Chp 7 - La Furie
Le vent sec de cette fin d’hiver mord mes joues. Il fait froid ce soir, et j’ai hésité avant de sortir courir. À cause des derniers évènements, surtout. Mais Némésis a besoin de se dépenser. Et moi aussi, finalement. Il faut que j’évacue toute cette tension.
Même si Damian m’a retrouvée, je doute qu’il ait placé des mouchards le long de tous les canaux et espaces verts de Toulouse. Même lui ne peut pas faire ça. De toute façon, je suis armée. S’il veut me confronter maintenant, en pleine nuit… je suis prête.
Tant pis pour lui.
Je cours depuis une bonne demi-heure quand j’aperçois une silhouette familière, sous le pont des Minimes. Grand, costard élégant, longs cheveux blancs qui captent les rayons de la lune. Ce n’est pas Damian. C’est son frère, Michail. Thanatos… le docteur Mengele du Cercle.
La haine me monte à la gorge, acide. OK. C’est donc lui qui va mourir en premier. Parfait. Dès demain, je vais me réjouir à lire les premières lignes dans la Dépêche : « un corps sans yeux, sans langues et sans dents retrouvé dans le canal du midi ».
Il est seul, ce con. À une dizaine de mètres de moi. Il ne m’a pas vue : cette portion du canal est cachée dans l’ombre des arbres. Il regarde sa montre coûteuse d’un air agacé. J’ai pas le temps de me demander ce qu’il fout là, tant l’excitation est intense. Enfin. Ma première vengeance ! C’est trop beau pour être vrai. Si cet enfoiré me traquait, il ne s’attendait probablement pas à ce qui va lui tomber dessus…
— Va, Némésis, ordonné-je à ma chienne déjà aux aguets, oreilles dressées. Attaque ! Bouffe-moi cet enfoiré !
Elle file comme un missile, crocs dégainés. Je prends mon sac, sort mon arme, vérifie une dernière fois la solidité de ma tresse et mes lacets. Et je marche vers le pont, déterminée. C’est le grand moment. Mon moment.
C’est alors que la haute silhouette d’un homme sort de l’ombre, se plaçant tout droit sur la trajectoire de Némésis. À sa vue, ma chienne pile. Il tend le bras, lui parle doucement. Cette voix, à la fois douce et grave…
Damian Kyanos.
Le salopard. Il était déjà beau avant… mais maintenant, on peut dire que le papillon a accompli sa mue. C’est devenu un aigle royal. Grand, large d’épaules, la mâchoire carrée. Damian n’a pas changé, mais en même temps, il est différent. Plus massif, plus viril. Mais ses yeux, oh mon dieu, ses yeux plus bleus que l’Adriatique… ce sont bien les mêmes. Et les revoir me fait un choc, dont j’avais sous-estimé la portée.
Il s’approche nonchalamment, mettant à profit mon désarroi. Le pire : Némésis, ma Némésis, ma compagne, la seule en qui j’ai confiance, trottine à côté de lui, cherchant ses caresses en poussant sa main avec son nez.
— Khairé[1], Megaira.
Il relève ses yeux d’un bleu insoutenable vers moi, rejette une boucle noire en arrière. Et me sourit, comme un flash, une lame dégainée dans la nuit. C’est probablement le coup le plus dangereux que je vais subir ce soir.
J’agis sans réfléchir. Je l’attaque, déroulant ma matraque sur toute sa longueur.
Damian a l’air sincèrement surpris. À quoi il s’attendait, ce connard ? Il bondit sur le côté, leste comme une panthère.
— Meg, attends ! Faut que tu m’écoutes… mon frère n’est pas tout seul !
— Rien à foutre. Comme ça, je vous aurais tous les trois en même temps !
La fonte siffle dans les airs, à pleine vélocité. Y a pas mieux que cette arme, pour une courte portée. Même un enfant, avec ça dans les mains, pourrait briser les os d’un homme adulte sans problème.
Mais Damian est rapide. Et retors. Un vrai démon, le pire des trois, en fait, avec ses manières doucereuses. Une griffe noire cachée dans le velours.
— Mon père n’est pas là… mais il a envoyé un de ses gars pour aider Michail, un mec de la mafia albanaise… C’est un traquenard : tu crois que mon frère est seul, mais ce n’est pas le cas ! Je suis venu pour te prévenir.
— Et tu faisais quoi, toi, à me filer en douce ? hurlé-je en faisant tournoyer ma matraque dans les airs, sans répit.
Je l’abats sur lui, à droite, à gauche. Damian esquive comme un boxeur, les mains légèrement montées devant lui.
— Je veux juste te protéger ! Je te l’ai dit, je veux la même chose que toi, depuis le début ! Tu le sais, merde, enfin ! Faire payer Hadès !
Mon bras s’arrête.
— Ton putain de géniteur de merde… il sait que je suis là ?
— Pas encore. Mais il le saura si tu te jettes dans la gueule du loup sans réfléchir ! Et même si tu arrives à lui échapper et que tu nous tues tous les deux, Michail et moi, tu ne pourras jamais le retrouver.
La bile me remonte à la gorge. Je hais les deux frères Kyanos. Mais leur père, lui, me donne carrément envie de gerber. Et je sais à quel point le vieux bouc est machiavélique, vicieux. Michail et Damian ne sont que des agneaux, à côté.
— Faut se casser, maintenant, supplie presque Damian. Avant qu’ils nous repèrent… S’il te plaît… je t’expliquerai tout en route.
Je recule à un bon mètre du serpent, siffle Némésis. À ma grande satisfaction, elle vient se positionner à ma droite immédiatement.
Je jette un coup d’œil sous le pont. Thanatos est toujours là. Il a l’air franchement furieux.
Je l’aurais plus tard. Ce n’est pas le bon moment.
Surtout avec Damian sur le dos. « En route », il a dit… vers où ?
Il est en train de taper un message à toute vitesse sur son smartphone.
— Je vais le lancer sur une autre piste, murmure-t-il, concentré.
Et effectivement, son frère sort son téléphone, lit quelque chose. Et se barre précipitamment.
— Qu’est-ce que tu lui as dit ?
— Que je t’avais aperçu entrer dans le métro, dit-il en relevant les yeux vers moi. Le temps qu’il vérifie toute la station et les rames, on sera déjà partis.
— On ? C’est qui, ce « on » ?
Damian glisse son iPhone dans la poche de son sweat.
— Je te raccompagne, bien sûr. Il faut qu’on parle, toi et moi.
Il est tout seul. Son frère vient de se barrer, et l’Albanais aussi, probablement. Parfait. C’est le moment que j’attendais.
Mon coup de poing le cueille par surprise. Il esquive de l’avant-bras, mais un peu tard : j’ai réussi à lui écraser son beau nez droit. Un filet écarlate coule de sa narine.
Le premier sang. Pas le dernier, oh non.
— Tu fais quoi, là ? demande-t-il, verrouillant son regard métallique sur le mien.
— Ce que je rêve de faire depuis dix ans. T’es un homme mort, Damian Kyanos !
Je me jette sur lui à nouveau. Cette fois, Némésis s’agite en aboyant, tournant autour de nous. Elle ne comprend pas pourquoi je l’attaque, mais il faut qu’elle l’identifie comme un ennemi.
— Putain, mais écoute moi !
Damian se défend comme il peut sous l’averse de coups. Il a du mal à me maîtriser, mais je réalise, quand il bloque ou chasse mes attaques, que ses bras sont du béton armé. Lui aussi il s’est entraîné, ce con… Il parvient à refermer sa grande main aux phalanges rougies sur la mienne, et mes doigts libres trouvent sa gorge, appuyant sur sa pomme d’Adam.
— Merde, Meg, arrête, je ne suis pas ton ennemi…
Ses propos me mettent encore plus hors de moi. Pas mon ennemi, lui ? C’est qui, alors ? Mon ami, peut-être ? Après ce qu’il a fait ?
Il est obligé de me lâcher pour protéger sa gorge. Cette fois, je dégaine mon opinel. Je vais le saigner comme un porc !
Mais au lieu de prendre ses distances, il me tire contre lui et cale sa putain de sale main sur ma hanche. Sa bouche sanglante s’écrase contre la mienne. Je suis soudain envahie par son odeur, cet espèce de mélange de fragrances méditerranéennes issues du savon italien que les Kyanos utilisent et que je hais de toutes mes forces, et son parfum à lui, à la fois redouté et familier. Je me sens soudain ramenée des années en arrière, dans cette putain de cage, alors qu’il me berçait dans ses bras.
Tiens le coup, Meg. On va les avoir, je te le promets. Je suis là, toujours. Je ne te laisserai jamais tomber, tu entends ?
Je saute en arrière, comme un chat échaudé.
— Me touche pas, salopard ! hurlé-je, les yeux agrandis.
Damian baisse ses longs cils noirs, l’air peiné.
— Je ne t’ai jamais oubliée, Meg, murmure-t-il. Je t’aime toujours.
Foutu comédien… Un curieux mélange de nausée, de pitié et de joie malsaine m’envahit. Et je déteste ce que je ressens.
— Tu me donnes envie de dégueuler ! Je vais te crever, démon. C’est une promesse !
— Je préfère que tu me tues, si c’est pour vivre encore dix ans loin de toi, ose-t-il dire. Mais d’abord, il faut tuer mon père, tu te souviens ? Tant qu’on ne l’aura pas fait, tu ne seras pas libre, Meg.
Je le fixe en silence. C’est trop, beaucoup trop… trop d’informations, de nouveautés. Je suis saturée, je sais plus quoi faire. Alors mon système limbique prend le dessus. La fuite. La meilleure des attaques.
Je fais volte-face et cours du plus vite que je peux, Némésis sur mes talons.
Damian reste seul au bord du canal, haute silhouette désœuvrée à moitié noyée par les ombres.
[1] « Réjouis-toi », en grec ancien. Formule de salutation.

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