Chp 14 - La Furie
La langue mouillée de Némésis sur mon visage me fait ouvrir les yeux.
Je suis dans ma chambre, seule, recouverte de la bâche dans laquelle je comptais emballer le corps de Damian, et je suis vivante. Il ne m’a pas tuée. Pas violée non plus, visiblement, puisque je suis toujours habillée, et ne ressens pas entre les jambes le tiraillement caractéristique du passage intrusif de l’un des Kyanos. Mais il a utilisé le pouvoir maudit de sa secte pour me mettre K.O…
Je me redresse, parfaitement réveillée. À la différence de la chimie, le don obscur de Dionysos de provoque aucun effet secondaire. On se réveille frais comme un gardon… malheureusement.
Mes yeux tombent sur le sac de boulangerie sur le bureau. Ce connard prétentieux a tenu parole… il m’a apporté des croissants. Je les fous à la poubelle direct. Némésis regarde le couvercle se refermer en gémissant, déçue.
— Damian Kyanos n’est pas notre ami, lui répété-je. C’est notre ennemi, notre cible. Lorsque le moment sera venu, je compte sur toi pour m’épauler, Némésis.
Car c’est lui que je tuerais en dernier. Notre association est provisoire. D’ailleurs, après son dernier coup, il est possible qu’elle prenne fin dès maintenant. Je ne peux pas lui faire confiance : il a des pulsions irrépressibles, comme celle de dominer, par tous les moyens s’il le faut.
C’est là que je vois le mot. Pour une fois, il ne l’a pas écrit en grec. C’est du français, tout ce qu’il y a de plus normal, si ce n’est qu’on dirait qu’il a été écrit de la main gauche par un psychopathe de cinq ans, en lettres bâtons. La cerise sur le gâteau, totalement incongrue associée avec ce billet laissé par un maniaque : la rose d’un rouge profond, presque noire, qui l’accompagne.
Je suis désolé de ne pas avoir été là à ton réveil : j’ai dû accompagner mon frère pour l’installation de mon père au château. Je lui ai dit, pour nous. Il est d’accord pour que tu viennes. À partir de maintenant, tu t’appelles Sélène. J’ai mis ton costume dans le sac. J’espère qu’il te plaira.
Je t’aime.
D.
PS : J’ai sorti et nourri Némésis.
Je lève les yeux au ciel. « D. », comme Dracula… le sens de la mise en scène des Kyanos est d’un tel mauvais goût ! Le pire, c’est qu’ils se croient classes, cultivés. Dire qu’au collège, je rêvais de rencontrer un mec comme ça… le riche héritier d’une sombre famille à la terrible et tragique histoire, grand et brun comme Heathcliff des Hauts de Hurlevent, qui me déclarerait sa flamme sous la pluie avant de m’emmener sur son noir destrier. Le red flag total. Mais on est con, quand on est jeune, et Dieu Merci, je suis tombée sur Christophe, qui était l’antithèse exacte de Damian.
Christophe. Il en a fait les frais. Et maintenant, Damian Kyanos ose me servir ce simulacre…
Je froisse la rose dans ma main. Elle rejoint les croissants dans la poubelle, que je laisse ouverte, au cas où Damian repasserait ici comme il l’a promis. En général, ce salaud tient ses promesses. C’est ce qui me fait penser qu’il sera un bon allié. Il est menteur, manipulateur, sadique, tordu, dangereux. Mais il veut la mort de son père autant que moi.
Je relis le mot une seconde fois, pour être certaine de bien comprendre son plan de merde. C’est quoi ce pseudo… Sélène. Connaissant Damian, il n’a pas choisi ce blaze à cause de la chasseuse de vampires du film Underworld. Selena, c’était la déesse fondatrice de Sparte… Damian n’aurait pas pu inventer mieux dans son cerveau malade, même si je trouve ça un peu flag’. D’un autre côté, j’ai besoin d’un bon augure avant d’affronter le monstre dans son antre. Quoi de mieux qu’invoquer la divinité primordiale de la cité la plus guerrière de Grèce pour se préparer à la bataille ? Je suis sûre qu’elle est capable de botter le cul à Hadès, Thanatos ET Dionysos, tous les trois réunis.
Voyons le costume de scène qu’il m’a dégotée, maintenant.
Je sors la perruque de sa boite. Un carré brun profond, genre Crazy Horse… le genre de truc qui fait bander son père. Et lui aussi, probablement. Je la mets de côté et exhume le reste : un masque en dentelle noire du type « Carnaval de Venise pervers » , des talons de strip-teaseuse, un body à la culotte fendue du même genre que le masque. Je remets toutes ces merdes dans le sac. J’imagine Damian faire son shopping dans les sex-shops de la rue Matabiau. Il a dû kiffer, ce salopard.
De nouveau, je regarde le mot. « J’espère qu’il te plaira ». Comment Damian a-t-il pu penser qu’une telle tenue me ferait « plaisir » ? Ça ressemble trop à ce qu’on me faisait porter lors de ces foutues orgies, au Manoir.
Némésis me regarde, attentive. Dire que Damian s’est occupé d’elle, à ma place… Je pousse un long soupir, et pose ma main sur sa tête.
— Qu’est-ce qu’on fait… on reste et on l’attend ?
Elle pose sa patte sur mon genou et me regarde, la langue pendante.
Évidemment. Elle kiffe Damian, comme tous ceux qui ne le connaissent pas. Moi aussi, il m’a fait bonne impression, au début. Avant que j’apprenne qui il était réellement.
Mais j’ai besoin de lui, encore une fois. Je pourrais me barrer d’ici, et oublier toute ces histoire. Refaire vraiment ma vie, dans un autre pays par exemple. Tout est possible, quand on a survécu à l’enfer. Je n’ai plus aucune limite, aucune barrière. Je pourrais tuer un homme de sang-froid, mais aussi bosser en usine de nuit, dans un MacDo. Livrer des repas, conduire un VTC. La seule chose que je refuse de faire, c’est satisfaire les hommes. Je l’ai trop fait. Et aucun ne posera plus jamais la main sur moi. Depuis dix ans, je suis comme Artémis, une vierge guerrière. Je mourrais comme ça, l’arc à la main, sans jamais rien leur donner, mais en leur prenant tout.
Damian y compris.

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