Chp 12 - Le Démon
ALERTE INTRUSION
J’ouvre les yeux d’un seul coup. Je suis dans le lit de… On verra ça plus tard. Mes deux mains sont liées devant moi avec un putain de scotch de déménagement, mais j’arrive à choper mon téléphone, posé sur le bureau. Megane a dû fouiller dedans… pas grave. J’allume la caméra de sécurité, celle qui surveille mon appart.
Mon frère. Il est dans mon appartement. Avec Dimitri… qui se rapproche dangereusement de la fenêtre.
Merde.
J’enclenche la surveillance audio, puis écoute tout en rongeant le chatterton avec mes dents. Je m’aperçois alors que je suis sur une bâche. Visiblement, Megane avait un plan pour moi, cette nuit. Mais elle ne l’a pas mis à exécution.
— … un télescope… qu’est-ce Damian fait avec ça ?
— Touche pas. Mon frère a des côtés poète… il aime regarder les étoiles, répond Michail, glacial.
— Les étoiles ? ricane Dimitri. Regarde où est dirigée la lunette… sur la fenêtre d’en face. M’est avis qu’il mate autre chose que les étoiles, ton frangin !
Mon frère se rapproche de la fenêtre. Il jette un œil… mais heureusement, les rideaux de Meg sont fermés.
Sauf qu’elle se réveille à ce moment-là. Et panique. Au moment où elle tend la main pour allumer la lampe, je l’arrête en posant ma main sur sa bouche. Elle se fige immédiatement.
— Michail et Dimitri sont chez moi, juste en face. Si tu allumes en pleine nuit, ils ne verront que ça. Reste calme.
Les grands yeux verts de Megane se fixent sur moi. Puis elle chasse ma main, rageusement.
— La prochaine fois, je te mords, Kyanos. T’as réussi à te libérer ?
— À peine. T’as pas une paire de ciseaux, pour les pieds ?
— Démerde-toi. De toute façon, je préfère que tu restes attaché.
Je lui souris.
— Pour ce genre de jeux, on verra plus tard, ma chérie. Tu permets… ?
Ma main s’enfonce dans sa veste : elle a dormi habillée, évidemment. Avec ses armes. Le temps qu’elle réagisse, j’ai déjà retiré un couteau de chasse long comme son avant-bras, d’un étui collé contre ses côtes.
— Belle bête, observé-je avec un sifflement admiratif. C’est avec ça que tu voulais m’émasculer ? Eh ben, on peut dire que je l’ai échappé belle…
— Lâche-ça, grogne Megane en tentant de me reprendre son arme.
Mais je la tiens hors de sa portée, et parviens à détacher mes jambes.
— Tiens, dis-je en lui présentant son schlass par la lame.
Meg la récupère en silence. Je la vois hésiter un moment, puis elle rengaine son couteau dans sa veste.
— Qu’est-ce qu’ils foutent là ? souffle-t-elle. Tu m’as dit que ton frère ne connaissait pas cet endroit !
— Et c’était vrai. Jusqu’à aujourd’hui.
— Ne me mens pas, Kyanos, siffle-t-elle, menaçante.
— Je te mens pas. J’arrive pas à comprendre comment il a découvert cette planque, et je dois te dire que ça me travaille…
— T’es un putain de menteur, Damian. Ne me fais pas croire que tu ne savais pas !
— Je t’ai jamais menti, réponds-je sans lâcher des yeux les mouvements de mon frère et de son acolyte.
Michail est en train de fouiller dans mon sac. Je le regarde sortir la boîte de préservatifs, qu’il tient devant lui du bout des doigts.
Heureusement, il n’y a aucune photo de Megane dans ce logement. Elles sont planquées dans un casier anonyme, à la gare Matabiau, avec le reste de mes possessions les plus précieuses.
— Si, tu m’as menti, insiste Megane, qui ne lâche pas l’affaire. Tout ce que tu m’as caché…
— Je comptais te dire tout ça, dis-je d’une voix absente. Au bon moment. Tu n’étais pas prête, à l’époque.
— C’est sûr que si j’avais su dès le début que tu…
La sonnerie de mon téléphone l’empêche de finir sa phrase. Un mot s’affiche sur mon écran, en grec. Adelphos : frère.
Megane et moi échangeons un regard.
Je pose un doigt sur ma bouche. Puis je décroche.
— T’es où ? grogne Dimitri sans préambule. Je suis chez toi.
— Merci, je suis au courant. Fais coucou à la caméra.
Michail se met à regarder autour de lui, puis il repère la principale, planquée sur le grand miroir incrusté au-dessus de la cheminée. Un lent sourire apparait sur son visage polaire.
— Ça ne me dit toujours pas où tu es.
— Chez ma meuf. On était en pleine séance de bondage quand tu m’as appelé.
— Ta meuf ? T’as une « meuf » ? aboie Michail.
La tête qu’il fait… celle de Meg, fermée, avec son regard bouillant fixé sur moi, n’est pas mal aussi.
— Depuis peu. Une escort rencontrée sur internet.
— Papa n’appréciera pas…
— Pourquoi ? Il a renoncé à son idée de me faire épouser la fille Gatandis. Et je compte amener ma copine à la bacchanale.
— Tu… quoi ? s’étrangle Michail.
— Relax, c’est une professionnelle. Elle en a vu d’autres.
Michail grommelle quelque chose d’indistinct. Je vois sur la caméra que Dimitri écoute la conversation, goguenard.
— Demande-lui de faire un Face Time, qu’on puisse profiter de la vue, ricane-t-il. Une pute attachée, je veux bien voir !
— C’est moi qui suis attaché. Et je suis à poil. La prochaine fois que tu traites ma femme de pute, Dimitri, je te découpe la bouche.
Dimitri éclate d’un rire bravache. Mais en constatant que moi, je ne ris pas, il finit par se taire.
— Ouais. Ben mets un calefute et ramène-toi. Le patron est arrivé, et il veut te voir.
Le patron… c’est comme ça que ce connard appelle mon père.
— Donnez-moi une heure. Il est où ?
— À la Cour des Consuls, rue des Couteliers. Mais il veut te voir maintenant.
Nouveau regard avec Megane. C’est pas très loin d’ici. Tout près, même.
Meg s’est déjà précipitée sur mon flingue, qu’elle m’avait évidemment soutiré. Elle y va pas de main morte, ça c’est sûr… Je me jette sur elle avant qu’elle ne gagne la porte, la ceinture.
— Un problème ? demande mon frère du téléphone resté sur le lit.
Meg se débat comme une furie.
— Non, juste ma meuf qui veut repartir pour un deuxième round… je te rappelle.
— Non ! Tu ramènes ton cul à l’hôtel, et tout de suite. Ta « meuf » se sera défoncer plus tard.
— Ouais, ouais, dis-je avant qu’il ne mette fin à l’appel. Ouch !
Meg vient de m’envoyer un coup de coude dans les côtes. Ah ça, elle cogne bien !
Mais j’ai réussi à emprisonner la main qui tient le flingue.
— Arrête, soufflé-je pour la calmer. Je sais ce que tu veux faire, et c’est pas une bonne idée.
Entrer dans le lobby comme Uma Thurman dans Kill Bill, buter mon père, puis aller faire sa fête à Michail et Dimitri, puis à moi. Dans cet ordre-là, je pense.
— Lâche-moi, connard !
Un coup de talon vicieux m’écrase le pied. Suivi de deux atemis du coude, un, deux… et d’un coup de tête.
Je recule dans le mur, sonné.
Putain. Quelle guerrière.
Mais j’ai toujours le flingue.
Megane se jette sur moi, sans transition. Alors, lentement, je le pointe sur elle.
— Calme-toi, j’ai dit.
Plus que l’arme, je sais que c’est mon ton qui l’arrête, mes yeux, ma voix. Le pouvoir secret des adeptes du Culte, les « touchés » par Dionysos. Mon père en joue allégrement. Moi, je ne voulais pas user de ce moyen là, mais elle ne me donne pas le choix.
Meg se laisse tomber par terre, désamorcée. Je la réceptionne dans mes bras.
— Me touche pas, parvient-elle à grogner d’une voix faiblarde.
Elle a de la volonté. Peu de gens parviennent à résister à l’induction, après une bonne mise en situation. Mais elle, elle résiste.
— Je ne te touche pas, la rassuré-je. Je te soutiens juste, pour pas que tu te fasses mal.
— C’est de ta faute. De ta putain de faute, depuis le début. Foutu David Copperfield… ta maudite famille…
— Oui, c’est de ma faute, dis-je en caressant doucement son front, empêchant une mèche de cheveux de tomber sur ses yeux. Mais tu ne me donnes pas le choix.
— Faut que je bute ton père.
— On va le faire. Mais au meilleur moment pour ça.
Je la couche sur le lit. Son corps est tout raide, comme ça arrive souvent dans ces cas-là.
Je pourrais profiter de la situation, céder à mon envie pressante de l’embrasser, de plonger en elle. Mais je veux qu’elle me revienne de son plein gré. Pas qu’elle se réveille, dégoûtée, dans mes bras, sans aucun souvenir de ce qu’elle a fait ou subi.
— Faut que j’aille voir mon père, lui dis-je en tirant la bâche sur elle pour lui faire une couverture. Sinon, il va se douter de quelque chose. Reste te reposer avec Némésis. Quand tu te réveilleras, je serai là avec les croissants.
— Te donnes pas cette peine, Kyanos, murmure-t-elle. Quand tu reviendras, je ne serais déjà plus là.
Ça, ça m’étonnerait, chérie.
La suggestion marche mieux que les médocs. C’est à moi de l’endormir, maintenant.
— Je t’en prie, attends-moi et dors. Il faudra qu’on mette au point la suite du plan, selon ce que m’aura dit mon père.
Meg ne m’écoute pas. Elle dort déjà.
Je me penche, dépose un baiser sur son front. Ma belle endormie…
Je remets le flingue dans ma poche, enfile ma veste en cuir. Némésis me regarde de côté, se demandant probablement pourquoi les humains font autant de barouf la nuit.
— Veille sur elle, lui dis-je avant de sortir, puis de verrouiller la porte.

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