Le Manoir - 7

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— Ah, quelle bonne séance. Détache-la, je crois qu’elle a son compte.

Je m’écroule sur le béton, enfin libérée de la cangue qui me maintenait le cou, les mains emprisonnées au même niveau dans un bloc de bois et de fer, les fesses et le dos à la merci des deux bourreaux.

Hadès, debout devant moi, repousse la longue mèche noire bouclée de son front en sueur. Il me contemple du haut de son corps nu, et je tremble en constatant qu’il arbore toujours la même érection massive, même après m’avoir labourée pendant des heures. Je sais pas ce qu’il prend comme produit, mais c’est efficace.

Je le sens hésiter. Mais le Minotaure a remis son tablier de cuir crasseux, et remisé son fouet. C’est déjà ça.

Un peu de répit. Je sais pas où j’ai le plus mal : au dos, ou à l’anus. Mon vagin n’est pas mal non plus, dans le genre. En général, Hadès alternait.

— Soigne-là, l’entends-je ordonner à son fils, qui regardait la scène, assis dans la coin. Crème lui bien le dos et le cul, et fais quelque chose pour ses fissures. Je l’ai vu saigner lors de la dernière sodo.

— Tout de suite, Père, s’empresse de répondre Thanatos, avant de s’agenouiller à côté de moi.

Il checke doucement mon pouls, soulève mes paupières mi-closes. Dès que je m’évanouissais sous la fatigue et la douleur, il me ranimait avec un seau d’eau glacé. Je suis trempée, mais aussi pleine de sueur.

— Mets là au bain là-haut, précise le monstre. Qu’elle dorme là-bas, et repos toute la journée. Demain soir, je veux qu’elle assiste à la bacchanale, et qu’elle soit à peu près présentable. Je la montrerai aux autres.

— Est-ce que je dois préparer la procédure ? demande Thanatos en posant son regard froid sur son père.

La procédure. Je ne sais pas ce que c’est, et je ne suis pas sûre de vouloir le savoir.

Hadès me fixe en silence, sa poitrine puissante se soulevant à chacune de ses inspirations. Il bande toujours, c’est dingue.

— Non, finit-il par grogner. On va attendre encore un peu. J’aime bien entendre ses suppliques, quand je l’encule. C’est mignon.

Je vois sa grosse bite dégueulasse tressauter au moment où il dit ça. Il s’excite tout seul, avec ses propos orduriers… et ça ne loupe pas. Avec une dernier grognement, il s’approche de moi, me soulève par les cheveux et me plaque à nouveau contre le baudet en cuir où j’ai passé la matinée attachée, avant qu’il ne change d’idée et me mette sur le pilori.

— Putain. Elle est trop bandante, cette petite pute, gronde-t-il en introduisant à nouveau sa queue massive entre mes fesses.

Ça glisse tout seul, à force. Tout ce que je sens, c’est le contact râpeux du cuir de son espèce de cheval d’arçon pour sadiques. Mais il cogne furieusement sur mon sacrum, et tire vicieusement sur l’anneau de mon clitoris. Ce n’est pas encore cicatrisé, et ça fait mal.

Je laisse échapper un gémissement. Loin de décourager l’ogre, ça le motive encore plus.

— T’aime ça hein, salope ! Je vais te bourrer fort, tu vas voir.

Le petit raclement de gorge de Thanatos interrompt sa diatribe.

— Père… je crois qu’elle saigne.

Hadès s’arrête net. J’en profite pour tourner un peu mon visage écrasé contre le cuir, et surprend le regard meurtrier qu’il pose sur son fils.

— T’as dis quoi ?

— Juste qu’elle saigne. Je le vois d’ici. Le long de sa cuisse.

Hadès me lâche brutalement. De nouveau, je glisse au sol. Il me rattrape sous les bras.

— Merde… je crois que j’y suis allé un peu trop fort avec toi aujourd’hui, ma poupée, murmure-t-il d’une voix faussement compatissante qui me donne envie de gerber. Faut dire que tu m’excites tellement… une vraie perle.

Il se tourne vers le Minotaure, qui attend toujours ses ordres, le visage bovin – littéralement. Pendant toutes ces longues journées de sévices, je n’ai jamais entendu sa voix une seule fois.

— Porte la en haut. Michail, je compte sur toi pour bien la chouchouter. Sois gentil avec elle ! Un homme doit se montrer attentionné envers sa dame.

Quelle ironie… j’en rirais presque, si ma lèvre n’était pas aussi sèche et abimée. Hadès doit vraiment être ébranlé, pour appeler son fils par son vrai nom… ce dernier acquiesce comme un bon petit soldat. Et je suis amenée en haut, à moitié dans le coltar.


*


Après le bain, l’inspection attentive par Thanatos et les pansements, on me laisse seule dans la chambre de la première nuit. Les yeux mi-clos, je reste fixée sur le ciel du lit à baldaquin, n’osant bouger ou tourner la tête. J’ai l’impression que Chris est à côté de moi, avec sa bouche ouverte et sa langue noire et gonflée. Qu’il me reproche d’être bien au chaud, dans un édredon bien doux et des oreilles à taie de soie, alors que lui est dehors, tout seul, à errer dans le froid.

Pardon, Chris. Mais je préfèrerais être morte, tu vois.

J’entends des voix, en bas. De la musique sympa, comme une petite ambiance chaleureuse. Le timbre grave et charmeur de Vassili Kyanos au téléphone. Apparemment, il ne se transforme en ogre que dans le sous-sol, lorsqu’il retire ses vêtements d’homme civilisé. Le reste du temps, il est agréable, poli.

La porte s’entrouvre. Damian, le beau jeune homme aux yeux bleus. Il a tenu sa promesse, et vient me voir toutes les nuits, une fois les monstres partis, pour me donner des friandises et du courage. Je commence à me poser des questions, sur lui. J’ai une théorie : c’est le fantôme d’une précédente victime, qui erre dans le manoir à l’instar de Chris. Jamais personne ne parle de lui : ni Thanatos, ni Hadès. Vassili avait mentionné deux fils, et j’ose imaginer que le deuxième est le Minotaure. J’ai cru comprendre que son père avait un peu honte de lui, le premier soir : c’est sans doute pour ça qu’il lui fait porter ce masque grotesque de bête. Il a peut-être une malformation, un truc comme ça.

Damian se glisse dans la chambre, qu’il referme doucement. Pendant un court instant, la musique se fait plus présente, avec la lueur chaude et épicée du feu de cheminée. C’est ce qu’il apporte avec lui : la civilisation.

Il s’assoit au bord du lit, et posa sa main froide sur la mienne.

— Ça va ? Tu te remets ? C’est moi qui ai fait couler ton bain. J’y ai mis des feuilles d’hysope, pour la cicatrisation, et quelques gouttes de Guerlain pour la détente. Ça t’a plu, j’espère. Je sais pas que tu aimes, comme parfum.

Je hoche la tête et baisse les yeux sur ses longs doigts calleux. Ses phalanges sont en sang.

— Est-ce que c’est lui qui… réussis-je à coasser.

— Oh, c’est rien, dit-il en retirant sa main. C’est pas eux, non : j’ai tapé dans un arbre toute la journée, quand j’ai su ce qu’ils te faisaient. Je voudrais tellement pouvoir empêcher ça…

Je détourne le regard. Damian est au courant de tout. Et ça me fait mal de le savoir. Je n’ai pas envie qu’il me voie de cette manière, comme une victime. Je préférais quand il me comparait à une furie qui allait anéantir ses ennemis.

— Tu vas être tranquille cette nuit, ajoute-t-il avec un sourire lumineux. Hadès est de sortie. C’est Thanatos qui garde la maison, et personne n’a le droit de te toucher en son absence, pas même le Minotaure. Mais demain soir… il y a la bacchanale.

La bacchanale. Oui. Ils en ont parlé.

— Faut que je te prévienne, continue Damian en mordillant sa lèvre inférieure. Il y aura plein d’hommes… des Maîtres. Ce sont des initiés du Cercle. Ils porteront tous des masques, et tu seras présentée à eux. Les autres filles seront là aussi. Ils vous feront participer à tout un tas… d’activités. Normalement, tu ne feras que regarder, mais… il se peut qu’Hadès veuille montrer à tout le monde que tu es à lui, et qu’il te fasse… des choses, devant eux.

— Je suis pas à lui, grincé-je d’une drôle de voix cassée.

— Je sais, répond Damian, les yeux brillants. Mais surtout, ne le lui dis pas. Garde le silence, les yeux baissés, et fais strictement tout ce qu’ils te disent sans rechigner. Normalement, pendant la première bacchanale d’une biche, c’est là où ils lui retirent la langue et les dents. Ils appellent ça « le rite de l’ouverture de la bouche ». Après l’ablation par Thanatos, Hadès et tous les membres du Cercle se branlent dedans… sa bouche, je veux dire. C’est un genre de communion, pour eux.

La nausée me reprend. C’est devenue une vieille amie, la nausée. Avec son frère le vomi.

— C’était donc ça, la procédure, grommelé-je, la bouche pâteuse. Violer la bouche ensanglantée d’une pauvre fille !

— On m’a dit que pour l’instant, il voulait la différer, s’empresse de préciser Damian. Mais… Hadès est imprévisible, et il peut changer d’avis, surtout si tu l’offenses devant ses amis.

Ses « amis ». Parce que ce monstre ignoble en a… mais c’est déjà fou qu’un type comme ça ait une famille. Ce monde ne tourne pas rond.

— D’accord. Je ferai attention, dis-je, glacée. J’obéirai.

— Tu me le promets ? Je t’aime bien, Megane. Je veux pas que tu deviennes comme les autres filles.

Un zombie, incapable d’avaler autre chose que du sperme et de la soupe, qui écarte les jambes, ouvre sa bouche sans dents ou tend son cul dilaté au moindre claquement de doigt. C’est la vie de Kitty, et des autres, que je ne vois pas, mais dont je devine la présence, invisible et silencieuse. Des fantômes.

Il ne faut pas que j’en devienne un. Je crois que c’est le rôle de Damian, et qu’il est là pour me guider dans ce labyrinthe infernal aux règles tordues et détourner mon destin, un peu comme Casper, ou Shanti dans l’Échine du Diable.

Mais comme eux, il ne peut rien faire pour me sauver. Ni appeler du secours, ni avoir une action physique sur mes bourreaux. Juste hanter le manoir, aussi silencieusement que les autres.

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