Chp 6 - Le Démon

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Toulouse, 3 octobre

16h


J'ai toujours aimé regarder les gens vivre derrière les fenêtres, les vitrines et les terrasses des cafés. Ça me donne l'impression de faire partie de leur existence. Depuis le début, je suis un observateur. Je ne participe pas vraiment à la vie réelle : je la contemple, et m'imagine des petites histoires. J'étais déjà comme ça à l'école, au collège, au lycée. Avec Michail, on ne restait jamais assez longtemps au même endroit pour se faire des amis. Les obligations de papa... et avant ça, de son vivant, maman nous faisait l'école à la maison, sur l'île.

Je n'étais jamais invité aux anniversaires, ou, plus tard, aux fêtes organisées le samedi soir dans le garage des résidences où les gosses des écoles privées où on allait vivaient. Mais je rôdais pas loin, parfois, tournant avec mon vélo dans le lotissement pour regarder les autres gamins s'amuser, accomplir leurs petits rites de passage : premier baiser, premier rejet. Papa était rarement à la maison, le soir. Et de toute façon, il nous laissait faire ce qu'on voulait. Il n'y avait aucun tabou, avec lui, aucun interdit, si ce n'est celui d'être mauvais élève, de lui faire honte d'une manière ou d'une autre. Si un autre môme nous faisait chier dans la cour de récréation, il fallait régler ça par nous-mêmes. En général, Michail réglait les choses pour moi. Et quand il ne le pouvait pas... ma propre violence s'en occupait. Papa estimait énormément les valeurs de la Grèce ancienne en matière d'éducation ; celles d'Athènes et de Sparte. Nous devions être à la fois intelligents, rusés et impitoyables. Beaux, aussi, indépendants, autonomes et athlétiques. Il n'a pas supporté de me voir accumuler le gras double et les boutons. Indigne de sa lignée, disait-il.

J'ai gardé cette habitude. Je me promène le soir dans les rues animées, quasiment invisible. Sauf que maintenant, j'ai un but : Megane.

En reprenant ma surveillance habituelle des alentours de son domicile à mon retour de Paris, je l'ai vue ramener sa chienne de balade puis ressortir aussitôt, vêtue de sa veste en jean et d'un simple pull. Elle n'était pas en tenue de sport, ce qui m'a interpellé. Elle a donc changé ses habitudes... est-ce que qu'elle compte abandonner le club de boxe, à cause de la photo que je lui ai envoyée ? Personnellement, ça m'arrangerait. Je n'aime pas qu'elle traîne autour de ce Tom. Ce mec ne me dit rien qui vaille. Il est toujours après elle, à la guetter comme un toutou éploré. Je sais ce qu'il veut, ce qu'il attend. Le premier relâchement de la part de Megane, la moindre vulnérabilité. Sauf que ça n'arrivera pas. Megane est trop sur le qui-vive pour céder à un type pareil.

Je l'ai donc suivie. Elle marche vite, et se méfie de tout. Mais jamais elle ne m'a repéré : je suis un trop bon stalker. Pourquoi ? Parce que je sais être invisible. Me changer en brume, comme Dracula. La semelle de mes converses ne fait aucun bruit sur le bitume. J'ai le pas léger, l'esquive agile. Et le don de disparaître à ma guise. Je sais aussi que ma silhouette a changé, depuis l'époque où elle me connaissait. Megane n'a jamais réussi à me repérer, jamais. Même au Manoir, quand je me glissais dans sa chambre la nuit, c'est à peine si elle me voyait. Pendant des jours entiers, elle m'a pris pour un spectre... elle me l'a dit. C'est dire si j'étais insignifiant à ses yeux. Mais ça va changer, le jour où elle me verra vraiment. Celui où enfin, je me révèlerai à elle.

La perspective d'un nouveau face à face avec elle accélère mon pouls. Comme je redoute ce jour... j'ai toujours la petite crainte, au fond de moi, que ce soit toujours pareil. Que son opinion à mon égard n'ait pas évolué. Pourtant, j'avais pris consistance, au cours de ses longs mois de captivité. Je lui étais devenu indispensable. Elle dormait contre moi, acceptait mes caresses, mes baisers. Ça aurait pu aller encore plus loin...

Elle vient de tourner au coin de la rue. Je change de trottoir et lui emboîte le pas, débouchant sur la rue des Tourneurs. Juste à temps pour la voir traverser la place Esquirol en trottinant, contourner le MacDo et s'engouffrer dans un obscur salon de thé. J'attends un peu puis entre à mon tour, le visage dissimulé par ma fidèle capuche. Le café est plein de jeunes femmes qui prennent le thé dans de la porcelaine anglaise en se prenant pour Alice au Pays des Merveilles. Je détonne dans ce décor mignon et cosy, avec ma veste en cuir et ma capuche... il faut que je me trouve une bonne planque, tout en restant pas trop loin de Meg. Je la repère à une table près de l'escalier, avec une dame au look bourgeois qui est en train d'enlever son manteau. Sa mère. Je la reconnais, pour lui avoir déjà parlé. Je me suis fait passer pour un camarade de classe peu après l'enterrement de Chris, alors que Megane était encore à l'hôpital. Je lui avais apporté un bouquet de roses oranges... celles qui expriment le désir, et l'admiration. Mais Mme Grangé ignorait le langage des fleurs, et j'ai réussi à glaner des infos sur l'endroit où elle était hospitalisée. C'est ainsi que j'ai pu me tenir au courant et la regarder dormir, déguisé en patient paumé dans les couloirs. Il y avait un flic en faction devant sa porte, mais il s'absentait souvent pour fumer sa clope ou boire son café, et on rentre et on sort comme on veut, dans un hôpital. C'est pire qu'un hall de gare.

Je me pose dans un coin, dos à Megane et sa mère, profitant d'un moment où Megane se penche sur son sac à dos pour m'installer tout près, juste derrière elle. De là où je suis, je peux sentir son parfum, léger et subtil.

— Tu repars déjà tout à l'heure ? demande Megane.

— Je dois être à Montpellier ce soir, répond sa mère. Ta grand-mère m'attend. Elle m'a demandé de tes nouvelles, d'ailleurs.

Je sais que les relations ne sont pas au beau fixe, entre Megane et sa mère. Les non-dits, la culpabilité des deux côtés, a dû briser quelque chose dans leurs rapports. Je ne suis pas psy, mais c'est comme ça que je l'interprète la distance entre elles. Depuis qu'elle est venue s'installer à Toulouse, Megane n'a vu sa mère qu'une fois ou deux.

— Si tu es venue me demander de balancer des noms, tu as fait la route pour rien, dit-elle froidement. D'abord parce que je ne les connais pas. Je te rappelle que j'ai oublié la majeure partie de ce qui s'est passé dans ce Manoir, maman. Et je n'ai pas retrouvé la mémoire par intervention divine, juste parce que des gens à la curiosité mal placée sont allés faire de l'urbex dans une scène de crime, et ont déterré une boîte avec des cheveux et un vieux bouquin !

Je tends l'oreille, attentif. Je me demandais pourquoi Megane n'avait rien balancé, pendant tout ce temps. Je m'imaginais bêtement que c'était pour me protéger... Mais ce pourrait-il qu'elle ait perdu la mémoire de ces dix mois ? L'idée me paraît impossible, et surtout, très désagréable... jusqu'à ce que je réalise soudain que je n'ai aucun souvenir des quatre jours passés chez les Ionescu, avant que l'ogre ne vienne me tirer de leurs griffes.

J'ai tout oublié, absolument tout. Pourtant, Michail m'a raconté par la suite ce qui s'était passé, dans les moindres détails. J'aurais dû m'en souvenir, être traumatisé. Ne serait-ce que par le massacre qui s'est ensuivi... mais la seule image que j'ai de cet épisode, c'est mon père qui me tendait à maman à la descente de l'hélicoptère, la chemise couverte de sang. Et de l'arme de guerre qu'il portait sur l'épaule.

C'est peut-être la même chose pour Megane.

— Cette nouvelle découverte m'a terrifié, murmure la mère de Megane en serrant ses bras sur son chemisier à col claudine. Que quelqu'un soit assez malveillant, assez diabolique, pour enterrer sous un arbre une boîte contenant tes cheveux et ton livre de classe... c'est du vaudou, j'en suis sûre.

— J'ai disparu pendant dix mois, maman, coupe Megane froidement. Ces gens n'étaient pas des enfants de chœur !

Ça, non, souris-je dans mon coin. J'ai jamais foutu les pieds dans une Église. L'ogre m'aurait déshérité si je l'avais fait.

— L'inspecteur Dumont parle de « culte satanique », reprend Mme Grangé d'une voix plus douce. J'ai peur pour toi, Megane. Peur que ces gens ne te retrouvent !

Meg la corrige sèchement.

— C'est Megaira, maintenant. Tâche de ne pas l'oublier.

— Megaira, oui, soupire sa mère. Je ne me ferais jamais à ce nom...

— C'est pour ma sécurité, qu'on me l'a donné. Ma reconstruction.

— Je sais, mais...

— Ils ne me retrouveront jamais, dit Megane, abrupte. Je suis bien protégée, je t'assure.

— C'est vrai que l'officier Thomas Fournier est toujours avec toi, se réjouit sa mère. Cela, au moins, me rassure. Même si j'aimerais que tu bénéficies d'une protection policière officielle... tu l'aurais, si tu faisais l'effort de fournir de nouvelles informations aux enquêteurs. Le procureur l'a promis.

Je plisse les yeux, et mes doigts s'agitent sur le couteau plié dans la poche de mon sweat-shirt. Ça m'agace prodigieusement que la mère de Megane tente de convaincre sa fille de se rapprocher de ce mec. Et son insistance pour remuer la merde ne peut que lui attirer des ennuis. Si mon père apprend qu'elle a parlé, il mettra les bouchées doubles pour la choper. J'ai envie de me lever et de lui hurler à la figure... mais évidemment, je reste assis, le dos tourné, et continue à écouter.

— Tom n'est plus flic, réplique Megane sans pitié pour sa mère – ce qui me fait sourire. Et ce n'est ni mon garde du corps, ni mon père, ni mon mec.

Bien envoyé.

C'est moi, de toute façon, qui suis là pour la protéger. Et je suis le seul qui le peut. Aucun flic, et encore moins la justice française, n'est de taille à s'attaquer à Vassili Kyanos. Un type qui a annihilé à lui tout seul l'entièreté un clan mafieux parce qu'ils ont osé kidnapper son fils, et s'est imposé par la seule force de sa volonté dans une assemblée de boyards machiavéliques tenant le Sud-Est de l'Europe par la gorge depuis le moyen-âge. Aucun de ces magistrats naïfs, bien installés dans leurs bureaux confortables de pays riche et civilisé, n'est capable d'imaginer l'étendue de la cruauté, de la détermination de mon père quand on s'attaque à ses petites affaires. La mafia albanaise qui fait si peur aux flics d'ici tremble devant lui, et même les plus anciennes familles du Cercle le craignent. Ça aussi, j'ai envie de le dire à sa mère. Le combat serait trop illégal. Un lézard contre un dragon... et si elle continue à aboyer dans le vide, elle va finir par le réveiller, ce dragon.

Je suis le seul qui ose encore s'opposer à lui. Et encore, je le fais rarement frontalement. Je sais que l'affrontement arrivera un jour : il est inévitable. Mais j'aimerais éviter que Megane en soit une fois de plus la victime collatérale. Alors si sa putain de mère pouvait la fermer...

— Si tu ne le fais pas pour toi, fais-le au moins pour Christophe et sa famille, plaide cette inconsciente. Ses parents ont le droit de savoir le nom de son meurtrier...

Je baisse les yeux sur ma tasse de thé froide, à laquelle je n'ai pas touché. Mes yeux glissent sous mes paupières, tentant de voir ce qui se passe sans que j'ai à me retourner. Cette femme cherche vraiment à se faire tuer...

— J'en sais rien, assène Megane. Je peux pas inventer un nom !

Sa chaise heurte brutalement la mienne. Elle s'est levée...

— Excusez-moi, murmure-t-elle sans me regarder.

De nouveau, j'inspire une bouffée de son parfum, un bouquet floral qui évoque la rose, la vanille et le lilas. Elle saisit sa veste et la remet rageusement sur ses épaules, face à sa mère qui la regarde d'un air désolé.

— Meg... Megaira, tente-t-elle. Ne le prends pas comme ça. Je veux juste t'aider...

— Au revoir, maman. Tu vas rater ton train.

Sa mère soupire. Elle n'insiste pas. Elle connaît sa fille encore mieux que moi... elle sait qu'il ne sert à rien de la buter. Parce que si mon père est déterminé, Megane l'est autant que lui. L'ogre a été le premier à le reconnaître.

Megane quitte le salon de thé comme une tornade, à grands pas. Je dois me faire violence pour ne pas me précipiter derrière elle. Mais sa mère, qui est restée assise, pourrait me reconnaître. Je suis obligé de rester à ma place, le dos tourné.

Laisse la tranquille, ai-je envie de lui dire. Tu crois savoir ce qu'elle a enduré. Mais tout ce que tu pourrais imaginer serait toujours en-dessous de la réalité. Moi, j'ai assisté à tout. Et je suis le seul qui peut l'aider, la sauver, la guérir. Alors, reste en retrait. Cesse de lui donner de mauvais conseils.

Sa mère reste silencieuse, comme si elle pouvait m'entendre. Ce qui n'est pas le cas, évidemment. Puis elle finit par se lever à son tour, et va régler sa note au comptoir, avant de disparaître dans la rue.

Je reste seul à ma table. Je me retourne enfin, examine les tasses vides. Megane a laissé son élastique à cheveux sur la table. Je le prends, le renifle brièvement, puis l'emballe dans ma serviette à laquelle je n'ai pas touché, avant de le glisser dans ma poche. Un nouveau trophée... et de nouveaux cheveux de Megane, à mêler aux miens, puisque que les flics ont piqué la boîte à vœux que j'avais enterrée. Du vaudou... n'importe quoi. C'était un rituel antique, décrit dans le papyrus de Derveni. Mais cela, la mère de Megane ne pouvait pas le savoir... précisément parce qu'elle n'appartient pas au Cercle, ce « culte satanique » qui lui fait si peur.

Je dois prévenir Megane que les filets risquent de se resserrer autour d'elle dans les prochains jours, et qui faut qu'elle se tienne à distance des flics, Thomas Fournier – cool d'avoir son nom complet, à celui-là – compris. Je sors mon iPhone de ma poche et commence à taper mon premier message.

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