Chp 15 - La Furie

12 minutes de lecture

J’ai rêvé que j’étais de retour au Manoir. Non pas comme captive, mais que c’était chez moi, ma maison. Michail nous servait de majordome, très classe avec ses gants blancs, sa haute taille, ses cheveux de lin et son regard d’acier poli. Vassili n’était pas là. Mais il y avait Damian, plus âgé, arborant une barbe de quelques jours. Ses cheveux étaient plus longs, presque aussi longs que ceux son père, et aussi épais, bouclés. J’étais dans le salon avec lui, devant la cheminée, Némésis à nos pieds, ronflant bruyamment comme le font les chiens heureux. Il pleuvait dehors, il faisait sombre, mais bizarrement, l’intérieur du salon était lumineux, envahi par les roses. Il y en avait partout : sur le linteau de la cheminée, sur les murs, grimpant comme du lierre, et même par terre. Soudain, quelqu’un frappait à la porte. Damian relevait les yeux de son livre – un cahier noir, sans titre – et me souriait.

— Tiens, notre invité est arrivé, disait-il.

Et nous nous levions pour l’accueillir.

*

J’ai ouvert les yeux en sursaut. Je me suis endormie face à mon ordinateur… J’ai fait une recherche pour localiser le château, aujourd’hui. Tous les points de fuite et d’arrivée possibles. Les endroits où planquer une bagnole de secours. Je dois me trouver une porte de sortie, au cas où Damian me trahirait. Car tout est possible, avec lui. Mais j’ai fini par piquer du nez sur mon clavier… ces derniers jours, nerveusement, m’ont éreintée.

Némésis dresse une oreille. Comme moi, elle ne s’est pas réveillée pour rien. Une clé tourne doucement dans la serrure… et Damian débarque, comme s’il était chez lui. Némésis se précipite pour lui faire la fête.

— Oui, oui, bonne chienne, la félicite-t-il en tapotant ses flancs.

Je me crispe. On dirait son père, quand il me complimentait après ce qu’il appelait « une bonne baise ».

— Comment t’as réussi à rentrer ? grogné-je. Je me rappelle pas t’avoir donné de double ! Est-ce que tu me l’as volé après ta petite séance d’hypnose, hier ?

— Un pass, répond-il gaiment en agitant une clé.

Sans crier gare, je me fends en avant pour le lui prendre.

— Confisqué.

— Un vrai cobra, dis donc ! Je me demandais : tu t’es entraînée avec Pai Mei[1], chez les moines Shaolin ?

— Tu serais surpris de ce que la haine peut faire, Kyanos. Ça vaut tous les superpouvoirs du monde.

Il me sourit, indulgent.

— Ça y est, le château est prêt. Et mon père y est installé. On n’a plus qu’à attendre.

Je croise les bras, et d’un coup de pied sur le pilier du bureau, recule ma chaise pour me placer en face de lui.

— Pourquoi on n’irait pas le buter dès maintenant ?

Damian lève un sourcil.

— En plein jour ?

— En plein jour, en pleine nuit, peu importe. Je veux en finir.

— Il est entouré en permanence, et aux aguets. Mieux vaut attendre qu’il ait baissé sa garde. Il m’a donné la date de la bacchanale : ça aura lieu dans douze jours, à partir de maintenant, la nuit du 31.

— Parfait. C’est lui qui a choisi le jour où il va mourir, alors !

Damian hoche la tête, presque joyeux.

— C’est ça. Dis, ça te dérange si je me douche ici ? J’ai pas très envie de retourner chez moi, maintenant que mon frère y a fouiné. Des fois qu’il ait mis des petits mouchards de son cru, et décèle mes allers-retours chez toi…

— Parce que tu comptes faire beaucoup d’aller-retours, Kyanos ?

— Pas si je reste là, sourit-il.

Je le regarde en silence, renfrognée. Quel démon.

— C’est non. Je veux pas que tu mettes tes sales poils dans ma salle de bain.

Damian, sans rien dire, retire son T-shirt noir. Il se plante devant moi, baisse la tête.

— Où tu vois des poils ? me demande-t-il, soudain très sérieux.

Je laisse malgré moi mes yeux traîner sur ce torse parfait, imberbe, il est vrai, et ses abdos que je sais durs comme de l’acier. Il porte son jogging gris très bas, pour bien me montrer le V sculpté de son aine. Après l’avoir bien regardé, je pointe la ligne noire qui descend de son nombril jusqu’à… ce qu’il y a en bas.

— Là, y en a, grommelé-je.

— Je ramasserai. Je fais bien le ménage.

— Tu fais bien la cuisine, le ménage… un homme parfait, dis-moi, ironisé-je. Est-ce que les compétences de stalker et de tueur en série font partie du lot ?

Il a la bienséance de se taire. Un seul mot, et je l’aurais foutu dehors.

Mais je discerne une minuscule tache de sang sur le bas de sa mâchoire. Et je veux pas savoir comment il a récolté ça. Un sale boulot pour son père, sûrement.

— Va te laver, grogné-je. Je veux que tout soit nickel après. Si ça sent le mec mouillé…

— Le « mec mouillé ». Intéressant concept ! s’amuse-t-il.

Si t’avais été violé pendant des mois, nuit et jour, par un sale type, tu comprendrais, répliqué-je intérieurement. Mais j’ai pas envie d’amener la conversation sur ce sujet. Damian a l’air d’humeur bavarde, aujourd’hui : moi pas.

Une fois qu’il a disparu dans la salle de bain, je rallume l’écran et switche sur un autre résultat de recherche. Ces dernières années, je n’ai presque rien récolté sur les Kyanos, mais bizarrement, tout à l’heure, j’ai fait mouche. Je me constitue un dossier sur eux, prête à tout balancer au moment opportun, si besoin.

Vassilis Kyanos (parfois transcrit en Vassili), homme d’affaires et armateur grec, né à Athènes en 1976. Propriétaire d’une île privée dans les Cyclades, ainsi que de nombreuses propriétés de par le monde. Personnage discret, paraissant peu en public. Marié à Katarina Argyropoulos, célèbre archéologue roumaine d’origine grecque (décédée en 2008), avec qui il a eu deux fils : Michail (né en 1996) et Damianos (parfois transcrit en Damian), né en 1998.

Cet enfoiré d’Hadès possède tellement de propriétés qu’il est impossible de savoir dans lesquelles il vit réellement. Et il ne commet jamais ses crimes dans l’une de ses tanières : il se sert des membres du Cercle, des hommes d’affaires riches et anonymes, pour accomplir ses horreurs. Le Cercle, dont j’ai toujours ignoré l’identité des membres, le protège. En échange, il leur redistribue un peu de son « pouvoir », celui qu’il obtient en sacrifiant des innocentes à Dionysos. Et leur permet de réaliser impunément leurs fantasmes les plus pervers.

Pendant longtemps, j’ai cru que cette histoire de « don obscur » était du pipeau complet, un pur délire sectaire de mystiques ramonés du bulbe qui s’excitaient sur des cultes antiques. Mais force est de constater que le premier soir, Vassili en a bel et bien usé sur moi. Il m’a hypnotisée, plongée dans une sorte de stupeur. Car en réalité, il n’y avait rien, dans l’eau qu’il m’a servie. Damien me l’a dit plus tard : ils ont besoin que leurs biches soient « pures », pour être offertes à leur dieu maléfique.

J’ai fait des recherches sur l’hypnose, ou plutôt, la suggestion induite, comme on appelle ça aujourd’hui. Certains magiciens modernes, comme Houdini, le célèbre illusionniste, étaient des maîtres en la matière. Il leur suffisait de dire « Maintenant, dormez » pour que les femmes leur tombent littéralement dans les bras. Mais on sait maintenant que ce pouvoir ne reposait pas sur une force occulte mais sur une forme de charisme écrasant, un genre de charme irrésistible, et que oui, les femmes y sont effectivement plus sensibles que les hommes.

Mais dans le cas de Vassili, il s’agit bien de pouvoir occulte, presque magique. Je n’en ai pas la preuve, bien sûr : ces choses-là ne se vérifient pas, elles échappent à toute tentative d’appréhension. Mais il y a définitivement quelque chose d’anormal chez cet homme, d’inhumain. Je ne parle pas seulement de sa cruauté, de son sadisme, ou de sa libido monstrueuse de taureau de concours. Mais d’autre chose. Une espèce de vitalité diabolique, un genre d’énergie, d’aura noire… je ne saurais pas l’expliquer. Mais c’est là. Et Damian l’a aussi… moins fort, mais c’est présent. Tous ceux qui ont fait couler le sang à la Bacchanale l’ont. Certains plus que d’autres. Genre, Damian.

— Qu’est-ce tu lis ?

Putain. D’un seul clic, je change d’écran.

Damian est derrière moi, debout, vêtu d’une simple serviette sur les reins. Ses cheveux mouillés sont plaqués en arrière, dégageant son large front. Et il est bien trop près.

Je me lève de mon siège, m’assoit sur le rebord du bureau, pour reprendre un peu d’espace entre nous. Damian, subtil, comprend le message. Il recule.

— Tu ne trouveras rien sur lui sur le Net, assène-t-il. Il ne laisse rien traîner. Y a même un mec dont le seul boulot, pendant quelques années, a été de nettoyer ses traces.

— C’est qui ? Un mec de la mafia, encore ?

— Moi, balance Damian avec un sourire.

Je comprends alors pourquoi ce petit résumé est apparu. Damian, occupé ces derniers jours, n’a pas fait le ménage.

— Je t’avais dit que j’étais un bon nettoyeur… ajoute-t-il. Ah, je t’ai pas dit. Mon père a une nana.

— Une nana ? répété-je, pas sûre d’avoir bien compris.

— Ouais. Une meuf hyper jeune, en plus, genre 25 ans… alors qu’il en a 50. Remarque, ce sera pas le premier, ni le premier, à se taper des minettes. Mais tout de même… J’aime pas ça.

Moi non plus. La nouvelle me contrarie plus qu’elle ne devrait. Je trouve ça étrange de la part de Vassili, sans parler de ce que va subir cette pauvre fille entre les griffes du monstre. Je sais qu’il est capable de tendresse, mais pas longtemps. Il a deux visages, comme Janus. Et il faut que l’ogre sorte, de temps en temps.

— Pour l’instant, il a l’air de bien la traiter, continue Damian, répondant sans le savoir à mes interrogations. Elle a l’air folle de lui. Toujours accroché à ses basques, son bras. Ils se roulent des patins au restaurant, en public… devant nous, en plus ! Michail est outré.

— Ton père est un homme séduisant, dis-je d’une voix neutre, un peu surprise de la gêne des fils Kyanos devant les démonstrations d’amour de leur père envers une femme, lui qui a commis maints viols sous leurs yeux. Psychopathe, sadique et brutal, mais bel homme. Il faut le reconnaître.

— Je doute que ce soit un bon coup au lit… trop dominant, précise Damian en me glissant un regard du coin de l’œil.

Comme si « dominant » était le seul problème de Vassili Kyanos avec les femmes.

Je tourne la tête. J’ai pas envie d’aller dans ces eaux-là, mais effectivement, la nouvelle est inquiétante. Qu’est-ce qu’il mijote ? Pourquoi maintenant ? Soudain, je réalise que ce qui me dérange le plus dans cette histoire, c’est qu’Hadès, ma cible, ait soudain trouvé une autre obsession que moi. Sa petite bluette, en l’humanisant, rend sa traque et sa mise à mort moins jouissives. Il ne doit penser qu’à moi, jusqu’au jour de son exécution.

Comme Damian.

— Il est resté célibataire pendant presque vingt ans, ajoute Damian. Après la mort de maman, mon père n’a plus eu de femme. Je dis pas qu’il baisait pas, hein… tu sais comment c’est. Mais il n’était pas « en couple ».

Je relève la tête vers lui.

— Ta mère, comment elle était ? Avec lui, je veux dire. Est-ce qu’elle en avait peur ?

Damian se ferme un peu. Je vois son visage s’assombrir, et il s’assoit sur le lit.

— Il l’adorait, et l’admirait. C’était une grande spécialiste du monde grec ancien, qui le parlait parfaitement et qui nous l’a appris, à nous, ses enfants, avec le français. Elle a rencontré mon père lors d’une conférence et est tombée sous son charme. Elle était plus âgée que lui, et ils se sont mariés très vite, alors qu’il avait à peine vingt ans. Il est devenu père deux ans plus tard, c’est jeune… Mon frère, Michail.

— Comment ça s’est passé, par la suite ?

— Ils ont fait des fouilles ensemble, après que mon père lui a indiqué l’emplacement d’un vieux temple de Dionysos qu’on se passait en secret dans la famille de génération en génération, et ils ont mis au jour une bague étrange, qui, selon lui, permettait de se mettre en contact avec les forces les plus primordiales du cosmos. C’est de cet objet que mon père tient tout son pouvoir et sa fortune, et le Cercle a été bâti autour de ça. Après avoir trouvé cette chevalière, qu’il disait avoir appartenu à Agamemnon, le plus grand des rois grecs, ses affaires sont devenues florissantes. Mais ma mère, elle, a dépéri, petit à petit. Jusqu’à sa mort.

Je ne continue pas plus loin mon investigation. Damian m’en a déjà parlé, et j’ai trouvé un article sur le sujet, un jour. Celui-là, Damian l’avait laissé, sûrement en souvenir de sa mère, ou pour accuser son père, peut-être les deux. D’après cet article, Katarina Kyanos est morte lors d’une sortie en mer avec son dernier fils, sur son propre bateau, un petit voilier de plaisance. Elle l’a coulé en le fracassant sur une crique dangereuse, et c’est Vassili, ayant vu de sa demeure le foc en train de braver la tempête en pleine nuit, qui a sauvé Damian en se jetant à l’eau. Mais il est arrivé trop tard pour Katarina, dont le pied s’était enroulé dans un cordage. On a longtemps parlé de suicide, disait le journaliste… mais d’après Damian, c’était un meurtre.

Damien se lève.

— Je vais y aller, dit-il sombrement.

Je le regarde, son dos large, ses tatouages.

Ce n’est pas son père. Il est différent. Il ne sent pas la même odeur.

— Tu vas dormir où, si c’est pas chez toi ?

— Je sais pas, dit-il en enfilant son T-shirt. Je trouverais bien.

Je le regarde prendre ses affaires, se diriger vers la salle de bain, pour m’épargner la vue du bas. Il est délicat, à sa manière.

— Tu peux rester ici, si tu t’enroules dans la bâche pour ne pas polluer le lit. Némésis dormira entre nous, dis-je sans le regarder.

Du coin de l’œil, je sais qu’il s’est retourné.

— T’es sûre ?

— Oui. Reste. Juste cette nuit. Tu te trouveras un nouveau coin demain.

Il ne dit rien, et disparait dans la salle de bain.

*

Damian est dans mon lit. Sans être attaché. La bâche empêche les draps de prendre son odeur de mâle, mais finalement, je me dis qu’on aurait pu l’enlever. De toute façon, je laverai les draps demain. Et Némésis est entre nous, alors ça sent surtout le Doberman, surtout qu’elle pète pas mal.

Je lui tourne le dos. Et lui aussi. Je finis par réussir à m’endormir comme ça, songeant malgré moi à toutes les nuits dans le lit étroit de ma cage, où nous étions serrés l’un contre l’autre. C’était ces moments qui me faisaient supporter la journée. J’attendais le soir avec impatience, même si je savais que je devais affronter Hadès après le dîner, quand il descendait tremper sa sale queue. Mais Damian venait ensuite, et tout disparaissait. C’est pour ça que je lui en ai voulu, aussi. Qu’il ait tout gâché comme ça, en me mentant. Quand je lui ai dit que je savais, après que son frère m’eut tout révélé, je lui ai dit que j’aurais préféré qu’il ne fasse rien, me laisse à mon sort. Hadès m’aurait fait couper la langue et arracher les dents, et je me serais laissée mourir. Mais en réalité, c’est indéniable : Damian m’a sauvée.

Et en me réveillant dans la nuit en plein milieu d’un cauchemar - trois heures du matin, toujours la même heure de l’horreur -, trempée et tremblante, je réalise qu’il est derrière moi, et que je suis dans ses bras. Est-ce un rêve, un souvenir lié à celui que je viens de faire, et qui me ramène toujours au Manoir, dès que je ferme les yeux ? Non, il est bien là, son bras musclé posé en travers de mon corps. Il ne touche pas mes fesses, ni mes seins, pas même mon ventre. Il est juste là, protecteur et apaisant. Némésis ronfle à nos pieds.

Au lieu de le repousser, je reste là et me rendors.

[1] Personnage de maître de kung-fu imbattable qui aide les héros à se venger, popularisé par le film Kill Bill de Tarantino.

Annotations

Vous aimez lire Maxence Sardane ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0