Chp 9 - La Furie

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Je dois quitter la ville. Changer de vie, à nouveau. C’est trop dangereux, avec Damian qui a retrouvé ma trace. Sait-il où j’habite, maintenant ? Probablement. Il est malin, très malin.

Mais je suis également consciente que si je fuis maintenant, je ne retrouverai pas la trace des Kyanos avant de nombreuses années. Je me sentirais toujours en danger, sur le qui-vive, aux aguets. Et je le serais. Car ils ne cesseront jamais de me poursuivre, jamais.

Je suis décidée à mettre un terme à tout cela. Maintenant. Si l’affrontement final doit avoir lieu, ce sera ici, selon mes termes.

Alors, je prends mon téléphone et appuie sur le dernier appel inconnu, prenant enfin l’initiative.

Damian décroche immédiatement, sans rien dire. J’entends son souffle : il attend, patient. À croire qu’il me guettait, quelque part.

C’est peut-être le cas.

Je m’approche de la fenêtre, me plante devant et ouvre le rideau d’un coup sec.

— Tu me vois ?

Sa voix résonne, sombre et grave.

— Oui, avoue-t-il sans phare.

Le salopard. Il me traquait, donc.

Je prends une grande inspiration. J’ai décidé de l’utiliser. Comme un outil, une arme.

— Tu as dit que tu voulais m’aider à les tuer. C’était du sérieux ?

— Oui, souffle-t-il. Je le veux toujours.

— Très bien, Damian. On va le faire.

— J’ai un plan, justement, dit-il très vite.

Sa voix a changé. Je le sens fébrile, excité.

— Vas-y, balance.

— Pas au téléphone. On peut se voir ?

— Non. Tu me vois déjà, de toute façon.

— En tête à tête, je voulais dire.

— Montre-toi, et j’y réfléchirai.

Sa haute silhouette apparait à la fenêtre d’en face. Juste en face, putain. Il était juste en face.

Il ne pousse pas le gimmick jusqu’à me faire coucou. Il n’a jamais été ce genre d’homme.

— T’habites là ? dis-je durement, les yeux fixés sur les abdos en béton armé visibles à travers sa chemise ouverte.

Des tatouages, aussi. Il a marqué son corps, transgressant l’interdit posé par son père. Vassili Kyanos voulait ses fils et ses femmes aussi lisses que des statues antiques. « Les tatouages, professait-il entre deux pipes, allongé dans son lit fastueux, sont la marque des métèques, des esclaves ».

— C’est juste provisoire, se défend son fils.

— J’espère bien, grincé-je.

— Bon, on peut se voir ? Je peux venir sonner chez toi, si tu veux.

Bah oui, bien sûr. Et apporter le pain, tant qu’à faire. Il suffit de traverser la rue.

— Pas question que tu foutes un pied chez moi, Kyanos. Si on doit se rencontrer, ce sera dans un lieu public.

— Où ça ?

— Je te le dirais quand j’y serais. J’y vais d’abord. Si je vois que tu n’es pas seul, je me casse.

— C’est de bonne guerre, admet-il, beau joueur.

Je lui donne rendez-vous au jardin du Museum d’histoire naturelle, près de la cascade artificielle. Puis quitte la maison, sentant son regard posé sur moi jusqu’au coin de la rue. Là, je cours. Le plus vite possible. Prends tour et détours, comme une renarde, jusqu’aux Carmes, la rue Pharaon, et enfin, le Jardin des Plantes, où je lui envoie un SMS pour lui donner le nom du lieu. Enfin, je me planque dans la foule de mères de familles et de gosses autour du manège, les yeux rivés sur la cascade de l’autre côté de la petite rivière.

J’observe Damian arriver, s’appuyer nonchalamment contre la rambarde, attendre. Quelques idiotes passent en gloussant devant lui, sensible à sa haute taille, sa silhouette athlétique, sa gueule d’ange souillé et le casque de moto qu’il tient sous le bras. Il n’est donc pas venu à pied, ce qui explique sa rapidité. Ces meufs qui le matent sans vergogne, j’ai envie de les attraper et de les secouer très fort, de leur dire de se réveiller.

Damian est beau, OK. Très beau, même. Mais c’est un monstre. Un démon.

Le digne fils de son père.

Je monte dans le petit pavillon au sommet de la cascade. Là, je lui lance un caillou. Jouissif, de le voir rentrer la tête dans les épaules, caillassé comme un paria. Il se retourne, lève la tête. Un sourire narquois apparait sur ses lèvres lorsqu’il me voit.

— Monte, lui dis-je avant de reculer hors de sa vue.

Même pas une minute plus tard, il est là. À croire qu'il a volé jusqu'au kiosque.

— Sympa, ce petit jeu de piste. J’aime bien.

— C’est pour que tu gardes la forme, répliqué-je sans sourire, les bras croisés. Quoique tu m’as l’air d’avoir bien fréquenté le gymnase.

— Toi aussi, dit-il en me regardant d’en bas. Mais je pensais pas que t’aurais remarqué pour moi…

Ce foutu sourire charmeur… insupportable.

— Garde tes mimiques de beau gosse pour les cruches qui font l’erreur de baver sur tes muscles sans voir tes cornes, Kyanos. Bon, ton plan, c’est quoi ?

Il se permet un petit ricanement, histoire de garder contenance. Ce n’est pas le fils de son foutu père pour rien. En fait, il lui ressemblera probablement comme deux gouttes d’eau, dans vingt ou trente ans.

— L’ogre débarque, m’annonce-t-il d’ailleurs, et il veut organiser une bacchanale.

Une bacchanale. Bordel. L’une de ces affreuses orgies où avec ces potes, que des tarés libidineux comme lui, violaient des pauvres filles sans défense tout leur saoul, sur fond de décorum mystico-sadique.

— C’est le moment d’appeler les flics, alors ! Quand ? Où ?

Damian s’adosse à la balustrade du kiosque, croisant ses bras musculeux. La façon dont son sweat-shirt noir menace d’éclater sous la pression de ses biceps m’arrache une grimace.

— Un château à une trentaine de minutes de Toulouse, dans deux semaines. Il veut que tout soit légal. Aucune fille ne sera maltraitée, ou tuée. Que des nanas consentantes, qui chiffrent leurs prestations. Il compte embaucher des professionnelles.

— Cool, ironisé-je. Je suis contente pour elles : elles vont se faire plein de fric, car j’imagine que la sodo sans capote et la flagellation coûtent un paquet de pognon, sur le marché du sexe. Quoique je doute que ton foutu géniteur soit capable de se retenir de les maltraiter, si tu vois ce que je veux dire… Ces malheureuses vont hurler, et quand elles vont vouloir se casser, ce sera trop tard.

— C’est des putes, elles connaissent les risques du métier, réplique durement Damian. Mais ce que je vois, moi, c’est surtout une superbe opportunité pour frapper. Il ne s’y attendra pas. Et quoi de mieux comme écrin pour ta vengeance qu’un setting proche des lieux du crime ?

— Tu veux que je m’introduise dans ce château pendant l’orgie en mode Bayonetta et lui coupe les couilles en plein coït, c’est ça ? demandé-je en haussant un sourcil.

Damian hoche la tête.

— Déguisée en escort, avec une perruque. Je t’aiderais à dissimuler tes tatouages avec un conceler de théâtre. De toute façon, tu sais comment c’est : on portera tous un masque.

— Mais t’es cinglé, ma parole, sifflé-je, admirative. C’est de la vraie commedia dell’arte, que tu nous concoctes là !

Son sourire s’élargit.

— Je pensais plutôt à une tragédie sanglante, mais pourquoi pas. Tant que mon père crève à la fin, tout me va.

Damian est fou à lier, ça, c’est sûr. Mais ce plan est dingue. Chances de réussites ? Presque zéro.

— J’imagine qu’il y aura les petits potes de ton père… la mafia albanaise, par exemple.

— Y aura Dimitri, oui. Mais à deux, on peut se le faire aisément. Surtout qu’il ne s’y attendra pas. Le plus dur, ce sera Michail. Il ne participe jamais vraiment, et garde l’œil sur tout, comme un chien de chasse. Mais avec l’effet de surprise…

— Et comment tu vas faire pour convaincre ton père de me recruter, moi ? J’imagine qu’il a ses propres filières, ou qu’il demandera à ton frère.

Damian sourit.

— Rien de plus facile. Je dirais que t’es ma meuf.

Je manque de m’étouffer avec ma propre salive. Sa « meuf », moi…

— Tu ne serais pas en train de prendre tes rêves tordus pour la réalité, Kyanos ?

— Il n’appartient à nous de faire de ce rêve, une réalité, murmure-t-il d’une voix plus suave.

Je le fixe, haineuse. Quel sale con…

— Mon père est jaloux comme un tigre, ajoute-t-il très vite en passant sa main dans ses boucles brunes. Tu sais comment il est… dès qu’il apprendra que j’ai une nana, il voudra que je l’amène. Pour la sauter, évidemment. Je lui dirais que je t’ai rencontré sur le Net, sur OnlyFans ou un truc comme ça, pour justifier le fait d’amener une civile à une orgie…

— Et tu penses vraiment qu’il gobera tout ça ? Ton père est loin d’être con, et tu m’as dit qu’il était sur mes traces, prêt à m’attraper.

Damian relève ses yeux perçant sur moi. Et soudain, j’y vois la même lueur qu’il y a dans les yeux de son père, celle du prédateur.

— C’est moi qui étais sur tes traces, Megaira. Pour son compte, officiellement. Mais c’était moi. Toujours moi.

Et il m’a retrouvée. C’est vrai.

Mais je ne lui donne pas la satisfaction de le dire.

— OK, soupiré-je, je vais réfléchir à ton plan.

— Il va falloir te décider vite. Il nous reste peu de temps, la fenêtre de tir est étroite. Je te le répète, mon père est puissant, bien entouré. C’est rare de le voir s’exposer autant.

Je sais qu’il a raison. Mais me jeter dans la gueule du loup comme ça, en me faisant passer pour la régulière de Damian, en plus…

C’est l’audace et la ruse d’Ulysse qui l’a toujours rendu victorieux, sa « mètis ». Qui disait ça, déjà ? Ma prof de grec à Henri IV, ou Vassili Kyanos ? Non. C’était Damian, qui me l’a dit, cette nuit-là.

— Bon, je te donne ma réponse avant minuit, lâché-je.

Damian jette un œil à sa montre.

— Il est presque 18h. Tu me permets de t’inviter au resto, ce soir ?

Je le scanne des pieds à tête, grimaçante.

— Redescends un peu sur Terre, Kyanos. Je veux bien faire alliance avec toi provisoirement dans le but de dégommer ta sale famille, mais pas au point de fraterniser.

— C’est pas fraterniser, c’est préparer la bataille, répond-il en s’allumant une cigarette, pas du tout décontenancé. Tu l’as dit toi-même, mon père est loin d’être con… il t’interrogera, sois-en sûre. Il faut que nos deux versions concordent.

— J’ose même pas imaginer le scénario de merde que tu vas lui servir, soupiré-je en levant les yeux au ciel.

— Il sera un peu olé-olé, bien sûr, ose-t-il. Il faut donner un os à ronger à Cerbère, pour passer la porte de l’Érèbe… alors, partante ? On peut aller où tu veux, même chez Michel Sarran. C’est toi qui choisis.

Le resto le plus cher de Toulouse ? Pourquoi pas, si ça peut le faire casquer. Mais je sais que les Kyanos sont pleins aux as, à un tel niveau qu’un deux étoiles Michelin ne coûte pas plus cher qu’un MacDo, pour Damian.

— Non, on va plutôt bouffer chez moi. Je pourrais mieux te surveiller, comme ça. Et Némésis sera là, prête à intervenir, si tu tentes quoi que ce soit de… bizarre.

— Ta chienne m’aime bien, sourit Damian. Moi aussi, d’ailleurs !

— Si je lui dis « bouffe moi ce connard prétentieux », elle te sautera à la gorge sans hésiter, Damian, lui rappelé-je, vexée. Ne l’oublie pas.

— Bien sûr. C’est un honneur pour moi d’être enfin admis chez toi. Je n’osais pas en rêver.

Ce petit sourire ironique… pourquoi j’ai l’impression qu’il se fout de ma gueule, là ? Mais je ne peux plus reculer. J’ai décidé de lui faire confiance… pour l’instant. Le temps de faire la peau à Hadès et Thanatos… ensuite, ce sera lui, Daimon, le prochain sur ma liste.

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