Le Manoir - 5

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Comment décrire la nuit qui m’a brisée, celle qui a défait celle que j’étais ? Il y eut un avant et un après, dans mon existence, et ce sont ces premières heures d’horreur qui furent déterminantes. Dix ans après, je me rappelle encore du moindre détail. Le bruit de l’emballage qu’on déchire, celui du latex sur un sexe mouillé. La lumière des néons qui clignotait. La douleur cuisante sur mon dos lacéré par le cuir, puis celle sur mon anus impitoyablement labouré. Mes hurlements. Mes pleurs. Le souffle bestial de l’homme – si on peut appeler ça un homme – qui s’active au-dessus de moi. Oui, tout ça, je le revis encore chaque nuit. Quelque part, je ne suis jamais sortie de ce manoir. Et mon esprit fracturé, celui de cette fille stupide et naïve que j’étais, si sûre de son inviolabilité, erre encore dans ses ruines, avec le fantôme de Chris. Sans jamais pouvoir lui parler, le réconforter. Dans la tragédie éponyme de Sophocle, la jeune Antigone dit à Créon que si personne ne va chercher son frère, qui git désacralisé sur le champ de bataille, alors, son âme errerait éternellement. C’est pour ça qu’elle est morte, dans la pièce, qu’elle a choisi de défier le roi au prix de sa vie. Elle ne pouvait pas laisser son frère tout seul, en dépit de toutes ses failles, du fait qu’il ne la connaissait, finalement, à peine. Antigone est morte, comme Megane, car si j’ai réussi à survivre et à m’enfuir plus tard, j’ai été partitionnée par Hadès cette nuit-là. Moi aussi, mon âme hante encore les piliers calcinés du Manoir de l’Enfer, avec celles de ses innombrables victimes.


*


Après m’avoir fouettée et sodomisée, Vassili Kyanos – Hadès – a porté mon corps supplicié jusqu’à la chambre où ses cerbères m’avaient mise initialement, le temps que je rétablisse et que les résultats des prélèvements parviennent à Thanatos. Le fils aîné aux longs cheveux couleur de mort était étudiant en médecine, alors : je l’ai appris plus tard, en fouillant sur le Net. Un atout précieux pour la famille… il est diplômé, maintenant, mais n’exerce pas. Pas vraiment. Enfin, c’est une autre histoire. Mais avant de parler de lui, je dois revenir à l’inventaire des atrocités qu’ils m’ont fait subir ce premier soir. Marquage au fer rouge, à l’intérieur de la cuisse droite, aux armes du clan. « Propriété d’Hadès Kyanos », en grec ancien. Thanatos a également passé un anneau d’or dans le capuchon de mon clitoris : c’était à ça que servait tous ces préparatifs sur la table en inox. Est-ce que je me suis débattue, ai-je hurlé ? J’aimerais dire que oui. Mais j’étais trop assommée pour réagir : non seulement Hadès m’avait matée, mais son fils m’avait injecté un tranquillisant, qui m’a assommé comme un bœuf à l’abattoir. Et j’ai dormi dans ces draps de satin, alors que la tempête se déchainait, que les chants rituels montaient des salons du manoir et que le corps de Chris pourrissait dehors.

Car ils l’ont laissé là, des jours durant. Tout le temps de ma convalescence, en réalité. Il me suffisait d’ouvrir les rideaux pour le voir. Je ne le pouvais pas, évidemment ; j’étais incapable de me lever, le dos réduit en charpie par les coups d’Hadès, mais Thanatos le faisait pour moi, aussi consciencieusement qu’il changeait mes pansements, me nourrissait ou prenait mes constantes. Tous les jours, il me forçait à contempler le cadavre grimaçant de mon premier amour, pendu à ce chêne. J’en rêve encore la nuit. Est-ce que j’aimais vraiment Chris, de la façon violente, intense et toxique que j’ai connue plus tard, alors que j’étais devenue une autre personne, aux sentiments plus forts, plus impies et plus sauvages ? Là n’est pas la question. C’était mon petit ami, le seul repère familier qui me rattachait à mon identité. Une partie de ma vie. Et ils l’ont désacralisé, comme tout le reste.

Une nuit, dans mon délire de fièvre et de drogues, j’ai vu le jeune homme aux yeux si bleus et aux cheveux si noirs. Il se tenait assis au bord de mon lit comme un gros chat noir, et me fixait, le menton posé entre ses bras croisés. Pour moi, c’était une apparition. D’autant plus que ce que m’avait injecté Thanatos me rendait incapable de bouger. Mais je me souviens de sa voix, qui psalmodiait en grec ancien. Douce, profonde, rassurante. Du velours sur mes blessures.

Dors, me disait-il, je veille sur toi. Cette nuit, personne ne viendra déranger ton sommeil, et tu peux laisser ton esprit courir dans les champs d’asphodèles.

Le lendemain, lorsque Thanatos a ouvert les rideaux, la corde pendait dans le vide, coupée nette. Le corps de Chris avait disparu.

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