Le Manoir - 8

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Tout ce doré, cette lumière… après avoir passé autant de temps dans le sous-sol – avec de brèves incursions dans la chambre sombre du haut, celle aux fantômes -, je ne suis plus habituée. Je cligne des yeux, éblouie. Hadès, qui me tient en laisse – une fine chaîne reliée au collier de chien des biches, et aussi à l’anneau sur mon clitoris, maintenant cicatrisé – se met à rire.

— Allons, ma petite perle. Ne fais pas cette tête… c’est pour toi qu’on fait cette fête !

Il se montre anormalement chaleureux, et ce côté-là me fait presque plus peur encore que la brutalité qu’il déploie d’habitude. Les viols, les coups de cravache et de ceinture, les positions douloureuses et humiliantes, et mêmes les fellations jusqu’au fond de la gorge, je les connais. Je sais qu’il vient l’après-midi – de moins en moins souvent, cela dit, accompagné du Minotaure, pour parfaire mon « dressage ». Puis le soir, après le dîner, pour me prendre rapidement, tout seul, sur mon lit. Dernièrement, il a pris l’habitude de me faire lire un passage de L’Iliade ou l’Odyssée en grec pendant qu’il m’encule. Il dit qu’il adore ma voix… c’est le seul de ses « compliments » que j’apprécie, car je sais que tant qu’il l’aimera, je garderais ma langue et mes dents. Parfois, il descend le matin pour une pipe rapide avant le petit-déjeuner. Je le vois tous les jours, et il me demande toujours la même chose – pipe le matin, baise l’après-midi, puis re-baise et sodo le soir, à tel point que j’ai fini par m’y habituer. Je déteste tout ce qu’il me fait, bien sûr, je hais sa voix basse et rauque, son odeur musquée de mâle mélangée à un parfum cher et violent, ses muscles, sa bite imposante, sa barbe, et ses horribles poils.

Finalement, Hadès ne m’a pas fait paraître à la première fête. J’étais trop mal en point. Damian le beau Casper m’a tenu compagnie tout ce temps, et il m’a même fait travailler mon grec, en insistant sur certaines intonations. Je ne sais pas si les fantômes deviennent omniscients dans l’autre-monde, ou si Damian était un petit génie des langues de son vivant. En tout cas, c’est grâce à lui, en fait, si je suis encore entière. Ce soir-là, j’ai entendu des hurlements monter du salon, au milieu de la musique. Une agonie déchirante, comme si on égorgeait une brebis. Damian m’a appris plus tard qu’ils avaient « initié » une autre biche à ma place, capturée à peine quelques jours après notre accident… une pauvre fille a donc payé pour moi.

Et aujourd’hui… c’est mon tour de paraître à la « bacchanale ».

Je ne suis pas toute seule. Les autres filles sont là aussi. C’est la première fois que j’en vois autant. Damian m’a déconseillé de leur parler : de toute façon, aucune d’elle ne peut me répondre. Quand on doit servir un Maître à deux ou à trois, on communique par signes, elles et moi. C’est ce que Damian m’a dit. Justement, Hadès me désigne Kitty et Lydie, les deux blondes.

— Va les rejoindre pour apporter le champagne aux invités, m’ordonne-t-il.

Sa main s’attarde un moment sur mes fesses, caressante, puis il me laisse partir. J’ai du mal à marcher sur les chaussures à talons vertigineuses qu’il m’a fait porter. Je n’ai jamais mis ça de ma vie. Je ne portais que des chaussures plates, genre kickers. J’étais loin d’être la fille sexy, au lycée, ni même en prépa. Dire que je devais entrer en khâgne à la rentrée… quel mois sommes-nous ?

Une petite pression de Kitty sur mon bras me ramène à la réalité. Kitty est ma professeure, en quelque sorte. C’est elle qui m’a appris à sucer le sexe d’un homme, en venant participer à quelques séances avec le Minotaure. Bien entendu, j’ai plus de mal qu’elle, qui n’a pas de dents. Elle n’a rien à faire d’autre qu’ouvrir la bouche en grand, comme un masque de tragédie antique. Le Minotaure fourre sa bite dedans jusqu’au fond de la gorge, et lui baise la bouche, littéralement. C’est horrible à voir.

Moi, je dois faire plus d’effort. Faire particulièrement attention à ne pas toucher la verge d’Hadès avec mes dents. Le moindre effleurement me vaut un coup de cravache. Je dois le pomper activement, me servir de ma langue pour caresser son gland et ses bourses, le tout sans le toucher – dans ses cas-là, je suis toujours attachée, à genoux devant lui, alors qu’il me tient par les cheveux. Ce qui est terrible avec lui, c’est qu’il est capable de se retenir très longtemps avant de lâcher la sauce. Une endurance surnaturelle… quand c’est fini, je dois toujours avaler, et lécher son sexe jusqu’à la dernière goutte.

Kitty me fait porter le plateau. C’est un truc d’imitation antique, en or massif. Il est lourd, et les coupes bougent quand je marche. Je dois me concentrer et faire extrêmement attention. Si je fais tomber quelque chose, je serais punie, je le sais.

C’est Kitty qui sert. Elle s’arrête devant chaque Maître, plie un genou comme pour un salut à la reine et tend une coupe à l’homme devant nous : ils sont tous en toge antique, avec des masques qui rappellent le carnaval vénitien. Elle a une démarche chaloupée, séduisante, ses longs cheveux blonds brossant délicatement ses fesses à chaque pas. C’est une belle fille, quoiqu’un peu maigre. Normal, vu qu’elle ne mange que des soupes. Hadès prétend que c’est plus commode, pour les lavements. Ils nous sont administrés tous les deux jours, par Thanatos, lors du contrôle.

Kitty me guide doucement vers une alcôve. Du coin de l’œil, j’aperçois Lydie, escortée par deux Maître qui lui tiennent chacun un bras. J’ai l’impression qu’elle a du mal à tenir sur ses genoux. Ils la conduisent dans un autre salon, et je la perds de vue.

Thanatos arrive dans mon dos comme une ombre. Lui aussi porte une toge, mais pas de masque. Sur ses cheveux blond pâle, presque blancs, est posé une couronne de lauriers peinte à la feuille d’or, et le coin de ses yeux turquoise est rehaussée de paillettes de sable doré. Il est très beau, à la manière de la statue maudite d’Apollon dans une bande dessinée que j’ai lue enfant, et qui me terrifiait.

— C’est la croix de Saint André, m’apprend-il de sa voix froide. Dans chaque salle, l’archonte propose une activité et des collations. À minuit, c’est la Grande Assemblée, l’Invocation, et le Sacrifice. Puis le Cercle renouvelle ses vœux, et chacun rentre chez soi, au petit matin.

Je n’ose pas poser de questions. Mais je me demande ce qui est invoqué, ce qui va être « sacrifié ».

Je relève la tête vers lui, timidement. Mais il ne me regarde pas. Soudain, il glisse sa main glaciale entre mes jambes.

— Simple contrôle. Père m’a demandé de vérifier si tu étais prête.

— Prête ? Prête à quoi ?

Thanatos me foudroie du regard. Je baisse les yeux immédiatement, en posture de soumission.

— Certains Maîtres aimeraient t’essayer. Je dois m’assurer que tu as bien cicatrisé, depuis la dernière fois. Seules les sacrifiées doivent saigner, pendant la Bacchanale.

Je ravale un soupir de soulagement. Ce ne sera donc pas moi la « sacrifiée », aujourd’hui. Même si Hadès a décidé de m’offrir à des hommes inconnus… mais cela vaut toujours mieux que l’ablation de la langue, l’arrachage des dents à vif, ou… pire.

La sentence tombe.

— C’est bon, souffle Thanatos en saisissant le plateau, qu’il donne à Kitty. Viens.

Je suis obligée de le suivre. En passant devant une porte ouverte, j’aperçois une statue de taureau, comme une idole biblique, à laquelle est attachée une fille. Un homme est sur elle, tandis que plusieurs autres, autour, attendent leur tour en se masturbant. Je tourne la tête, horrifiée.

Est-ce que c’est ce qui va m’arriver…

Mais Thanatos me conduit à Hadès. Celui-ci est debout, sans masque. Ses longs cheveux sont lâchés et huilés, coulant en boucles noires sur ses épaules musclées et bronzées, dont l’une est laissée découverte par la toge. La sienne n’est pas blanche, mais noire. Et sa couronne est bizarrement cornue.

Hadès, le roi des Enfers. Le Grand Maître du Cercle.

— Voici notre nouvelle biche, me présente-t-il à un parterre d’hommes masqués. Elle n’a pas encore de nom : je l’appelle Perle. Elle est arrivée avant Roxie, mais comme elle était malade – c’est une petite de santé assez fragile, très délicate -, je ne l’ai pas présentée à la dernière bacchanale.

— Va-t-on assister à une nouvelle initiation, ce soir ? demande un Maître, la voix déformée par le masque.

Hadès prend une longue gorgée dans sa coupe.

— Je n’ai pas encore décidé. J’aime beaucoup ses petits cris, elle a une voix et une diction assez distinguée, on voit qu’elle vient d’une bonne famille…

— Elle pourra toujours crier après l’initiation, précise l’un des porcs. Ça n’empêche pas, mais ça rend leur bouche plus douce !

— Mmh, leur voix est un peu déformée, tout de même… répond Hadès en me contemplant pensivement.

Mon cœur bat à toute vitesse. Je suis à deux doigts de me jeter à ses pieds, de le supplier pour qu’on épargne ma bouche. Tout, mais pas ça. Sauf que je sais que ça le mettra hors de lui, et qu’il ordonnera immédiatement ma mutilation, si je l’humilie devant ses pairs. Damian me l’a dit. Je dois rester de marbre, et prier la déesse de la chance de faire rouler les dés du bon côté.

Faites qu’il m’épargne, faites qu’il m’épargne, faites…

— Bon, c’est peut-être ce soir-là qu’il faut dire adieu à cette belle voix de sirène, soupire Hadès en reposant son verre. Vous voulez l’essayer avant, ou après la cérémonie ? Elle sera sûrement plus éteinte après. Je peux vous dire, pour l’avoir beaucoup pratiquée, qu’elle est vive et loin d’être inerte, pendant la baise. Une vraie perle !

— Après, c’est bien, éructe l’affreux cochon au masque. Me ferez-vous l’honneur de me laisser passer le premier ?

De nouveau, Hadès semble réfléchir. Il me regarde, les sourcils froncés.

— Allez, on va faire ça. Il ne faut pas que je m’attache trop aux biches. Je suis faible, avec les jolies femmes… Thanatos, prépare les instruments. On va faire ça maintenant, avant que je change d’avis. Sinon, je ne me déciderais jamais.

Je crois que je vais m’évanouir. Mes jambes flageolent, un peu comme celles de Lydie tout à l’heure, alors qu’on la conduisait au pilori de torture. Mais deux mains fortes m’enserrent soudainement, et je me retrouve accolée à un torse chaud.

— Archonte, ne voulez-vous pas qu’elle vous lise le passage de la mort d’Achille une dernière fois ? intervient une voix familière, sur un débit rapide et hachée. Je l’ai sur moi.

— Je ne sais pas, Daimon, hésite Hadès avec une moue étrange, que je ne lui ai jamais vue. Je me connais : si je l’entends, je vais être ému, et je vais avoir envie de l’écouter encore et encore.

— Mais vous ne l’entendrez plus jamais, insiste la voix, un peu rauque. Ne vous manquera-t-elle pas ? Megane, tu le connais par cœur, non ? Chante-nous la mort d’Achille. Maintenant.

J’hésite, tétanisée. Je connais cette voix… c’est…

Damian.

Ses grands yeux bleus passent dans mon champ de vision, se substituant aux pupilles noires et aux sourcils froncés d’Hadès. Il peut donc interagir avec eux… il…

… porte une toge, comme les autres, et une couronne de lauriers. Pas de masque. Des paillettes d’or réhaussent ses pommettes sculptées.

Un sentiment indescriptible, d’une intensité sauvage, monte dans mon ventre. D’abord parce que j’ai peur. Ensuite, parce que je sais que c’est la dernière fois que je vais pouvoir faire entendre ma voix, articuler une phrase intelligible. Enfin, parce qu’il est beau, radieux comme la lune, les étoiles et le soleil, et me fait oublier tout le reste.

Je pourrais hurler, dire non, supplier. Mais ce sont les vers iambiques d’Homère qui montent dans ma gorge.

Pendant tout ce temps, je ne quitte pas Damian des yeux. Ses mains aux longs doigts serrent mes bras si forts qu’il écrase mes os. Mais je ne sens pas la douleur. Je suis portée par ce regard bleu.

Lorsqu’enfin, je me tais, l’assemblée reste silencieuse.

— Bon, maintenant qu’elle a fini de réciter son truc, on peut lancer la procédure ? grogne le porc qui tient tant à me mutiler.

Hadès se tourne vers lui, une haine inouïe sur le visage. À tel point que l’homme recule.

— Je vous en supplie, Père, insiste Damian en s’avançant vers lui. Laissez-là chanter pour nous. C’est un don rare, que nous envoie Dionysos : une pythie pour l’invoquer, chanter ses louanges. Il faut s’en réjouir, et l’utiliser à sa juste valeur. Nous serions des sacrilèges si nous ne le faisions pas, des barbares !

Père. Père. PÈRE

Hadès a reporté son attention sur lui. Lui. Son fils.

— Bon, d’accord, Damian. Tu m’as convaincu.

— Mais est-ce qu’on peut la baiser ? demande un autre Maître.

Hadès semble émerger d’un long rêve.

— Pas ce soir. C’est moi qui vais la baiser. Vous, vous allez regarder.

Damian échange avec moi un regard douloureux. En voyant mon expression, il baisse les yeux.

Damian Kyanos. Daimon. Le deuxième fils de mon bourreau, Vassili « Hadès » Kyanos.

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