Chp 8 - Le Démon

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Toulouse, le 3 octobre

20 h


Meg croit m'avoir échappé. Mais j'ai bien repéré son petit manège. Je loue l'appartement d'en face, et je l'espionne au télescope tous les jours. Elle vit au sous-sol, certes... mais une de ses fenêtres – à barreaux – donne sur la rue. Impossible d'entrer par-là, évidemment. Mais on peut espionner, quand les rideaux sont ouverts.

Il y a la concierge, aussi, à qui elle n'a pas pensé. Meg n'a peut-être pas été séduite, mais les femmes me trouvent beau, en dépit de la cicatrice que m'a collée l'ogre. Y en a même qui trouvent que ça ajoute à mon charme – c'est ce que m'a confié la rousse que j'ai serrée sur une appli de rencontre il y a deux jours, avant que je lui dise de se casser. Bref : la dame qui garde l'immeuble m'a toujours laissé passer, moi et mes faux paquets Amazon. C'est comme ça que j'ai pu accéder à beaucoup de choses, comme la boîte aux lettres de Megane. J'ai même croisé sa chienne, vraiment adorable, alors qu'elle attendait sa maîtresse au téléphone dans son appart, la porte ouverte. Que de choses intéressantes j'ai pu glaner ce jour-là.... J'étais venu dans l'idée de l'empoisonner, à la base, mais j'en changé d'avis. Je l'ai attirée avec une friandise neutre : elle a d'abord été méfiante, mais elle a fini par la manger, quand je me suis un peu éloigné. Surtout, elle a entendu ma voix, et l'a associée à quelque chose de sympathique. Quand je suis revenu le surlendemain, profitant d'un entrainement de Meg, elle a à peine aboyé. Je lui ai filé une lanière de couenne de cochon sous la porte, et pendant qu'elle s'activait à l'attraper, j'ai pu bidouiller la serrure en paix. Les caméras, dont j'avais repéré l'emplacement la veille, avaient déjà été désactivées. J'ai profité de l'absence de Meg pour les remplacer par mon propre matériel, directement relié sur mon système. Un jeu d'enfant. Je trempe là-dedans depuis plus longtemps qu'elle : même si elle est douée, je reste le meilleur.

J'ai compris sa tactique en la voyant sortir et se glisser dans la camionnette du livreur de bouffe pour vieux avec sa chienne, ni vue, ni connue. Le mec est redescendu sans se rendre compte de rien. Moi, j'ai sauté sur ma moto pour le suivre. Enfermée dans son camion, Meg n'avait aucun moyen de savoir que j'étais juste derrière elle. Si ça avait été mon frère, elle serait morte... il l'aurait cueilli dès sa sortie. Mais pas moi. Je me suis planqué, et j'ai attendu patiemment de voir où elle allait. Un entrepôt à Balma-Gramont. Elle a fait faire un tour à sa doberman, puis elle s'est engouffrée dans le métro. Je l'ai suivi, comme une ombre. Elle est revenue dans le centre... Vers sa tanière numéro 2, située à peine à quelques rues de l'ancienne, rue Vélane. Malin. Mais j'avais déjà marqué l'endroit, ayant trouvé une facture d'eau malencontreusement envoyé à son ancien domicile. Et je me suis installé dans ma deuxième planque, tout naturellement. Je préfère cette nouvelle tanière à la première. Elle est située au premier étage, et j'ai un meilleur accès à l'intérieur, par la fenêtre. Par contre, il va me falloir escalader, pour aller la voir. Et il n'y a pas de concierge. Pas grave. J'irais lui rendre visite cette nuit. J'ai hâte. J'ai besoin de la voir, de la sentir près de moi. Parfois, je me couche dans son lit, quand elle n'est pas là. Je joue à la balle avec la chienne : elle m'adore. J'aime uriner dans ses toilettes, aussi. J'ai déposé dans ses draps une goutte de mon désir, un soir, enivré par son odeur partout autour de moi... Malheureusement, je suis obligé d'effacer toutes les traces avant qu'elle n'arrive. C'est pour ça que je suis aussi impatient de me montrer à elle au grand jour. J'ai trop attendu, et j'en peux plus. J'ai besoin d'elle, qu'elle me parle. Qu'elle sache que je suis là, à veiller sur elle depuis tout ce temps. Maintenant, elle n'a plus le choix. Elle a besoin de moi. C'est une question de vie ou de mort, pour elle. Il va falloir que je le lui fasse comprendre. Et pour cela, quoi de mieux que d'organiser une petite confrontation avec mon frère ? Comme ça, elle saura que la situation est grave, et qu'elle doit compter sur moi. À deux, on peut les vaincre. Toute seule, elle n'a aucune chance.

Elle tire les rideaux. Je ne peux plus la voir par la fenêtre. Je m'assois devant mon ordinateur, plein écran sur sa chambre. Elle se déshabille... je ne me lasse jamais de la regarder. Le tatouage sur son dos. Ses fesses bombées. La culotte noire et simple, le soutien-gorge de sport qu'elle balance sur son lit. Ses petits seins aux tétons roses, son ventre plat. Et le buisson ardent, où il y a cinq ans, tintait un anneau d'or... évidemment, elle ne l'a plus. De toute façon, j'aimais pas. C'était la marque de mon père, comme celle que Michail lui avait imprimée au fer rouge à l'intérieur de la cuisse. « Propriété de Hadès », en grec ancien. Quelle connerie... Meg n'appartient qu'à moi.

Elle quitte la chambre. Je switche sur la caméra de la salle de bain. Elle entre dans la douche, secoue ses éclatantes boucles rousses. La première année, en sortant de l'hosto, elle les avait coupées, à mon grand regret.

Ma petite Meg... ça a été un challenge de retrouver sa trace. Elle n'est pas venue à l'enterrement de son ex : c'était notre première piste, et c'est ce qui lui a permis d'échapper à Michail si longtemps. Mais moi, j'y suis allé, et j'ai discuté avec quelques-uns de leurs copains, sans en faire le rapport à mon frère. Ils m'ont parlé d'elle, de ses parents. Je leur ai rendu visite, à eux aussi, en me faisant passer pour un ancien pote de classe de leur fille. Ils n'ont pas pu me donner ses nouvelles coordonnées, mais je suis revenu fouiller, et c'est comme ça que j'ai trouvé son premier refuge. Ensuite, elle a déménagé quasiment tous les ans. J'ai failli la perdre, une fois. Sans nouvelle d'elle pendant deux putains d'années... j'ai cru que j'allais devenir fou. Puis elle a réapparu. Le lien, ça a été ce Tom, un ancien flic chargé de l'affaire. Je m'étonne d'ailleurs que ni mon père ni mon frère n'aient creusé cette piste. Ils n'ont pas dû bien chercher. L'incendie du Manoir a porté un coup à l'ogre, il a dû sécuriser ses affaires, effacer certaines traces, et même, éliminer des contacts qu'il avait en France. Une amputation rapide et nette, sans peur des pertes ni regret, comme il sait si bien le faire. Vassili Kyanos ne fait pas dans les sentiments. En tout cas, faire le ménage l'a accaparé durant les premiers mois, et c'est là qu'il m'a confié l'affaire.

Damianos, répare tes conneries. Traque la fille, retrouve-la, et livre-la moi.

Je savais que ce serait le test ultime. Je lui ai donc livré des bribes d'infos, quand je pouvais. Megane est en vie quelque part, elle est protégée par les flics, ils lui ont donné un nouveau nom, bla bla bla. Il accueillait les nouvelles sans faire de commentaire, le visage fermé. Une fois, je lui ai même fourni une photo floue, histoire de lui filer un plus gros os à ronger. « Je crois que c'est elle », lui ai-je dit. Il l'a contemplé longuement, une moue dégoûtée sur le visage, puis l'a jetée au feu. Les flammes se reflétaient dans ses prunelles alors qu'il la regardait brûler, comme possédé. C'est là que j'ai compris que son intérêt pour son petit joujou s'était transformé en pure haine. Parce qu'elle lui a échappé. Et qu'aucune femme ne résiste à Vassili Kyanos. Même Kitty, à la fin, était consentante pour le grand départ. Elles veulent toutes mourir pour lui, quand il leur dit de sauter.

Je retourne à ma contemplation de cette perfection féminine qu'est Megane. L'eau coule sur sa peau de lait. Elle ferme les yeux, la gorge offerte, les traits enfin détendus. Je me souviens de son visage lorsque je soulageais ses douleurs de mes caresses, en cachette d'Hadès et du Minotaure. Elle était incapable de dissimuler son extase, le plaisir que je lui donnais. Je pansais ses plaies, je m'occupais d'elle. Je lui apportais à manger, je la réconfortais. Elle me faisait confiance. Puis mon frère a tout fait capoter. Il ne supportait pas notre relation, notre amour naissant. Non seulement il m'a dénoncé à Hadès – le seul autorisé à la faire jouir, comme il disait, incapable de voir qu'il ne lui donnait aucun plaisir -, mais surtout, il a dit la vérité à Megane. C'est surtout ça, qui nous a séparé, plus que les punitions qui ont suivi. Elle et moi, forts de nos sentiments réciproques, on aurait été capables de tout supporter. Mais elle ne me faisait plus confiance. Ils ont tout gâché.

Puis l'ogre a décrété qu'il fallait qu'elle meure, elle aussi. C'est ce qui a été déterminant, pour moi.

Meg passe ses mains enduites de gel douche sur sa poitrine parfaite, savonne son cou gracile. Les yeux mi-clos, je m'imagine mon petit scénario, comme tous les soirs quand je la mate. Je me vois entrer dans son appart – cette tanière où elle se croit en sécurité -, mon casque sur la tête. Ôter mon blouson en cuir et le jeter sur le lit. C'est le moment où elle sortirait de sa douche, et me verrait torse nu dans sa chambre. Ses yeux couleur absinthe se planteraient dans les miens – qu'elle ne pourrait pas voir, à cause de la visière du casque. Et, pendant cet instant suspendu, elle chercherait une porte de sortie. Sauf qu'il n'y en aurait pas. Au moment où elle s'élancerait... je la cueillerais au vol, poserais mes mains sur sa gorge délicate et la jetterais sur le lit. Je la verrais, tremblante de peur et de désir, me demander ce que je veux. C'est alors que je libérerais mon membre engorgé de mon pantalon, et d'un geste sans équivoque, lui ordonnerais de la prendre entre ses lèvres délicieuses... ce qu'elle ferait, comme une gentille biche bien dressée, son regard de panthère brûlant de ce cocktail de haine, de peur et de désir qui me fait décoller. Sauf qu'elle le ferait par amour, et par désir pour moi. Pas sous la contrainte ou la peur.

Tout mon sang converge vers ma queue, tendant le tissu de mon jogging. J'en peux plus. Je tire le coton vers le bas d'un geste brusque, et, avec un grognement impatient, saisis ma verge érigée. Du pouce, je frotte mon gland pour l'humecter, puis saisis ma hampe et entame les mouvements de va et vient, visualisant Megane en train de s'étouffer sur ma queue... sans la quitter des yeux. Le spectacle est autant dans ma tête que sur l'écran. Megane glisse ses mains entre ses jambes, pour se savonner la face interne des cuisses. C'est ma langue qui devrait être là, pas ce foutu gant de toilette. Son savon tombe sur le carrelage, et elle se baisse pour le ramasser, révélant les replis roses de sa petite chatte tendre. Je vais jouir, putain, je vais...

La sonnerie du téléphone me tire de ma contemplation. Michail. Bordel... il a bien choisi son moment !

Je débande aussitôt.

Fais chier.

— Ouais, maugrée-je en décrochant.

— Le mec de Ioannis vient d'arriver en ville, m'annonce-t-il tout de go.

Mon frère s'embarrasse rarement de fioritures. C'est un esprit cartésien, métallique.

— Son mec ? Il a un mec ? demandé-je avec un mauvais sourire, les yeux toujours fixés sur le corps magnifique de ma déesse, malheureusement caché par la serviette qu'elle vient d'attraper.

Je sais que ce genre d'allusion l'énerve. Michail est foncièrement homophobe, et pour lui, taxer de gay l'homme de main d'un des meilleurs « amis » de notre père équivaut à un blasphème, un crime de lèse-majesté.

— Fait pas le con, grogne mon frère. On en a parlé hier soir, tu te souviens, ou t'étais trop bourré ? Papa prend ça très au sérieux. Le gars est déjà sur le coup. Il fait partie de la famille Kelmendi, tu te rappelles peut-être de lui... Dimitri. Il veut te voir, et vérifier avec toi tes dernières recherches. Tu dis que tu as une piste...

— Ouaip, réponds-je en faisant claquer mon zippo. Je me rappelle. Mais je veux pas que ce type extérieur à la famille récolte tous les lauriers de cinq ans de traque.

Megane est à moi. Je refuse déjà qu'un autre mec s'approche d'elle, alors un membre des Kelmendi... c'est hors de question.

— Les Kelmendi, c'est presque la famille, réplique Michail. Dans le Cercle, ce sont les plus proches de nous.

Je coupe court.

— Non. Je veux pas voir ce mec. Je vais serrer Megane ce soir.

— Prononce pas ce nom ! peste mon frère. Surtout pas au téléphone.

— Pourquoi pas ? C'est son nom.

— Les biches n'ont pas de nom.

Elle, si.

— C'était pas une biche ordinaire, grincé-je malgré moi, les dents serrées. Même lui le dit.

Michail ne me contredit pas, sur ce coup-là. L'ogre appréciait particulièrement Megane, à l'époque : pendant les repas, il n'avait que son nom à la bouche, et il descendait la voir tous les soirs après le dîner. Ça me mettait les nerfs en pelote, et Michail aussi, même si c'était pour d'autres raisons.

— Tu sais où elle est, alors ? insiste-t-il. Tu ne nous as pas fait descendre dans ce bled pour rien, finalement !

J'ai laissé entendre que Megane pourrait être dans cette région il y a un mois, déjà. Mon père a pris ses dispositions, et nous a cantonné dans cette ville provinciale, mon frère et moi, avant de repartir gérer ses affaires à droite et à gauche. Michail déteste, d'autant plus que je ne leur ai plus donné d'info par la suite. Jusqu'à aujourd'hui.

— Je comptais la capturer ce soir. Mais puisque tu me dis que c'est Dimitri qui va en tirer toute la gloire, je remets ça à plus tard.

— Non, non ! On lui dit rien.

Mon frère a mordu à l'hameçon.

On ?

Mon sourire ne s'entend pas, heureusement.

— Juste toi et moi, s'empresse de dire Michail. Comme au bon vieux temps.

Je laisse passer un petit silence, qu'il croie que je réfléchis.

— Ça me va, finis-je par lâcher. Attends que je t'appelle, ce soir, et tiens-toi prêt. Si tu préviens papa, je ne mettrais pas le plan en route. Je voudrais lui faire la surprise.

— Tu veux te faire pardonner, c'est ça ? Bonne idée. Mais ne fais pas tout capoter, cette fois ! Il ne te le pardonnerait pas.

— Je sais. À plus, Michail.

Je lui raccroche au nez, pour le laisser mariner dans son jus. Et reporte mon attention sur l'écran.

Meg s'est rhabillée. Elle s'est assise devant ses écrans, bien sagement. On a tellement en commun, elle et moi... quand je l'ai connue, c'était une petite intello tout droit sortie de prépa. Maintenant, c'est une tigresse aux griffes affûtées. Mais ce soir, elle va se souvenir du goût de la peur, à nouveau.

Désolé, Meg. Mais tu ne me laisses pas le choix.

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