Chp 11 - La Furie
Il est beau, quand il dort. Comme un ange.
Ma main tremble, et la lame, très bien aiguisée, entame sa peau. Un filet de sang carmin coule le long de sa pomme d’Adam. Je pensais prendre plaisir à faire ça, éprouver une sorte de soulagement. Mais c’est tout le contraire. Je n’imaginais pas ça ainsi. Lui ôter la vie dans son sommeil, alors qu’il est désarmé et impuissant. J’avais imaginé un combat, violent, sans foi ni loi. Lui contre moi. Pas qu’il serait là, inanimé dans mon lit, les poignets et les chevilles liées avec du chatterton. Ni que je serais, encore une fois, si émue par sa beauté.
La beauté des séraphins. La meilleure arme du diable.
Sans cesser de presser la lame sur sa gorge offerte, je pose mon doigt sur ses lèvres sensuelles, bien dessinées. Mon index en dessine le tracé, tout doucement. Je sais à quel point elles sont douces… la barre blanche de la cicatrice infligée par son père n’altère en rien cette beauté. Au contraire, elle la magnifie. Surtout que Damian est un homme, maintenant. Un vrai. La rugosité de son menton, de sa mâchoire à la ligne virile me le rappelle douloureusement.
Un homme. Cette race que je déteste.
Je m’arrête de le toucher, raffermis ma prise sur le laçage du couteau de chasse. Je tenais particulièrement à l’égorger : chaque Kyanos doit recevoir la punition appropriée à ses crimes. Hadès : castration, pal et éventration. Thanatos : énucléation, arrachage de dents, ablation de la langue, puis pendaison. Daimon… égorgement. Je pourrais lui couper la langue, à lui aussi, pour ses mensonges, mais je n’ai pas envie de le saloper. Hadès et Thanatos, je laisserai leurs corps mutilés à pourrir au grand air. Mais Damian… j’ai besoin de garder quelque chose de lui. Peut-être sa tête, puisqu’il a coupé celles des trois mecs de la salle de boxe (non pas que je lui en veuille pour ça), ou…
Ma main descend le long de son ventre. Glisse sous son sweat, son T-shirt noir. Il était sec à l’époque, mais ses abdos, déjà bien dessinés, n’étaient pas aussi… volumineux. Je les caresse lentement, prudemment. C’est la première fois que je touche un homme depuis dix ans. Mes doigts se perdent dans les poils d’un noir de jais qui couvrent son bas-ventre, à la jonction de la bande élastique qui dépasse de son jogging. Maintenant qu’il est allongé, le coton dessine parfaitement ses parties, que j’ai envie de broyer dans ma main. Je sais qu’elles ont pris du volume : il n’avait que dix-huit ans, à l’époque. Plus jeune que moi de deux ans. Un gamin, finalement…
Sa queue doit être aussi grosse que celle de son père, maintenant, songé-je.
Je le lâche brutalement. Un grondement sourd monte de ma gorge, malgré moi. Némésis dresse une oreille, aux aguets.
— C’est rien. Rendors-toi, ma belle.
Elle gémit un peu, lève ses yeux noirs vers moi en enfouissant son nez dans ses pattes.
Faut que je le fasse. Maintenant.
Je m’assois à califourchon sur lui, au cas où il se débattrait. La dose d’atarax que je lui ai administrée suffirait à endormir un bœuf, mais on ne peut jamais savoir, avec les Kyanos. Ils ont un genre de pouvoir surnaturel. Hadès me l’a expliqué, une fois, alors que j’étais dans son lit, la tête sur sa poitrine poilue, aussi terrifiée et immobile que la femme de Barbe-Bleue, obligée d’écouter ses élucubrations.
Nous avons été choisis. Par Dionysos lui-même, le Multiforme. Chaque libation que nous faisons, chaque sacrifice, et chaque copulation en son nom, renforce ce pouvoir, ce contrat passé avec lui. Katharina ne le comprenait pas.
Katharina. Sa première femme. La seule, en fait. Il ne s’est jamais remarié. Tant mieux… le cauchemar qu’a dû vivre cette malheureuse, sa peur et son horreur, lorsqu’elle a découvert le montre qu’était son mari. Vassili peut faire illusion, avec son charme, son charisme, son physique et sa fortune, mais pas longtemps. Il y a quelque chose en lui, au fond de son œil. Je l’ai vu dès le début. Dès qu’il nous a ouvert la porte, ce soir-là… une lente terreur a pris possession de mon âme.
Je lève mon couteau. En fait, je vais d’abord lui poignarder le cœur, ce cœur qui m’a fait si mal. Je lui trancherai la gorge après. La bâche dont j’ai recouvert le lit pour pouvoir emballer le corps crisse sous mes genoux, et de nouveau, Némésis lève la tête. Elle geint doucement.
— Chut, ma fille. Je dois le faire. Je sais que tu l’aimais bien : moi aussi, à une époque. Mais c’est un sorcier, un démon. Il nous a mis la jettatura, le mauvais œil.
Dire que je l’aimais bien… c’est un euphémisme, bien sûr. Il était devenu ma vie, mon soleil noir, mon astre. Sans lui… je n’aurais pas survécu à ces presque douze mois. Le temps filait d’une drôle de façon, au manoir, les lunes croissaient et décroissaient en ce qui semblait n’être qu’une seule nuit. J’avais perdu la notion du temps. Le jour, je ne le voyais pas. Et quand enfin j’ai pu sortir de là, et que j’ai réalisé que quasiment une année s'était écoulée, et que je ne reverrais plus Damian…
Si tu le tues maintenant, tu ressentiras un grand vide.
Je vais le garder pour plus tard, comme une araignée emballe sa proie pour le stocker dans son garde-manger. Je veux qu’il me voie tuer son père et son frère, puis qu’il me voie le tuer, lui. Je veux le tromper, le manipuler comme il l’a fait avec moi. Oui. C’est ça.
Ma main retombe. Elle lâche le couteau, pour venir à nouveau caresser son beau visage. Il bouge un peu, tourne la tête, soupire.
Je sens un truc dur sous mes fesses. Sa putain de queue… il bande.
— Megane, murmure-t-il. Mon amour.
Je bondis hors du lit comme si on m’avait jeté une casserole d’eau bouillante. Némésis aboie.
Il ne se réveille pas. Est-ce qu’il fait semblant… ?
Je le surveille encore, aux aguets. Non. Il dort.
Mais il rêve de moi.

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