Chp 10 - Le Démon

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Megane m’a enfin accepté chez elle. Une belle étape de franchie. C’était presque trop facile… mais je ne dois pas m’emballer. Elle reste méfiante.

— Pose-toi là, dit-elle durement en me désignant une chaise. Et ne bouge pas. Némésis, surveille-le. S’il agite son extrémité fourchue, bouffe-le.

La chienne regarde sa maîtresse, puis s’assoit en face de moi, me fixant de ses yeux noirs, la tête légèrement penchée sur le côté. Je lui souris.

Il n’y a pas de beaucoup de meubles chez Meg, et aucune décoration. Comme dans mon appart. Mais ça reste, je ne sais pas pourquoi, plus féminin. Ça doit être l’odeur… ce parfum de femelle qui affole mes sens, et durcit déjà ma queue. La voir évoluer devant moi, accrocher sa veste en cuir et attacher ses flamboyants cheveux roux, est déjà excitant en soi.

— Tu vas faire à manger ? lui demandé-je. Je peux t’aider. Je cuisine bien, tu sais. Michail dit toujours…

— On va commander sur Uber, coupe-t-elle sans me regarder. Le jour où je cuisinerai pour toi, Kyanos, il neigera en Enfer.

que je suis bon à marier.

Elle ne m’a pas laissé terminer. Mais j’adore quand elle me parle comme ça, si virulente… parce que je sais qu’elle va craquer, et gémira bientôt mon nom d’un ton suppliant. Ce n’est qu’une question de temps. Il suffit d’attendre… « Patience, mon cœur », faisait dire Homère à Ulysse.

En attendant de lui faire découvrir mes merveilleux talents culinaires (entre autres), je la laisse commander une merde sur Uber. Quand on sera mariés, elle et moi, ce sera différent, bien sûr. Et il y aura des gens de maison. Mon père emploie les mêmes serviteurs depuis des décennies, dans notre demeure principale dans les Cyclades, une famille qui sert la mienne sur plusieurs générations. Quand j’aurais hérité de la maison, j’en hériterai aussi. Ils adoreront Megane, je le sais. Tout comme ils adoraient ma mère.

— Encore en train de rêver, Daimon ? lance Megane avec un mauvais sourire.

— Je pensais au plan.

— Celui de la bacchanale ?

— Un plan plus grand, plus général.

Meg me fixe de ses yeux verts, méfiante. Elle est si belle, putain. Si je me penche juste un peu, je pourrais l’embrasser, goûter à ses lèvres si douces à nouveau.

— J’aurais tendance à me méfier de tes plans, lance-t-elle, acide. Je me souviens encore de tes « idées géniales », de tes « cadeaux ».

— Mais tu les aimais, n’est-ce pas ?

— Ça dépend. J’ai aimé le premier, le steak de taureau.

— La meilleure viande qui soit, souris-je. Tu vois, que je suis bon cuisinier !

— C’est le produit qui n’allait pas, grince-t-elle. La bête était faisandée.

Je me permets un sourire, et elle laisse échapper un gloussement nerveux. J’ai vu quelque chose dans ses yeux, fugitivement. La joie sauvage et féroce des ménades, les vraies.

Ce cadeau culinaire n’était pas le premier, malheureusement, mais je préfère ne pas la détromper. Évoquer le bon vieux temps avec elle est un vrai plaisir. Je sais que le vent peut tourner, cela dit. Megane est encore fragile, à vif. J’aurais pu la guérir, si j’avais passé tout ce temps avec elle. La soigner. On a perdu dix ans… mais on va se rattraper. Je te le promets, lui dis-je silencieusement.

La bouffe finit par arriver, sous la forme d’un texto. Meg fait mine d’y aller, mais je l’arrête.

— Laisse-moi gérer ça, dis-je en me levant.

Elle me regarde, surprise.

— Tu crois que ton frère aurait pu nous repérer ? demande-t-elle, soudain inquiète. Il sait que tu vis dans cette rue ?

— Non. Mais je préfère être prudent. On n’a pas le droit à la moindre erreur, toi et moi.

En me voyant dégainer mon flingue pour décrocher la sécurité, Megane flippe. Normal. Mais je fais comme si de rien n’était, et le remet dans la poche de mon sweat. Il est temps qu’elle se rende compte des choses. Ce n’est pas un jeu.

La vérité, c’est que je ne veux pas qu’un autre homme franchisse la porte de son appartement, même un simple livreur. Et je vais m’assurer qu’il ne le fasse pas. Megane est une belle femme, intense et désirable. Elle dégage quelque chose qui fait bander les hommes. Là-dessus, mon père ne s’était pas trompé.

Le livreur attend sous le portail de la cour, sur sa moto. Dans ce coin de Toulouse, il n’y a quasiment que des hôtels particuliers.

— Voilà la commande, m’annonce-t-il. Vous avez le code ?

Je l’ai pas, évidemment. C’est Meg qui l’a reçu. Un court instant, je suis tenté de le buter, pour que ça aille plus vite. Mais je ne saurais pas quoi faire du corps.

— Attendez, je vais demander à ma femme.

Je recule dans le porche sans le quitter des yeux, jusqu’à arriver au niveau de l’escalier menant à l’appart de Megane, qui m’attend en haut, porte ouverte.

— 3356, dit-elle. Et je ne suis pas ta « femme ».

— Pardon, chérie.

Je me rapproche du livreur. Lui donne le code.

— On n’est pas encore mariés, précisé-je.

Il me tend le sac en silence, remercie, puis redémarre. J’ai l’impression qu’il était pressé de partir.

— Si tu veux qu’on soit crédibles le jour J, il va falloir jouer ton rôle mieux que ça, dis-je à Meg en lui tendant le sac.

Elle le prend en silence.

— Tu te balades souvent avec une arme à feu dans ta poche ? dit-elle, lugubre. Ah, question idiote. Tu es un tueur, dont la famille est proche de la mafia des Balkans. C’est normal, je suppose.

— Normal, oui. Quand j’étais gamin, une famille rivale m’a enlevé dans le cadre d’une vendetta. Depuis, je suis armé. Et là, c’est pour te protéger.

Elle hausse un sourcil.

— Me protéger ? De qui ? De toi ?

— De mon père et de mon frère, avant tout. Je ne le supporterais pas, s’ils remettaient leurs sales pattes sur toi.

Megane tourne la tête. J’ai envie de la serrer dans mes bras, très fort. Je sais qu’elle souffre encore de ce qu’ils lui ont fait, tous les jours de sa vie. Ça prendra du temps pour guérir.

— Qu’est-ce qui est arrivé à cette famille rivale ? demande-t-elle, changeant de sujet.

— Les Markos ? L’ogre les a éliminés, jusqu’au dernier. À l’époque, il m’aimait bien.

— C’était avant la mort de ta mère, c’est ça ?

Sa question me surprend. Elle a marqué un point, rendant le petit coup que je lui ai donné. Chacun ses sujets sensibles. Elle connait mes faiblesses, je connais les siennes.

— Oui, finis-je par dire.

Sans rien dire, Megane me tend ma boisson. Du coca. Je bois une gorgée rapide, puis la pose sur le bureau.

— Faut que j’aille pisser. Je peux utiliser tes toilettes ?

— Je préfere pas. Va chez toi, c’est juste en face.

Je lui lance un sourire indulgent, songeant que j’ai déjà pissé dans ses chiottes bien des fois. Je me suis même branlé dans son lit, et j’ai giclé dans ses draps. Mais qu’importe. Elle aura bien le temps de se réhabituer.

— Attends-moi, et surtout, n’ouvre à personne, lui dis-je.

— C’est ridicule, l’entends-je soupirer avant de quitter la pièce.

Je traverse la rue rapidement. Après avoir pissé, je checke mon visage dans le miroir de la salle de bains. Je ne suis pas très bien rasé.

C’est pas bon pour Megane, ça. Je sais qu’elle associe la barbe à mon père, ce salaud. Après tout ce qu’il a lui fait… mais j’ai pas le temps de me raser. Je le ferais plus tard.

Quand je retourne chez elle, Megane a installé la bouffe sur la table. Des samoussas, des trucs indiens ou réunionnais. On mange en silence, le tout entrecoupé de pauses boisson. Némésis mange sa gamelle par terre, à nos pieds.

— Tu sais, commencé-je en relevant le visage vers elle, je me disais…

Je n’arrive pas à finir ma phrase. Je me sens soudain très fatigué, et tout semble tourner autour de moi. Megane s’est levée, et elle me regarde durement.

— T’as mis un truc dans ma boisson ? demandé-je, incrédule.

— Ne crois pas que j’allais te laisser prendre tes aises aussi facilement, Damian Kyanos, dit-elle, glaciale. Tu comptais me buter, puis appeler ton frère ou je ne sais quoi d’autre… je l’ai compris quand tu as sorti ton flingue, et insisté pour sortir le premier, avec le livreur. Tu l’attends, hein ? Il va avoir une drôle de surprise, quand il te trouvera !

— Tu fais une erreur, coassé-je, de moins en moins capable de parler. T’as aucune chance de les approcher, si tu me tues… et ils t’auront. Tu redeviendras la proie de mon père… je peux pas… laisser faire ça !

Je me lève, m’avance vers elle. Mais elle recule, ses yeux émeraude figés comme des pierres, et je m’écroule sur la table, à la fois stupéfait et admiratif.

Merde. Elle m’a eue.

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