Chp 13 - Le Démon

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Dimitri est déjà sur place. Dans le couloir feutré de l’hôtel, il m’accueille avec une tape sur l’épaule, comme si lui et moi étions copains.

— Damian. Un joli petit nid d’amour ton appart’, tu sais ? se moque-t-il. Je l’ai vraiment trouvé sympa. Une vraie tanière de célibataire !

Je lui renvoie un sourire féroce.

— Ta mère adore.

— Petit con, ricane-t-il.

Michail nous jette un regard noir.

— Assez plaisanté, dit-il en rajustant sa veste, déjà impeccable. Père nous attend. On a déjà trop traîné !

Il ouvre la porte de la suite. Dimitri m’invite à passer devant, dans une parodie de servilité sirupeuse. Personne n’a envie d’affronter l’ogre le premier.

— Après toi.

Le Padre est assis sur un fauteuil en cuir, les jambes bien écartées, une pute sur les genoux, occupé à lui rouler un gros patin. Quand il nous aperçoit, il la congédie d’une tape sur le cul.

— Laisse-nous, Deborah. On se retrouve après.

Lorsqu’elle se lève, je reconnais la fille de l’hôtel Lutétia. Elle quitte la pièce en se déhanchant sur ses talons de douze, sans oublier de me jeter un petit regard au passage.

Putain. Il l’a serrée, ce con. Et ramenée jusqu’ici.

Son regard coupant me scrute, des pieds à la tête. Un léger sourire s’affiche sur sa large bouche.

— Quelque chose à dire, Damianos ?

Je secoue la tête.

— Non. Juste que je reconnais cette fille. Elle était au bar, la dernière fois.

Mon père saisit un havane dans une boîte sur le bureau derrière lui.

— Normal. C’est la femme que je fréquente en ce moment. Ta nouvelle belle-mère, en fait.

Ma nouvelle belle…

Michail et moi échangeons un regard rapide.

Merde. Cette nana n’a pas plus de vingt-cinq ans.

— Je ne savais pas que tu fréquentais une nouvelle femme, dis-je, lugubre.

— Eh bien comme tu le vois… (Il coupe son cigare, relève les yeux sur moi.) Il faut une première fois à tout. Du nouveau, concernant notre affaire ?

Je secoue la tête.

— Pas depuis que Michail l’a perdue dans le métro.

— Je l’ai pas « perdue », réplique mon frère, tous crocs dehors. C’est toi qui m’as mal renseigné !

— Du calme, les garçons, tempère notre géniteur. On va oublier ça un moment, d’accord ? Une fête se prépare. Vous comme moi, on a besoin de renouveler nos allégeances. Depuis quand n’avez-vous pas fêté celui à qui nous devons tout ?

— Ce sera une vraie bacchanale ? demandé-je, soudain sérieux.

Si c’est le cas… mieux vaut être prévenu. Il va peut-être falloir changer de plan.

— Il n’y aura pas de mise à mort, si c’est ça que tu veux savoir, répond mon père en me fixant droit dans les yeux. Que des libations de vin et de sexe. C’est déjà pas mal, je pense.

Pas de sang, donc. Alors qu’il nous a toujours dit que c’était l’élément le plus important…

Il ment, réalisé-je. Il a prévu quelque chose, mais il ne veut pas nous dire quoi.

Michail s’avance.

— Si Damian demande ça, c’est parce qu’il veut faire venir sa copine, lâche ce traître sans préambule. Il sort avec une escort-girl rencontrée sur Internet, et il aimerait bien l’emmener à la fête pour nous la présenter.

Mon père hausse un sourcil.

— Une femme ? Une vraie ? Dans ta vie ? Bravo, Damianos ! Tu m’épates, là.

Je le sens presque admiratif. Je relève les yeux vers lui.

— Ça t’étonne tant que ça ?

Le cyclope baisse les yeux sur son cigare, et fait claquer son zippo.

— Eh bien, vu la petite fixette que tu faisais sur notre Megane, dit-il en soufflant sa fumée dans ma tronche, je n’aurais jamais cru que tu te déciderais enfin à passer à autre chose… mais enfin, c’est bien, c’est bien. Je suis fier de toi.

Il me tape dans le dos, une accolade virile qui me laisse de marbre.

— Elle est comment ? demande-t-il, une lueur libidineuse dans le regard.

— Jeune et belle, réponds-je du tac au tac. Et folle de moi.

— J’imagine que tu n’aurais pas choisi une fille laide, s’amuse l’ogre avec un sourire cruel, je te connais trop. Mais sa couleur de cheveux, ses yeux ? Rousse ? J’ai cru comprendre que tu ne baisais que ça, ces derniers temps.

Je secoue la tête.

— Non. Brune.

— Oh… comme ta mère, alors.

Nouveau sourire de travers, dévoilant ses canines droites et blanches.

— Non, murmuré-je à travers mes dents serrées. Elle ne lui ressemble pas.

— Normal. Aucune femme ne ressemble à ta mère. C’était la plus belle femme du monde. Même Hélène de Troie aurait fait pâle figure, à côté.

Il tire encore une taffe pensive, puis pose son putain de Cohiba dans un gros cendrier en verre massif, que je lui éclaterais bien en travers du front.

Comment est-ce qu’il ose parler d’elle. De manière si légère, et dans un tel contexte, en plus. Le salopard.

Ma haine doit se voir, car je sens Michail bouger dans mon champ de vision. Mais l’ogre, lui, n’a rien vu.

— Bon. On a pas mal de détails à régler. Concernant le lieu, tout d’abord. J’ai besoin de vous pour accomplir quelques rites au préalable. J’ai commandé un taureau : vous me le sacrifiez dans la salle de réception comme d’habitude, puis vous enterrerez sa tête dans le sous-sol. Damian est un spécialiste de la mise à mort de taureaux : c’est lui qui va s’en charger.

Il ponctue sa diatribe par un regard appuyé. J’ai du mal à cacher mon sourire, et suis obligé de baisser les yeux.

— T’avais dit « pas de sang », objecté-je tout de même. Mais tu me demandes de sacrifier un taureau ? J’avoue que je comprends pas, là.

— Ce château a déjà accueilli des soirées, il y a longtemps, c’est un lieu marqué, m’explique Hadès. C’est pour ça qu’on a besoin du taureau. Mais tu comprendras ces subtilités quand tu seras devenu archonte, Damianos. Pour l’instant, contentes-toi de fermer ta gueule et d’obéir.

Nouvel échange de regard avec mon frère. Je crois qu’en quinze ans – depuis l’époque où je suis au courant des activités de mon père -, c’est la première fois qu’il évoque la possibilité que je lui succède.

— Ensuite, vous accueillerez l’équipe de nettoyage – Michail l’a déjà appelé – puis les décorateurs. J’ai fait une commande spéciale à un fleuriste, aussi, en plus du lierre et de la vigne : je veux que vous vérifiiez si tout est en ordre en allant visiter ses serres. Ce sera une soirée très réussie, vous verrez. Je suis sûr que ta petite amie va aimer, Damian.

— C’est quoi, la « commande spéciale » ? m’enquis-je encore.

— Dix mille têtes de roses « pure velvet », qui serviront à couvrir le sol. Il y aura aussi le vin : ça, c’est moi qui vais m’en occuper. Dimitri s’occupe du recrutement des filles.

— J’ai contacté quelques filles travaillant dans les boîtes du coin… intervient Michail.

Mon père secoue la tête.

— Les locales sont trop compliquées. Dimitri va faire venir des Albanaises, des Bulgares et des Ukrainiennes : elles nous feront moins chier, elles seront plus belles, plus pro et moins chères. Tout cela ne remet pas en question la venue de ton escort, Damian : bien entendu, elle est la bienvenue, et si elle le souhaite, elle pourra participer comme les autres.

— C’est ma femme, corrigé-je, pas une escort comme les autres.

— Oui, ça, j’avais bien compris. Michail, tu veux nous amener quelqu’un ?

Mon frère secoue la tête, avec une certaine véhémence.

— T’as raison, lui sourit mon père en posant sa main sur son épaule. Certaines choses doivent rester privées, je suppose. Mais je trouve ça bien que Damian veuille faire profiter la famille de sa copine, cela dit. Ne l’oubliez pas : les Kyanos se serrent les coudes. Nous sommes les derniers héritiers d’une dynastie plurimillénaire. Il ne doit y avoir aucun secret entre nous.

Michail échange avec moi un regard nerveux, par en-dessous. Mais il hoche la tête, le visage impassible.

— Oui, Père.

L’ogre se tourne vers moi.

— Damian ?

— Oui… Père, grogné-je à contrecœur.

— Bien. Si vous me le permettez, maintenant, je vais aller baiser. Dimitri, va avec eux. On se revoie demain soir. Quand je viendrais au château, je veux que tout soit nickel.

Putain. Il veut qu’on y aille direct… j’ai même pas le temps de prévenir Megane. Surtout avec ce connard d’Albanais aux basques, comme un petit chien fouineur.

Une fois dehors, je me tourne vers mon frère.

— Je dois repasser chez moi pour me changer. Partez devant.

— Ton père a dit que tu devais y aller maintenant, grogne Dimitri. Je crois que tu ferais mieux d’arrêter de le provoquer, Damian ! C’est pour ton bien que je dis ça.

Je l’ignore. D’ailleurs, mon frère aussi. Malgré ses prétentions à intégrer le Cercle, Dimitri n’est pas un initié. Et surtout, ce n’est pas un Kyanos. Il n’a pas à se mêler de nos affaires.

— Tu ne sais même pas où c’est, objecte Michail.

— Envoie moi les coordonnées.

Mon frère soupire.

— OK… mais fais pas de conneries, Damian. Père ne te…

— … le pardonnerait pas, je sais, terminé-je. On se retrouve là-bas.

Je les plante là, remet mon casque et saute sur ma moto, impatient de retrouver Megane.

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