Le Manoir - 4
Terrifiée, j’halète bruyamment. Le tissu sale se colle contre ma bouche et mes narines, m’empêchant de respirer. Où suis-je ? J’ai l’impression qu’on descend un escalier. Le sol est froid sous mes pieds nus, humide. L’air sent le renfermé, et quelque chose de ferrugineux, d’organique. De chaud. Du sang, ou…
Soudain, on me retire le sac de jute qui me cachait la vue. Je cligne des yeux, aveuglée.
La première chose que je vois, c’est une rangée de néons blancs au plafond, qui diffusent leur lumière crue. Puis les barreaux.
Une cage. Je suis dans une cage.
Mon cœur se met à battre d’une façon alarmante. Je sens que je panique. Mais une pression puissante me force à m’asseoir à genoux sur le sol bétonné.
— Souffle, ma belle, fait la voix grave de Vassili Kyanos en retirant les mèches de cheveux collées sur mon visage. Calme-toi. Voilà. Tout va bien.
Mes yeux papillonnent. Ils se posent sur sa barbe noire, sa posture imposante et presque rassurante, celle du maître, du père. Ses cheveux mi-longs, qui étaient brossés en arrière et liés en catogan dans sa nuque, bouclent légèrement sur son front. Il pose sur moi un regard presque tendre, mais tout au fond de ses yeux noirs, je discerne une lueur cruelle, avide.
— Je… où suis-je… pourquoi… parvins-je à balbutier.
— Calme-toi. Je vais t’expliquer les règles. Celles de ta nouvelle vie.
Les « règles ». Ma « nouvelle vie ». Ce taré a tué Chris, putain. Il l’a éventré et pendu à un arbre. Est-ce qu’il est encore dehors ?
— Vous l’avez tué ! éructé-je dans un sanglot rauque. Pourquoi ? Pourquoi avez-vous fait ça ?
Une claque brutale fait partir ma tête sur le côté. C’est là que j’aperçois le fils aîné, qui jette un regard furtif à son père. Celui qui vient de me frapper, passant de la tendresse à la violence la plus brutale.
Vassili Kyanos passe une main nerveuse dans ses cheveux, les plaquant à nouveau en arrière.
— Première leçon : garder la bouche fermée, sauf quand un Maître te dit de l’ouvrir. Cela viendra bien vite, je peux te l’assurer. Mais pas pour ce que tu crois. Et si tu parles sans autorisation, on devra remédier à cette fâcheuse situation. Thanatos, amène la blonde.
— Lydie ?
— Non, Kitty.
Thanatos. Le dieu de la mort… quand je vois son fils Michail bouger, je comprends que c’est lui, qui répond à ce surnom sinistre. Il disparait de mon champ de vision. Je garde les yeux baissés sur le sol, la joue en feu et le cœur en miettes. Mes yeux ne parviennent pas à rester en place. Le sol est dur, rêche. Je distingue une ouverture dans le sol, comme un trou. Et une bonde. Une cellule… une cage.
Ta nouvelle vie.
Les mots franchissent mes lèvres malgré moi.
— Non. Non, pitié… supplié-je rapidement. Laissez-moi partir…
Je m’attends à un nouveau coup, et ferme les yeux brièvement. Mais il ne se passe rien. « Thanatos » vient de revenir, et une fille nue et longiligne, la peau extraordinairement pâle, vient s’agenouiller aux pieds de Vassili Kyanos d’un air morne. Il pose la main sur sa tête et caresse sa chevelure blonde, lentement, presque tendrement. C’est là que je remarque qu’elle porte un collier de chien, étroitement serré sur sa gorge. Et rien d’autre.
Je me mets à trembler.
— Pitié…
— Chut, chut, ma belle, ronronne mon tourmenteur. Kitty, ma chérie, montre-lui ce qui arrive aux biches trop bavardes.
La fille ouvre alors la bouche. Elle n’a plus rien, à l’intérieur… le néant. Pas de dents, pas de langue.
Ils le lui ont arraché.
La terreur me paralyse, alors que la situation m’apparait dans toute son horreur. Voilà ce que ces types sont capables de faire. Éventrer et pendre un homme. Kidnapper une fille, la déshabiller et la mettre dans une cage. Arracher les dents et la langue d’une autre.
Merde. Merde. MERDE
« Kitty », la fille sans dents ni langue, continue à me fixer sans la moindre expression, la bouche grande ouverte comme un cri silencieux. Je sens que je vais tourner de l’œil. Ce trou noir affreux, ce…
La voix autoritaire de Vassili Kyanos retentit.
— Ça suffit. Maintenant, donne à la nouvelle un aperçu du travail d’une biche.
La fille zombie lève brièvement le regard vers lui, avant de baisser les yeux à nouveau, soumise. Ses mains aux longs doigts maigres montent sur son pantalon en velours côtelé et entreprennent de déboutonner sa braguette, mais le monstre l’arrête.
— Non, pas moi. Suce mon fils.
— Je n’y tiens pas spécialement, Père… intervient Thanatos avec un regard rapide vers Vassili Kyanos.
Mais ce dernier met fin à ses protestations d’un seul regard.
— Donne ta queue à Kitty, lui ordonne cet immonde pervers en vissant ses yeux infernaux sur lui.
Le ton est menaçant. Thanatos s’exécute et sort son engin, mais je ne regarde pas la scène. J’entends le bruit rythmique et mouillé, en revanche. « Kitty » donne de sa personne : je comprends qu’elle fait de son mieux, et bientôt, les halètements de Thanatos accompagnent la petite musique obscène. L’impression est bizarre, surréaliste, avec ces néons et ce sol en béton sordide.
Le timbre grave de son père claque à nouveau.
— Bien. Ramène-la dans sa cage. Et envoie le Minotaure.
Le Minotaure… j’imagine que c’est le type avec le masque de taureau qui s’acharnait sur cette pauvre fille, là-haut. Mais je n’ai pas le temps d’extrapoler. Vassili Kyanos a déjà reporté son attention sur moi.
— Maintenant que t’as compris les bases, je vais t’expliquer ce qui va se passer, annonce-t-il en plantant ses pouces dans sa large ceinture. Je t’ai présenté Thanatos, mon fils aîné, qui est l’un des Maîtres. C’est aussi lui qui s’occupe de la santé des biches, et il t’examinera, puis te marqueras tout à l’heure : c’est la règle. Je pense que tu es clean, mais on ne voudrait pas que tu transmettes des saloperies à tes Maîtres. Nous sommes une fraternité, dirigée par moi-même : le Grand Maître. Ici, on m’appelle « Maître Hadès », et tu devras toujours t’adresser à moi ainsi. Tu dois obéissance aux autres, également : Maître Thanatos, bien sûr, et même Maître Daimon, mais aussi Maître Asmodée, Maître Bélial, Maître Méphistophélès… tu auras bientôt l’occasion de les rencontrer. Mais pas tout de suite. D’abord, tu dois subir un dressage dans le labyrinthe, aux mains du Minotaure, que tu as déjà croisé, et de moi-même. Mes fils viendront donner un coup de main de temps à autre. À l’issue de cette période initiatique qui fera de toi un réceptacle à bites – surtout pour la mienne et celle de mes fils, je le répète -, tu seras une « ménade », une initiée au Grand Mystère, dédiée au plaisir des Maîtres et prête pour la Bacchanale. C’est compris ?
Ces mots horribles me sont parvenus de très loin, derrière un voile de bourdonnements qui n’a fait que s’amplifier. « Maîtres », « biches », « dressage », « minotaure »… « réceptacle à… »
La convulsion me saisit avec la violence d’une déferlante. Un jet acide remonte le long de mon œsophage, avant de jaillir sur les chaussures cirées de « Maître Hadès ».
C’est ma réponse. Celle de mon corps. Je relève les yeux vers lui, à la fois paniquée et révoltée. Je sais que je vais prendre cher pour ça, mais c’est plus fort que moi. Une réaction épidermique.
Un lent sourire se dessine sur ses lèvres charnues, d’un rouge presque sensuel. Il se les mord : un tic, je l’apprendrais plus tard, qu’il partage avec son autre fils, avec qui il a aussi en commun les cheveux de jais et les canines anormalement pointues de prédateur.
— Je vois. Une petite rebelle, hein… Je vais prendre plaisir à te dresser, murmure-t-il d’une voix rauque en détachant sa ceinture.
C’est là, véritablement, que l’enfer commence.

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