Chp 5 - La Furie

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J’ai passé une mauvaise nuit. Aux aguets. Je suis à peu près certaine que mon impression de la veille n’était qu’une impression, justement, mais j’ai appris à être attentive aux signes. Si j’avais écouté ma voix intérieure, cette nuit-là, rien ne serait arrivé, et Chris serait sans doute encore en vie.

Chris. C’est rare que je pense à lui. Je l’ai évacué dans un coin de ma psyché en miettes, pour fuir la douleur, trop insupportable. C’était une question de survie, un court-circuit salvateur opéré par mon cerveau. Après ce qui s’est passé, je n’étais plus la même. Il m’a fallu du temps pour me reconstruire. D’autant plus que j’étais incapable de parler. Les Kyanos m’avaient volé la parole, ainsi qu'ils l’ont fait pour toutes leurs victimes. Contrairement aux autres filles, les anciennes « ménades », comme ce porc de Hadès les appelait, j’avais encore ma langue, mais je ne pouvais plus parler. Il a fallu des mois, une reconstruction patiente dans un hôpital spécialisé, un sanctuaire isolé et surprotégé loin de ce cauchemar. Les parents de Christophe m’en ont voulu d’être incapable de verbaliser ce qui était arrivé à leur fils. Puis les enquêteurs ont identifié ses restes, enterrés dans le jardin… et ils ont été certains, alors, qu’il était mort.

Mais finalement, même si elle m’a isolé, cette amnésie m’a protégé. Mes ennemis ont été incapables de m’identifier, puisque la police, les médias ne le pouvaient pas. Et quand j’ai enfin récupéré mes facultés… je n’avais plus qu’une idée en tête : la vengeance.

Maintenant, c’est eux qui se cachent. C’est une famille puissante et fortunée, je le sais. Connue en Grèce. Même si je n’ai jamais réussi à rassembler suffisamment de preuves concrètes contre eux, il suffirait que je parle pour qu’ils aient de gros problèmes. Mais j’ai de meilleurs plans pour eux. La prison à vie pour ces trois salopards, c’est trop peu cher payé pour ce qu’ils ont fait. Ils doivent souffrir. À commencer par Vassili-Hadès, le premier que je tuerai, après avoir excisé lentement ce qui le rend si fier et lui avoir donné à bouffer. Ensuite, ce sera Michail, ce sociopathe impuissant qui se fait appeler Thanatos. En dernier… Damian. Lui mérite une punition encore pire que les deux autres. Car il m’a donné de l’espoir.

Damian. Je n’aurais sans doute pas survécu, sans lui… mais paradoxalement, c’est ce fils de salaud qui m’a fait le plus mal. Plus encore que son père et son frère. Il m’a fait croire qu’il les haïssait, qu’il allait m’aider à me tirer de là… J’ai cru que c’était un allié. J’y ai vraiment cru. Alors qu’il prenait son plaisir, en réalité, dans ma souffrance, ma confiance en lui et mon humiliation. Tout cela n’était qu’un jeu, pour lui. Un amusement, une manière de corser les choses.

Il y a une chose qu’il n’avait pas prévu, pourtant. Que je foutrais son petit plan en l’air. Son foutu père a dû le punir durement pour sa bourde, ce soir-là, et la seule chose que je regrette dans ma fuite, c’est de ne pas avoir été là pour voir ça. Hadès ne rigolait pas avec la discipline.

Némésis attend sa promenade, me fixant de ses grands yeux noirs.

— On y va, fifille, la rassuré-je en grattant ses oreilles.

Matraque télescopique en fonte glissée dans la poche de mon sweat, je suis prête à sortir. Je prends sa laisse, mais Némésis marche parfaitement au pied. Je vis en plein centre-ville, dans le bruit et l’agitation, pour éviter les mauvaises surprises qui peuvent survenir dans les endroits isolés. Mais mon appartement est parfaitement sécurisé, et j’ai même quelques contacts chez les flics : si on sait comment les manipuler, ils peuvent s’avérer utiles. Je sais aussi qu’on ne peut pas trop compter sur la justice. La lenteur de l’administration, le manque de moyens, les peines trop légères, les prisons surchargés, les juges complaisants… sans parler du fait que la peine de mort n’existe pas, dans ce pays. C’est l’une des raisons pour lesquelles j’ai choisi de ne pas parler, et de m’occuper de ma vengeance moi-même. Le plaisir de l’accomplir de mes mains, également. Savoir que je vais les faire hurler, supplier, c’est ce qui me pousse à me lever le matin, avec Némésis. Une mise à mort méthodique et glacée, la loi du Talion : voilà ce qui les attend. Vassili s’est félicité de mon érudition : c’est la raison pour laquelle il ne m’a pas coupé la langue ni arraché les dents, comme il le faisait aux autres filles. Il aimait m’entendre lire l’Illiade dans le texte, avant de me sodomiser… disait que j’avais « la chevelure flamboyante d’Antinoüs », et appréciait particulièrement que je sache à quoi il faisait allusion. Ce grand malade va apprécier quand je lui découperai le foie comme le titan prométhée, et que je le filerai à bouffer à ma chienne, sous ses yeux.

Pour le moment, Némésis ne se doute pas du rôle qu’elle pourrait tenir dans la punition de Vassili Kyanos. Elle gambade joyeusement le long du canal, et après avoir vérifié qu’aucun promeneur ou joggeur n’arrivait en face, je la libère et lui lance sa balle. Elle a un excellent rappel et ne toucherait à personne sans mon ordre express, mais les gens flippent devant les dobermans, surtout quand ils ont les oreilles et la queue coupée comme elle. Encore un point commun entre elle et moi : les mutilations infligées par notre ancien maître. Même si les miennes, avec le temps et l’aide d’Ezekiel, mon tatoueur, sont devenues invisibles.

Je croise tout de même un type, qui marche dans ma direction. Je me renfrogne dans mon sweat-shirt, arborant ma meilleure face de bouledogue.

— Superbe chien ! me lance-t-il d’un air jovial. Mais c’est encore autorisé, la coupe des oreilles ? Je croyais qu’ils l’avaient interdit.

— C’est une chienne que j’ai adopté en refuge, grommelé-je sans le regarder.

Qu’il trace, et vite.

— Remarquez, moi je préfère quand ils ont les oreilles et la queue coupées. C’est beaucoup plus esthétique !

C’est à toi qu’on va couper la queue, connard.

Mais je garde ma remarque pour moi. Le soleil brille, et j’ai pas envie de lancer une altercation, là, maintenant. On est trop près de chez moi.

De toute façon, le type passe son chemin en sifflotant.

Némésis me ramène sa balle. Je la lui lance encore une ou deux fois, puis la rattache. Une famille arrive en face. Et visiblement, ils ont peur des chiens.

Je ne m’attarde pas. J’ai un programme chargé, aujourd’hui. Les choses ont enfin bougé. Je m’attendais à ce que ça se passe comme ça, mais je pense que maintenant, tout va s’accélérer. Et s’il est venu de lui-même se jeter dans mes filets, tant mieux. Toute opportunité est bonne à prendre. Il faut juste que je sois réactive.

Je passe par le Jardin des Plantes en revenant. Mon appartement est juste derrière : j’ai pu me l’acheter avec l’énorme cachet qu’on m’a donné pour avoir fait tomber le « gang des appartements » : un groupe de proxénètes qui prostituaient des filles mineures dans des meublés de tourisme. Pas de chance pour eux, une des gamines recrutées sur Internet ne venait pas de l’ASE mais d’une grosse famille d’industriels cathos du CAC 40. On dit qu’il faut tendre l’autre joue, mais le père de famille m’a filé une somme conséquente pour me « récompenser », et surtout, pour que je garde son nom sous cloche… ce que j’ai fait. Cette affaire a marqué le début de ma carrière, et c’est comme ça que j’ai pu me payer cet appart bunker en sous-sol dans le quartier le plus cher de la ville.

De retour chez moi, je laisse Némésis passer devant dans la courette de l’hôtel particulier et récupère mon courrier. Pas d’enveloppe en papier kraft, aujourd’hui. J’ai déjà envoyé l’autre à mon contact de la police scientifique, pour qu’ils cherchent d’éventuelles empreintes… même si je suis quasiment sûre qu’ils ne trouveront rien. La photo, je l’ai gardée. Trop sensible. Et si l’auteur est bien la personne que je crois…

En tout cas, je vais devoir changer de club de boxe. Dommage, je l’aimais bien. Mais l’endroit n’est plus sûr. Et c’est à moi de décider du prochain théatre des opérations.

J’allume l’ordi, vérifie mes mails. Rien de particulier. C’est alors que mon téléphone e met à vibrer.

Numéro inconnu.

Ils te cherchent.

Je me fige. Le temps que je décide si je dois répondre ou non, un deuxième message débarque, de la même source.

Ils vont bientôt te retrouver.

Je saisis mon smartphone à deux mains, tape nerveusement, tentant de calmer les battements de mon cœur.

Tout va bien. Tu savais qu’il te contacterait. Tout se déroule comme prévu.

T’es qui ?

La réponse est quasi-immédiate :

Tu le sais. Tu te souviens de moi. Moi, je t’ai jamais oublié, tu sais.

Non. Non.

Une peur atroce s’immisce dans mes veines. Malgré moi : ce n’est pas ce que j’avais prévu de ressentir en me retrouvant enfin face à quelque chose de concret.

Comment t’as eu ce numéro et cette adresse, enfoiré ?

Je peux te l’expliquer, si tu veux. Je veux t’aider.

Va te faire foutre, Damian.

Le téléphone se met à sonner. Je le lâche, et en tombant, l’écran se fissure, comme la maîtrise que je pensais avoir des évènements. La sonnerie résonne dans le vide, alors que l’écran affiche un dernier message :

Si tu ne viens pas à moi, c’est moi qui viendrais.

Je t’attends, mon salaud. J’espère que t’es prêt à courir.

J’ai une solution de repli, évidemment. En cinq minutes, j’ai fait mes bagages, entassé dans un sac tout ce dont j’ai vraiment besoin. Le reste est dans l’appartement B : armes, ordis, vêtements, croquettes de la chienne, et assez de bouffe pour tenir un siège. Avant de sortir, je vérifie bien les alentours. Même s’il n’y a personne, il est possible que Damian ait posé une caméra quelque part, dans la rue devant chez moi. Alors, j’attends le camion de livraison de nourriture pour personnes âgées qui passe tous les matins dans la cour de l’immeuble. Pendant ce temps-là, j’appelle deux taxis, en leur disant bien de rentrer dans la cour. Comme ça, il les verra sortir sur sa foutue caméra, ou de l’endroit où il se planque. Il devra choisi entre filer l’un des deux. Mais moi, je serais dans le camion de livraison, avec Némésis. J’en sortirais le plus loin possible, pour brouiller les pistes.

Bon courage, Damian. Que la chasse commence. Sauf que cette fois, c’est pas moi qui vais courir dans la forêt. Ce sera toi.

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