Chp 7 - La Furie
Toulouse, le 3 octobre
16h30
De retour chez moi, je m'affale sur mon fauteuil, lasse et épuisée. La conversation avec maman m'a vidée de mon énergie. Elle aussi, elle me met la pression pour que je balance mes agresseurs... les parents de Chris ne m'ont jamais pardonné mon amnésie. Ils voulaient que je raconte tout sur la mort de leur fils, dans les moindres détails. La description de mes bourreaux.
Son goût. Le son de sa voix. La façon dont il me touchait.
Je peux pas raconter ça. Je ne le pourrais jamais. La seule qui sait quelque chose, c'est le Dr Bénédicte Courtois, et elle est tenue au secret professionnel. Pour le reste... ils ont retrouvé des corps, sur le site. Dans les décombres de la maison et dans des tombes anonymes un peu partout dans le parc. Le sous-préfet de la région à l'époque a été identifiée, ainsi qu'un avocat, quelques flics, des médecins, hommes d'affaires... que du beau monde, avide de grapiller un peu du pouvoir surnaturel de Vassili Kyanos. Sauf que ce dernier les a bien roulés.
J'allume l'ordi, vérifie mes mails. Rien de particulier. C'est alors que mon téléphone se met à vibrer.
De numéro inconnu : Ils te cherchent.
Je me fige. La terreur me reprend : je me force à la combattre.
Mon intuition ne m'avait pas trompée. Ils sont sur ma trace.
Le temps que je décide si je dois répondre ou non, un deuxième message débarque, de la même source.
De numéro inconnu : Ils vont bientôt te retrouver.
Non. Non.
Une peur atroce s'immisce dans mes veines. Malgré moi : ce n'est pas ce que j'avais prévu de ressentir en me retrouvant enfin face à quelque chose de concret.
C'est peut-être le moment d'appeler la police. Que se passerait-il si je parlais à Dumont de la photo, de ces messages ? J'ai déjà évoqué le sujet avec Tom. Il m'a demandé si je comptais en parler à la police... rapidement, je lui envoie un message :
De moi : C'était bien eux. Ils m'ont recontactée.
Tom me répond immédiatement.
De Tom : Tu peux venir chez moi. Ce sera plus sûr. Je contacte Dumont. Ne prend aucune initiative inconsidérée.
Savoir que je suis soutenue me donne de nouvelles forces. Et le courage de répondre à ces messages. Je saisis mon smartphone à deux mains, tape nerveusement, tentant de calmer les battements de mon cœur.
De moi : Comment t'as eu ce numéro et cette adresse, enfoiré ?
De numéro caché : Je peux te l'expliquer, si tu veux. Je veux t'aider.
De moi : Va te faire foutre, Damian.
Le téléphone se met à sonner. Je le lâche, et en tombant, l'écran se fissure, comme la maîtrise que je pensais avoir des évènements. Je ne pensais pas que recevoir des nouvelles de Damian me ferait un tel effet. Quelque part, je pensais que son père l'aurait tué, pour le punir de ce qu'il a fait... mais non. Il est en vie.
Nouveau flash. Je revoie son visage, ses yeux si bleus. Le couteau sacrificiel dans sa grande main pâle, ce kriss malais à la lame cruellement gondolée, conçue pour faire souffrir, causer le plus de dégâts possibles. Je le vois brandir cette arme, la lever au-dessus de moi. L'acier dans son regard, ses pupilles minuscules, resserrées, son visage qui, soudain, n'exprimait plus aucune émotion. Ma détresse, mais aussi mon soulagement que le supplice soit bientôt terminé.
Il est comme son père, finalement. Le même. Le même.
La sonnerie résonne dans le vide, alors que l'écran affiche un dernier message :
De numéro caché : Si tu ne viens pas à moi, c'est moi qui viendrais.
Je réalise alors que je ne suis pas prête à faire face à nouveau aux Kyanos. Pas du tout prête.
Et mon premier réflexe est la fuite.
Je n'ai pas menti en disant à Tom que j'avais une solution de repli. Avec l'argent de ma grand-mère, j'ai acheté non pas un, mais deux petits studios : je loue le deuxième pendant l'été, histoire de le rentabiliser. Mais en ce moment, il est libre. En cinq minutes, j'ai fait mes bagages, entassé dans un sac tout ce dont j'ai vraiment besoin. Le reste est dans l'appartement B : armes, ordis, vêtements, croquettes de la chienne, et assez de bouffe pour tenir un siège. Avant de sortir, je vérifie bien les alentours. Même s'il n'y a personne, il est possible que Damian ait posé une caméra quelque part, dans la rue devant chez moi. Alors, j'attends le camion de livraison de nourriture pour personnes âgées qui passe tous les matins dans la cour de l'immeuble. Pendant ce temps-là, j'appelle deux taxis, en leur disant bien de rentrer dans la cour. Comme ça, il les verra sortir sur sa foutue caméra, ou de l'endroit où il se planque. Il devra choisi entre filer l'un des deux. Mais moi, je serais dans le camion de livraison, avec Némésis. J'en sortirais le plus loin possible, pour brouiller les pistes.
Bon courage, Damian. Que la chasse commence. Sauf que cette fois, ce n'est pas moi qui vais courir dans la forêt. Ce sera toi.

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