière : j'ai pu me l'acheter avec un legs de ma grand-mère et la récompense qu'on m'a donné pour avoir fait tomber le « gang des appartements » : un groupe de salopards qui prostituaient des filles mineures dans des meublés de tourisme. Pas de chance pour eux, une des gamines recrutées sur Internet ne venait pas de l'ASE mais d'une grosse famille d'industriels cathos du CAC 40. On dit qu'il faut tendre l'autre joue, mais le père de famille m'a filé une somme conséquente pour me « récompenser », et surtout, pour que je garde son nom sous cloche... ce que j'ai fait. Cette affaire a marqué le début de ma carrière de l'ombre, et c'est comme ça que j'ai pu me payer cet appart bunker en sous-sol dans le quartier le plus cher de la ville.

De retour chez moi, je laisse Némésis passer devant dans la courette de l'hôtel particulier et récupère mon courrier. Pas d'enveloppe en papier kraft, aujourd'hui. J'ai déjà envoyé l'autre à mon contact de la police scientifique, pour qu'ils cherchent d'éventuelles empreintes... même si je suis quasiment sûre qu'ils ne trouveront rien. La photo, je l'ai gardée. Trop sensible. Et si l'auteur est bien la personne que je crois...

Je vais devoir quitter la ville.

Je prends mon sac de sport, et me dirige vers le club, qui se situe entre le quartier de la gare Matabiau, Jeanne d'Arc et le Canal du Midi. Un endroit qui pourrait être sympa, s'il n'était pas envahi par les putes, les clubs de cul et les proxénètes. Je passe devant ces endroits sans m'arrêter, en regardant droit devant moi, ignorant les regards las des femmes accoudés à leur fenêtre. Ce regard, je le connais. Je l'ai eu, moi aussi, quand j'étais forcée de me donner à dix hommes par soirée. Quant à celui, brûlant, cruel et attentif du maquereau, il m'est tout aussi familier. C'était celui que Hadès, le grand maître de cérémonie, posait sur moi lorsqu'il me « confiait » à ses invités. Les premiers mois, du moins. Avant qu'il ne devienne possessif et se mette à refuser qu'un autre homme que lui ne me touche. Au début, je m'en suis réjouie... jusqu'à ce que je comprenne ce que cette position de favorite du Roi des Enfers impliquait.

Comme toujours, ces visions ont fait accélérer mon rythme cardiaque, sans que je m'en rende compte. Arrivée devant la porte vitrée de la salle – un ancien garage -, je m'arrête un moment pour reprendre contenance, pratiquant les exercices d'auto-régulation par la respiration que la psy m'a appris. Puis je pousse la porte. À cette heure-là, tôt dans la journée, il n'y a pas grand monde : les gens viennent plutôt s'entraîner le soir. Tom est en train de passer la paye sur le ring. En me voyant, il s'arrête et relève la tête.

— Tu viens t'entraîner avant le grand débarquement de midi ? Si tu veux, je peux te coacher.

Bonne idée. Je suis déjà en tenue de sport : je déteste me changer dans les vestiaires, ayant toujours peur que les autres filles – même s'il n'y en a pas beaucoup – remarquent quelque chose d'anormal chez moi : mon tatouage de Méduse, d'abord, puis les cicatrices qu'elle recouvre, ou pire encore, la marque à l'intérieur de ma cuisse. Je pose mon sac sur un tabouret près du tapis d'entraînement et prends la corde à sauter, pendant qu'il va chercher les pattes d'ours.

Cet échauffement, suivi par la petite séance de défoulement qu'il me propose en ponctuant chacun de mes coups par un « plus fort », « plus vite » ou « esquive » me fait du bien, et chasse l'horreur de ma découverte de la veille. J'oublie momentanément la photo, ou du moins, la minimise. C'est peut-être une mauvaise blague. Un montage. Tout est possible, de nos jours, avec l'IA... mais ce qui reste inquiétant, c'est que quelqu'un ait choisi de la mettre dans MA boîte aux lettres, et que ce que quelqu'un a identifié des gens que j'ai rencontré récemment. Ce qui veut dire que ce quelqu'un était à la salle il y a deux jours... ou alors, c'est peut-être juste ces sales types qui m'ont suivi, et qui ont voulu se venger. J'ai eu l'impression qu'on me filait, ce soir-là, justement... mais alors, pourquoi cette phrase en grec, « Je ne t'ai pas oubliée » ?

Ça ne peut être que lui. Da...

— T'es pas dedans, assène Tom en abattant sa patte d'ours sur ma tête. Concentration, Meg !

— Oui, pardon.

Je remonte ma garde.

Damian. Il m'a déjà fait une offrande de ce genre... il est tout à fait capable de tuer des gens et de couper leurs têtes, c'est son modus operandi. Chaque Kyanos possède sa spécialité. Thanatos, la torture méthodique, la précision froide et chirurgicale. Hadès... le « dressage » des proies du Cercle. Daimon, c'est la chasse, et le meurtre. Et la récolte de trophées, bien sûr.

Si c'est lui qui est après moi... je suis en grave danger.

Non. Il ne te ferait sans doute pas de mal. Du moins, pas de cette façon là. Il voulait que tu t'en sortes, il voulait...

— MEG !

Cette fois, le gant rembourré frappe mon plexus. Je tombe en arrière.

— OK, on enchaîne ! Criss cross ! Je te tiens les genoux. Tu frappes mes gants à chaque remontée.

Le criss cross, c'est la punition, dans ce club. Je m'exécute immédiatement. C'est vrai que je ne suis pas dedans. Pas du tout.

Foutus Kyanos.

— Meg, tu vas me dire ce qui se passe ? demande Tom en me voyant grimacer et manquer mes cibles.

Je soupire, vaincue. Il frappe doucement mon genou de son gant et le jette par terre.

— Allez, balance.

Il a repris sa voix de flic. Celle qui m'a arraché mon premier sourire, quand il est venu m'interroger à l'hosto.

C'est grâce à lui, surtout, que j'ai réussi à remonter la pente. Il m'a fait découvrir la salle, la boxe. M'a redonné confiance en mon corps et en mes capacités. M'a montré que je pouvais être forte, que je n'étais plus obligée d'être une victime.

Mais je ne lui ai jamais avoué ce qu'on m'avait fait. Bien sûr, il savait. Tous le savaient. Vu l'état de mon rectum, de mes organes génitaux... même si Hadès ne me touchait plus – comme si, avec un sixième sens diabolique, il avait pressenti ce qui allait arriver -, je portais encore sa marque en moi, irrémédiablement. Sans parler de cet infâmant « propriété de Hadès » gravé dans ma chair même, au fer rouge. Les enquêteurs ont voulu savoir qui était ce fameux « Hadès », Tom y compris. Je leur ai juste dit que c'était le grand gourou de la secte, l'archonte de ce culte satanique et criminel. Je ne leur ai pas donné son vrai nom. D'abord parce que pendant longtemps, je suis restée incapable de le prononcer.

Vassili. Kyanos.

— Est-ce que c'est la reprise de l'enquête, qui te préoccupe ? demande doucement Tom.

Je relève mes yeux vers lui. Il est donc au courant...

— D'anciens collègues m'ont mis au parfum, précise-t-il. Et je regarde les infos... je me suis inquiété pour toi, quand j'ai vu ce flash sur BFM. Ça va ? Tu veux en parler ?

Je soupire.

— Pas vraiment, non. Mais je crois que je vais être obligée... les enquêteurs ont demandé à me contacter, et ma mère va descendre sur Toulouse demain : je suppose qu'elle veut m'en parler.

— Tu te rappelles quelque chose ?

Je secoue la tête, très vite.

— Non, mens-je. Mais... je crois que quelqu'un... me traque. L'un d'entre eux.

Les yeux de Tom se plissent.

— Comment ça ?

— J'ai reçu un message bizarre dans ma boîte aux lettres hier. Un message qui faisait référence au Manoir. En grec.

— En grec ? Comme ta...

Je hoche rapidement la tête. Tom a la décence de ne pas continuer.

Oui. La marque au fer rouge sur ma cuisse. « Propriété de Hadès ».

Ce détail scabreux n'a jamais été dévoilé par les enquêteurs. Heureusement...

— Je me demande si... l'un d'eux ne m'a pas retrouvée, avoué-je du bout des lèvres.

Ceux du Cercle.

La police n'a jamais pu retrouver ce fameux « cercle » que j'ai mentionné à mon réveil, la terreur dans la voix et l'horreur dans le regard. La vérité, c'est qu'ils ne peuvent rien faire contre eux. Trop puissants, trop lointains. Car il n'y a pas que les Kyanos. C'est à eux que j'ai eu à faire, bien sûr. Mais il y a d'autres familles comme la leur. Peut-être encore plus cruelles, plus terrifiantes.

— Tu comptes en parler aux enquêteurs ?

— Non.

— Pourquoi ?

Je ne sais pas quoi lui répondre. Est-ce qu'il y a une raison à ça ?

— Je veux juste que ce cauchemar s'arrête, murmuré-je. Je pensais que c'était fini... Cinq ans. Je veux refaire ma vie, aller de l'avant. Oublier tout cet enfer. Tu comprends ?

Tom me fixe, ses yeux francs brillant sous les lumières crues de la salle. Il n'est pas du tout mon genre, mais je me sens en sécurité avec lui. C'est le seul homme en qui j'ai confiance, à part mon père. Le seul avec qui, éventuellement, je pourrais me projeter.

Si j'étais capable d'avoir un homme dans ma vie. Je sais que ça m'est désormais interdit : Hadès me l'a dit. Le sexe normal, le mariage, les enfants, le couple, tout ça, c'est terminé, pour moi. Il m'a démolie. J'ai laissé mon corps de femme là-bas, dans les ruines du Manoir, avec Kitty, Lydie, Roxie et toutes les autres.

Soudain, Tom écrase sa bouche sur la mienne.

Je me fige, sidérée. Exit, la Megaira vengeresse que j'imagine dans mes fantasmes. Il ne reste plus que Megane, toute petite, face à une ombre immense.

Hadès. Sa silhouette imposante est encore au-dessus de moi, sa chevelure d'encre déversée sur un côté de son visage. Il me fixe de son regard impitoyable, et pour la première fois, je remarque que mon bourreau a les yeux bleus. Un bleu maritime, hypnotique, encore plus, peut-être, que les prunelles noires et dilatées dont il se sert pour me maintenir sous sa soumission.

Le poignard de son sexe est encore en moi. Il me brûle terriblement, et j'ai hâte qu'il le retire. Un fourmillement intense parcourt mes organes génitaux. Je suis tétanisée, sous son emprise, comme à chaque fois. Les mains liées aux montants du lit. Car je suis dans son lit. Le saint des saints, une récompense qu'il n'accorde qu'à quelques « biches » triées sur le volet, celles qui l'ont particulièrement contentées. Je déteste y aller, terrifiée du temps passé au plus près de lui qui m'expose encore plus à sa cruauté et à sa froideur, et en même temps, je me sens honorée d'avoir été choisie, élue entre toutes. Et je sais pertinemment que maintenant que le sexe est fini, et la nuit bien avancée, il va me renvoyer en bas, dans cette cellule froide et ténébreuse où je suis à la merci d'un autre monstre, tout aussi terrifiant : le Minotaure.

Alors, je tente un geste fou, le plus risqué que je n'ai jamais accompli de ma vie. Je tends le cou de quelques centimètres – je ne peux pas plus, à cause du collier sanglé à l'anneau d'attache sur le lit – et pose doucement mes lèvres sur les siennes, glaciales.

C'est interdit de l'embrasser. Cela fait partie des règles. Les Maîtres ne nous embrassent pas : ils usent de nous à leur guise, par tous les orifices et de toutes les façons imaginables, sauf celle-là. Lui plus que tout autre. Son trône d'ossements froids reste aussi inaccessible que son cœur verrouillé. Même Kitty, sa favorite, il ne l'embrasse pas. La seule fois où je l'ai vu la frapper, c'est le soir où elle a essayé, lors d'une soirée, enhardie par le fait qu'il l'avait prise sur ses genoux et lui faisait déguster du champagne à petites gorgées. Je sais ce qu'il est capable de faire si on le défie. Ma chair lacérée par le fouet est là pour en témoigner.

Mais il ne réagit pas. Je vois ses iris rapetisser un peu plus, et sa main migre dans ma chevelure, qu'il empoigne à pleine main. Je ferme les yeux, me préparant à ce qui va suivre. Mais il attrape mes lèvres dans les siennes... et répond à mon baiser.

Le sien est passionné, vorace et fiévreux. Je me heurte à ses canines – ces fameuses canines qui m'ont tant interpellé la première fois que je les ai vues, plus longues, droites et pointues que la moyenne – et un léger goût de sang envahit ma bouche. Hadès ne sait rien faire sans faire mal. Une douleur exquise, cruelle, dont il se sert à la fois pour la terreur et le plaisir. Ce baiser est différent de tous les autres, ceux de Chris, de Mathieu ou de Nicolas, les premiers garçons que j'ai embrassés. C'est vrai que j'ai peu d'expérience en la matière... mais je comprends immédiatement que même si j'avais embrassé cinquante hommes différents, cela aurait été pareil. Hadès se situe sur un tout autre niveau. Il n'a rien à voir avec un homme ordinaire. C'est un démon incarné dans la chair, un être surnaturel. Je l'ai compris dès la première nuit, dans ce salon où il nous a reçus, Chris et moi.

À travers son baiser autoritaire, je sens sa force terrifiante, sa volonté d'acier et son pouvoir sulfureux se déverser dans tout mon corps comme une langue de feu qui embrase mes reins, mon ventre, jusqu'à mon cœur, irradiant le moindre de mes nerfs à son passage. Il explore chaque recoin de ma bouche avec une curiosité avide, suçote mes lèvres, mordille ma langue de ses crocs acérés. Sa main migre de ma chevelure au côté de mon visage, qu'il caresse presque tendrement, avant de venir enserrer ma gorge, de manière plus possessive et féroce, détachant mon collier.

Puis, soudain, il met fin à l'échange. Pose son front contre le mien.

— Toi et moi, murmure-t-il enfin, la voix plus rauque que d'habitude, on partage une connexion unique, Megane. Profonde. Tu la sens, n'est-ce pas, la force de ce lien ? Tu sais que, quoi qu'il arrive, tu ne pourras plus jamais faire l'amour avec un autre homme, plus jamais en embrasser un autre sans penser à moi. Plus jamais jouir sans imaginer que c'est moi, à sa place, qui te prends.

C'est la première fois qu'il m'adresse la parole depuis le début de la soirée. Avec quelle impatience j'ai attendu ses mots, les seuls capables de mettre un peu de baume sur mes plaies, malgré toute leur menace, leur froideur et leur cruauté.

— Oui, Maître Hadès...

Le pire, c'est que sur le moment, je le pense réellement.

— Dans d'autres circonstances, nous aurions pu être amants, tous les deux, ajoute-t-il de sa voix grave et envoûtante.

— Ce... ce n'est pas trop tard, tenté-je. Je peux vous aimer. Je vous aime déjà !

Il me fixe sans rien dire, d'une concupiscence dévastée par une rage froide. Je distingue autre chose dans les abysses de ses prunelles, tout au fond. Une forme de... pitié ? De la tristesse ? À moins que ne soit seulement cette étincelle de cruauté métallique qui brille si souvent au fond de ces deux gouffres de sombre perversion... Puis un lent sourire apparait sur ses lèvres sensuelles. Narquois, malveillant. Et son rire rauque résonne dans mes oreilles, m'annonçant ma défaite.

— Petite rusée... tu crois que je vais céder à ton chant de sirène ? Bien sûr que c'est trop tard. Et bien sûr que tu me conspues de toutes tes forces. J'ai ordonné la mise à mort de ton petit ami, t'ai arraché à ta vie confortable et privilégiée pour te faire mienne. Cela fait des mois que je te brise tous les jours, à la fois physiquement et mentalement, de toutes les manières possibles et imaginables... et tu as l'âge de mon fils. C'est avec lui que tu devrais être, pas avec moi. C'est lui que tu devrais aimer, pas moi. Il te plaît, Damian ? Tu en penses quoi ?

Je fais glisser mes yeux sur le côté, quittant les siens une seconde, déroutée par sa question. Damian... pourquoi me parle-t-il de lui ? Est-ce qu'il sait que Damian vient me rendre visite la nuit, qu'il me donne à manger en cachette ?

— Non, je... je ne ressens rien pour Damian, Maître. Je vous jure ! Je ne veux que vous appartenir. À vous seulement.

Je comprends immédiatement que je viens de perdre l'infime étincelle de pouvoir que je pensais avoir sur Hadès. J'ai laissé passer ma chance de l'amadouer, et je l'ai, au contraire, mis en colère. Je n'ai pas dit les bons mots, pas su donner la bonne réponse. Et les conséquences ne se font pas attendre.

Il empoigne à nouveau ma chevelure, impitoyable. Il bande terriblement dur. Déjà... il écrase son corps brûlant et musclé contre le mien, me coupant le souffle et me dérobant un cri, alors que l'arme dévastatrice qu'est son membre me fend en deux. La douleur ravage mon vagin meurtri par des heures et des heures de viol, tandis qu'il me pilonne sans répit ni pitié.

— Tu es déjà à moi, grogne-t-il dans mon cou. Que tu m'adores ou me haïsses, c'est strictement la même chose. Tu n'es là que pour obéir, te soumettre, être utilisée. Et si tu as encore ta langue, c'est pour que je puisse t'entendre me supplier !

Ses dents s'enfoncent brutalement dans ma gorge. La douleur me foudroie, oblitérant un instant la lance de feu qui m'empale si cruellement. Ma bouche s'ouvre, mes yeux se révulsent, et mes cris gémissants se muent en hurlements...

Devant moi, Tom me fixe, les yeux agrandis.

— Megane, murmure-t-il, paniqué. Megane !

L'entendre prononcer mon ancien nom me dégrise immédiatement.

Je suis allongée sur le matelas en mousse, Tom en panique au-dessus de moi. Je me dégage plus vite qu'un chat sauvage et reprend une distance sanitaire.

— Non, murmuré-je, non... ne me touche pas !

L'ex-flic me regarde, l'air sincèrement peiné.

— Meg, je... tente-t-il.

Je relève les yeux vers lui.

— C'est impossible entre nous, Tom, déglutis-je, la voix tremblotante. Ne refais jamais ça !

— Je voulais juste...

Jamais, répété-je.

Je sais déjà que je ne reviendrai plus à la salle. Je vais lui envoyer ma dém' dès ce soir.

Je recule, récupère mon sac sans le quitter des yeux. Puis je détale vers la sortie.

Je m'écroule quelques rues plus loin, dans un renfoncement. Accroupie comme une merde près d'un amas de poubelles, je me fous à chialer. C'est rare que ça m'arrive. Je fais tout pour ne pas craquer. Mais là, avec la date anniversaire de cette horrible nuit, la séance de psy, puis ce macabre « cadeau » dans ma boîte aux lettres, qui inaugure le retour d'un de ces psychopathes dans ma vie... j'ai l'impression que tout me retombe dessus d'un seul coup, que le piège se referme sur moi. Et le pire, c'est que je ne peux en parler à personne. Car comment avouer aux flics – dont Tom faisait partie -, à la psy, à mes parents, à ceux de Chris, tout ce que j'ai accepté de faire, de dire et de penser pour survivre ? Comment parler du plaisir ambigu, mêlé de souffrance, que je ressentais dans les bras de ce monstre d'Hadès ? De la façon dont il m'a manipulée, presque rendue accro à ses vices ? Que je me suis crue amoureuse de lui, putain de merde ? Et que désormais, je ne peux plus détacher mes sensations génitales de son odeur, du son de sa voix, du goût de sa salive ou de son sperme, de son toucher ? C'est terminé. Hadès a fait de moi une morte-vivante, un cadavre en sursis. Presqu'une démone, comme lui.

Une voix éraillée résonne derrière moi.

— Ça va, ma belle ? Tiens, prends ça.

Je jette un regard de bête traquée par-dessus mon épaule. C'est l'une des filles trans qui font le tapin dans la rue, je la reconnais immédiatement.

— Merci, murmuré-je en prenant le paquet de Kleenex qu'elle me tend.

— Tu veux que je t'appelle un Uber ?

Je secoue la tête.

— Non, je... je n'habite pas très loin.

— Dis jamais aux gens où tu crèches, ma chérie, me conseille-t-elle en sortant un paquet de Marlboro cent S de sa poche. T'en veux une ?

J'opine du chef. Dire que j'étais venue pour faire du sport... je laisse la fille m'allumer la clope avec son briquet imprimé panthère, tire une taffe salvatrice. J'avais arrêté, mais je crois qu'il est temps de reprendre.

Je ne fumais pas, avant. D'ailleurs, je n'aurais jamais tapé la discut' avec une fille de joie, ni trainé dans ce genre de quartier. Je n'aurais pas fait de boxe non plus. Mais le passage par la case « Manoir » a fait de moi une personne complètement différente. La petite versaillaise de bonne famille, première de la classe, n'existe plus.

Je fume en silence avec cette inconnue en tenue de latex noir, qui partage une légère ressemblance avec Afida Turner. Le moment est incongru, mais il m'apaise. Je finis par me sentir mieux, et esquisse un sourire, avant d'éteindre le mégot sous ma semelle.

— Merci.

— De rien. Je te vois souvent passer par là. Je me suis dit que tu travaillais peut-être dans le coin.

— C'est plus le cas. J'arrête.

— Tu fais bien. Je te souhaite une bonne continuation.

— Toi aussi.

Je lui fais un geste de salut de la main, et traverse la rue, reprenant ma route.

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