Chp 9 - La Furie
Toulouse, le 3 octobre
22 h
Le vent de soir d'automne mord mes joues. Il commence à faire un peu frisquet le soir, et j'ai hésité avant de sortir courir. Mais Némésis a besoin de se dépenser. Et moi aussi, finalement. Il faut que j'évacue toute cette tension. Je ne peux pas me laisser gouverner par la terreur, continuer à vivre comme une morte-vivante. Ou alors, ils auront gagné.
Même si Damian m'a retrouvée, je doute qu'il ait placé des mouchards le long de tous les canaux et espaces verts de Toulouse. Même lui ne peut pas faire ça. De toute façon, je suis armée. S'il veut me confronter maintenant, en pleine nuit... je suis prête.
Je crois.
Je cours depuis une bonne demi-heure quand j'aperçois une silhouette vaguement familière, sous le pont des Minimes. Grand, costard élégant, longs cheveux blancs qui captent les rayons de la lune.
Le choc me coupe le souffle.
Ce n'est pas Damian. C'est son frère, Michail. Thanatos... le docteur Mengele du Cercle. À une dizaine de mètres de moi. Il ne m'a pas vue : cette portion du canal est cachée dans l'ombre des arbres. Il regarde sa montre coûteuse d'un air agacé.
Je m'arrête immédiatement, le cœur battant.
Ils sont là. Déjà !
Je ne pensais pas la nacelle aussi serrée.
Si lui se trouve ici... ça veut dire que les deux autres ne sont pas loin. Est-ce que Hadès est dans le coin ?
La terreur me monte à la gorge, acide, mêlée à un shot d'adrénaline.
Faut que je me barre de là. Vite...
Je fais demi-tour, en priant pour que Némésis ne me trahisse pas.
C'est alors que la haute silhouette d'un homme sort de l'ombre, se plaçant tout droit sur ma trajectoire, me coupant la route.
L'homme en noir. Celui qui me suit depuis deux ans.
Pendant un court moment de terreur absolue, j'ai l'impression de voir le terrible Maître du Cercle marcher vers moi, les mains dans les poches. Celui qui m'a réduite à l'état de petite chose à merci, tremblotante et suppliante. Hadès, alias Vassili Kyanos.
Grand, large d'épaule, athlétique. Et surtout, cette aura dangereuse, ténébreuse et prédatrice. Un gros loup aux yeux fiévreux, un tigre vorace.
Je recule au fur et à mesure qu'il avance, inexorable, vers moi. Mais la lumière révèle enfin son visage, éclairant ses courts cheveux noirs et épais, légèrement bouclés. L'absence de barbe sur la ligne acérée de sa mâchoire, et surtout, cette cicatrice caractéristique, qui traverse comme un coup de lame sa bouche large et sensuelle.
Damian Kyanos. Daimon.
Le salopard. Il était déjà beau avant... mais maintenant, on peut dire que le papillon a accompli sa mue. C'est devenu un aigle royal. Les traits virils, harmonieux, ciselés. Damian n'a pas changé, mais en même temps, il est différent. Plus massif, plus musclé, plus... mâle. Mais ses yeux, oh mon dieu, ses yeux plus bleus que l'Adriatique... ce sont bien les mêmes. Et les revoir me fait un choc, dont j'avais sous-estimé la portée.
Il s'approche nonchalamment, mettant à profit mon désarroi.
— Khairé, Megaira.
Cette voix envoûtante, à la fois douce et grave... comment ai-je pu l'oublier ? Et avec elle, le pouvoir ténébreux des Kyanos, celui de soumettre n'importe qui à leur bon vouloir...
Il relève ses yeux d'un cyan insoutenable vers moi, rejette une boucle noire en arrière. Et il me sourit, comme un flash vif-argent, une lame dégainée dans la nuit. C'est probablement le coup le plus dangereux que je vais subir ce soir. Et il me dérobe quasiment la capacité de penser.
Je suis cernée. Michail derrière, Damian devant... et Hadès ? Où est-il ?
Une terreur sans nom menace de me faucher les jambes. Je suis armée, mais ma haine ne suffit pas à combattre ma peur, et le chamboulement intérieur de revoir mes anciens bourreaux. J'essaie de reprendre ma respiration, de convoquer tout ce que j'ai appris ces dernières années. En vain. Mon corps refuse d'obéir, figé dans la tétanie.
La doberman, qui a senti ma panique, me regarde, inquiète. Croiser son regard confiant me fait enfin réagir.
— Va, Némésis, ordonné-je à ma chienne déjà aux aguets, oreilles dressées. Attaque ! Bouffe-moi cet enfoiré !
Elle file comme un missile, crocs dégainés. Je reprends espoir. Qu'est-ce que peut faire Damian contre quarante-cinq kilos de muscles et de vélocité, de vrais crocs ? Mais une fois arrivée devant lui, elle pile. Et le démon tend le bras, lui parle doucement.
Évidemment. Il l'a hypnotisée.
J'ai pas le choix. Il faut que je me sorte de ce piège.
Je déroule ma matraque télescopique sur toute sa longueur.
Damian lève un sourcil nonchalant, l'air sincèrement surpris. À quoi il s'attendait, ce connard ? À ce que je m'effondre en chialant ? Mais je suis plus la même. Il doit le comprendre.
La fonte siffle dans les airs, à pleine vélocité. Y a pas mieux que cette arme, pour une courte portée. Même un enfant, avec ça dans les mains, pourrait briser les os d'un homme adulte sans problème.
Mais Damian est rapide. Et retors. Un vrai démon, le pire des trois, en fait, avec ses manières doucereuses. Une griffe aiguisée cachée dans le velours. Il bondit sur le côté, leste comme une panthère.
— Meg, attends ! Faut que tu m'écoutes... mon frère n'est pas tout seul ! Je suis venu pour te prévenir.
— Et tu faisais quoi, toi, à me filer en douce ? hurlé-je en faisant tournoyer ma matraque dans les airs, sans répit. Quand-est ce que vous allez me lâcher, me laisser vivre ma vie ? Tu crois que je n'ai pas assez souffert comme ça ?
Je l'abats sur lui, à droite, à gauche. Damian esquive comme un boxeur, les mains légèrement montées devant lui. J'arrive pas à l'atteindre, merde ! Il est trop fort. Tout ce que j'ai fait, les heures à m'entrainer, à soulever de la fonte, ça n'a donc servi à rien ?
Soudain, son bras attrape le mien, implacable. Et il me désarme comme si j'étais une simple gamine. Ma matraque tombe par terre, en même temps que ma fierté... et mon assurance.
— Je veux juste te protéger, grogne-t-il en me plaquant contre lui. Je te l'ai dit, je veux la même chose que toi, depuis le début ! Tu le sais, merde, enfin ! Faire payer Hadès !
Hadès. Mon cœur s'emballe, alors que je gigote, impuissante, entre l'étau d'acier des bras de Daimon.
— Est-ce qu'il est là ? gémis-je comme une petite fille.
Je ne reconnais même plus ma voix. Qu'est-ce qui se passe, merde !
— Pas encore. C'est pour ça que je suis intervenu, murmure-t-il en écrasant son corps brûlant et musclé contre le mien.
La bile me remonte à la gorge. Je hais les deux frères Kyanos. Mais leur père, lui, me donne carrément envie de gerber. Et je sais à quel point le vieux bouc est machiavélique, vicieux. Michail et Damian ne sont que des agneaux, à côté.
— Faut se casser, maintenant, souffle Damian dans mon oreille, beaucoup trop près. Avant qu'ils nous repèrent... S'il te plaît... je t'expliquerai tout en route.
Je parviens à me dégager, et recule à un bon mètre du serpent, siffle Némésis qui nous regardait tous les deux, aussi perdue que moi. À ma grande satisfaction, elle vient se positionner à ma droite immédiatement.
Je jette un coup d'œil de bête traquée sous le pont. Thanatos est toujours là. Il a l'air franchement furieux. Mes yeux reviennent vers Damian, en train de taper un message à toute vitesse sur son smartphone.
— Je vais le lancer sur une autre piste, murmure-t-il, concentré.
Et effectivement, son frère sort son téléphone, lit quelque chose. Et se barre précipitamment.
C'est pas possible...
— Qu'est-ce que tu lui as dit ?
— Que je t'avais aperçu entrer dans le métro, dit-il en relevant les yeux vers moi. Le temps qu'il vérifie toute la station et les rames, on sera déjà partis.
— On ? C'est qui, ce « on » ?
Damian glisse son iPhone dans la poche de son sweat avec la même assurance qu'avait son foutu père.
— Je te raccompagne, bien sûr. Il faut qu'on parle, tous les deux.
Je secoue la tête.
— Non... non. Fous-moi la paix, oublie-moi ! hurlé-je dans un véritable cri du cœur.
— Pas question, dit-il en s'avançant dans ma direction, le visage sombre. Je pourrais jamais t'oublier, Megane. Il faut que tu l'acceptes !
Il n'essaie plus de passer pour un gentil. Il me montre son vrai visage, celui d'un démon possessif et jaloux, qui s'imagine que je suis sa chose... et, qui, de nouveau, tente de saisir mon bras.
Mon coup de poing le cueille par surprise. Il esquive, mais un peu tard cette fois : j'ai réussi à lui écraser son beau nez droit. Un filet écarlate coule de sa narine.
Le premier sang. Pas le dernier, oh non.
— Tu fais quoi, là ? grince-t-il, verrouillant son regard métallique sur le mien.
Il est furieux. Choqué que j'ai osé lever la main sur lui, moi, la victime pleurnicharde... ce constat me galvanise.
Je peux y arriver. Je peux lui résister. Lui faire face.
— Ce que je rêve de faire depuis cinq ans. T'es un homme mort, Damian Kyanos !
Je me jette sur lui à nouveau. Cette fois, Némésis s'agite en aboyant, tournant autour de nous. Elle ne comprend pas pourquoi je l'attaque, mais il faut qu'elle l'identifie comme un ennemi.
— Putain, mais écoute moi ! rugit Damian, tous crocs dehors.
Il se défend comme il peut sous l'averse de coups. Il semble d'abord avoir du mal à me maîtriser, mais je réalise, quand il bloque ou chasse mes attaques, que ses bras sont du béton armé. Lui aussi il s'est entraîné... et son corps musculeux est si dur ! Il parvient à refermer sa grande main aux phalanges rougies sur la mienne, et mes doigts libres trouvent sa gorge, appuyant sur sa pomme d'Adam.
— Merde, Meg, arrête, je ne suis pas ton ennemi...
Ses propos me mettent encore plus hors de moi. Pas mon ennemi, lui ? C'est qui, alors ? Mon ami, peut-être ? Après ce qu'il a fait ?
Il est obligé de me lâcher pour protéger sa gorge. Cette fois, je dégaine mon opinel. Je vais le saigner comme un porc !
Mais au lieu de prendre ses distances, il me tire contre lui et cale sa paume sur ma hanche. Sa bouche sanglante s'écrase contre la mienne. Je suis soudain envahie par son odeur, cet espèce de mélange de fragrances méditerranéennes issues du savon italien que les Kyanos utilisent et que je hais de toutes mes forces, et son parfum à lui, à la fois redouté et familier, qui me rappelle les puissantes effluves mâles qui émanaient du corps de son père alors qu'il pesait sur le mien. Je me sens soudain ramenée des années en arrière, dans cette putain de cage. Le bruit du fouet claquant sur la peau moite se mêle à la voix douce de Damian qui berçait ensuite mon corps brisé dans ses bras.
Tiens le coup, Meg. On va les avoir, je te le promets. Je suis là, toujours. Je ne te laisserai jamais tomber, tu entends ?
Je saute en arrière, comme un chat échaudé.
— Me touche pas, salopard ! crié-je, les yeux agrandis.
Damian baisse ses longs cils noirs. Il a l'air presque peiné. C'est ce que je croirais, en tout cas, si je savais qu'il n'avait pas de cœur.
— Je ne t'ai jamais oubliée, Meg, répète-t-il dans un murmure. Je t'aime toujours...
Foutu comédien ! Un curieux mélange de nausée, de pitié et de joie malsaine m'envahit. Et je déteste ce que je ressens.
— Tu me donnes envie de dégueuler ! Je vais te crever, démon. C'est une promesse !
— Je préfère que tu me tues, si c'est pour vivre encore cinq ans loin de toi, ose-t-il répondre. Mais d'abord, il faut tuer mon père, tu te souviens ? Tant qu'on ne l'aura pas fait, tu ne seras pas libre, Meg. Il te retrouvera toujours, et tu continueras à lui appartenir.
Lui appartenir... à Hadès...
Je fixe Damian en silence, ma poitrine se soulevant à chacune de mes respirations paniquées. C'est trop, beaucoup trop. Mon cerveau n'arrive plus à gérer. Je suis saturée, je sais plus quoi faire. Alors mon système limbique prend le dessus. La fuite. La meilleure des attaques.
Je fais volte-face et cours du plus vite que je peux, Némésis sur mes talons.
Fuir. C'est la seule arme que j'ai contre eux, finalement, depuis le début.
Damian reste seul au bord du canal, haute silhouette désœuvrée à moitié noyée par les ombres.
« Réjouis-toi », en grec ancien. Formule de salutation.

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