Chp 17 - La Furie
Le gravier crisse sous mes baskets. L’air est froid, humide, chargé de cette odeur de terre et de feuilles écrasées qui colle à la peau.On s’est arrêtés dans un coin tranquille, derrière un rideau d’arbres, à l’abri des regards. Némésis, assise non loin, nous regarde avec curiosité.
— Tu restes couchée, ma belle, lui lancé-je. Je vais juste m’amuser un peu à la bagarre avec lui.
Damian se tient devant moi, bras ballants. Pas du tout menacé par ma posture, que je sais pourtant intimidante. Corps massif, sculpté par des années d’entraînement et de violence assumée, au service de sa foutue famille. Ses yeux bleus me fixent sans me regarder vraiment. Je déteste ce regard calme, profond comme un lac. Je le hais autant que je le désire, et cette vérité me brûle plus que la colère.
— Ces deux dernières années, j’ai gagné presque tous mes combats par K.O., le prévins-je. Et j’ai même fracassé des sales types qui me suivaient d’un peu trop près, le soir.
— Je suis au courant. Je regardais tes matchs. J’ai toujours parié sur toi, d’ailleurs, m’apprend Damian. Et j’étais souvent là quand tu te battais dans la rue, dans l’ombre, prêt à intervenir.
Son assurance m’énerve. Cette espèce de certitude qu’il a que c’est son rôle de me protéger. Et plus encore, ce qu’il est en train de me raconter.
— Depuis quand tu me pistes, Kyanos ?
Il ne me répond pas. Mais plante ses yeux céruléens dans les miens, et baisse légèrement son sens de gravité.
— Si tu arrives à me toucher… je te le dirais, lâche-t-il.
Toute trace d’amusement a disparu de sa voix.
Il est sérieux, réalisé-je.
Un léger frisson secoue ma colonne. Je me suis battue contre des mecs, certes, des femmes très musclées et nerveuses gonflées à donf’ de produits… mais je sens d’instinct que lui, c’est autre chose. Damian est grand, bien bâti. Il n’a pas un pet de gras. Je sais qu’il est vif, retors. Et ses bras… je les ai vus hier : ses biceps font la taille de mes cuisses. Enfin, c’est un Kyanos. Je doute qu’il utilise sa magie noire contre moi présentement, mais on ne sait jamais. Parfois, alors que Vassili me violait, emprisonnant mes poignets sous ses mains, je me noyais dans ses pupilles noires et brûlantes. Littéralement. J’y voyais des paysages de mort, des landes dévastées couvertes de squelettes, de morceaux d’armure et de lances brisées. Je veux pas retourner là-bas, jamais.
Mais je n’ai pas le choix.
Pour atteindre son frère et son père… Je dois passer par lui, Damian.
— Prête ? demande-t-il.
Je ne réponds pas. Je lève les poings.
Il attaque le premier. Direct, précis. Je pare, pivote, contre-attaque. Mon poing touche sa mâchoire. Pas fort. Mais assez pour lui rappeler que je ne suis plus celle qu’il a connue. Celle qui criait, qui fuyait.
Je frappe. Encore. Enchaînement rapide. Crochet, uppercut, genou. Mon corps sait quoi faire. Il obéit sans réfléchir. Chaque mouvement est propre, contrôlé, mortel si je le voulais.
Je vois son sourcil se lever. Une fraction de seconde. Assez pour me nourrir.
Oui.
Je suis forte.
Mais lui aussi.
Il encaisse sans reculer. Quand il riposte, c’est mesuré. Un peu trop... il pourrait me toucher. Sauf qu’il ne le fait pas. Il s’arrête à quelques centimètres de mon visage, son poing suspendu dans l’air.
— Arrête ça, Kyanos, lâché-je entre mes dents.
— Tu vois bien que je…
— FRAPPE-MOI !
Ma voix claque, rauque de rage.
Il ne bouge pas. Son poing redescend lentement. Trop doucement à mon goût. Comme si j’étais en verre, putain !
La colère me submerge.
Je me jette sur lui sans retenue. Je veux lui faire mal, lui prouver que je ne suis pas fragile, qu’il n’a pas à me ménager. Je le frappe au corps, aux côtes, aux épaules. Il recule enfin, mais je sens sa force contenue, prête à exploser. Une puissance sauvage, celle d’un fauve, d’un tueur létal.
Il attrape mon bras. Tourne. Déséquilibre… il n’a même pas besoin de placer son pied pour me faire perdre mes appuis.
Je chute.
Il m’accompagne dans la descente, une main derrière ma tête, l’autre sur mon flanc pour amortir l’impact. Je touche le sol sans douleur ni choc. Et surtout, sans dignité.
— Lâche-moi ! craché-je, bouffie de haine.
Je déteste ça. Cette précaution, cette prévenance dont il fait montre constamment à mon égard. Elle me renvoie une image que je refuse : celle d’une petite chose qu’on protège, qu’on domine sans effort. Une victime. La Megane d’avant, celle qu’il pouvait bercer, consoler, et même, manipuler.
Mais c’est fini, tout ça. Damian, quoiqu’il puisse souhaiter, ne retrouvera jamais cette fille.
Alors avant qu’il ne puisse se relever, j’agis.
Mes jambes s’enroulent autour de lui comme un anaconda. Je pivote, prends appui, inverse la pression. Il ne s’y attend pas. Je sens son souffle se couper quand je le renverse.
Et cette fois, c’est lui qui tombe.
Je passe derrière. Mon bras se glisse sous son menton. Prise d’étranglement. Parfaite. Mon corps tremble, mais ma prise est solide. Apprise. Répétée. Gravée dans la chair.
— Ne me sous-estime jamais, murmuré-je contre son oreille.
Il se fige. Je sens ses muscles rouler sous ma peau, sa puissance contenue. Il pourrait s’en sortir. Il le sait. Je le sais aussi.
Mais pour le moment…
C’est moi qui tiens le monstre.
Je le chevauche, me colle étroitement comme une sangsue, faisant peser tout mon poids contre lui, remontant face à son torse. Ma main glisse dans le col de son T-shirt, l’agrippe, et mon coude s’enfonce dans le sol, appuyant impitoyablement sur sa trachée. Je fais pareil avec l’autre bras. Cet étranglement est terrible, car il ne demande que peu de force : juste de la technique.
Il suffoque.
— Abandonne, Kyanos. Ou tu vas voir les étoiles.
Mais il plaque ses putains de bras sur mon dos, comme s’il voulait m’enlacer. C’est quoi cette prise de merde… il se fiche de moi, encore ?
La bosse dure de son entrejambe, qui fait pression contre mon intimité, me fait relever les yeux vers lui. Sérieux ? Même dans cette situation, il ne peut pas garder son truc à sa place, tranquille !
— Doucement, Megaira, murmure-t-il, un sourire dévastateur au coin de la bouche. À aucun moment je n’ai promis de réussir à me maîtriser si tu viens te frotter contre ma queue…
Je le déteste. Je le hais de tout mon être. Mais, que les fantômes du Styx me bouffent les entrailles… j’ai envie de lui.
— La ferme, rugis-je. Essaie plutôt de te dégager !
Son rire résonne, froid et cruel. Ce putain de rire narquois qu’il a.
— Non. Je suis bien, là. Essaie, toi, de te dégager.
C’est là que je me rends compte que je suis bloquée. Damian me tient fermement coincée contre lui, ses sales pattes sur mes deux fesses, bordel de merde. Je m’agite, perds patience, tente de le faire lâcher. Mais il ne bouche pas d’un pouce. Ma main migre, emprisonnant son cou. Mes doigts serrent ses muscles bandés, qui ondulent sous sa peau tatouée.
— Je vais t’étrangler, Kyanos. Si tu ne lâche pas, c’est la syncope. Et je te ranimerai pas.
Ce con me met au défi, me foudroyant de son regard magnifique :
— Vas-y. Tue-moi. C’est le moment. Moi, en tout cas, je te laisserai jamais partir. Je veux mourir comme ça, rivé à tes yeux.
Je me redresse, un peu choquée.
— T’es vraiment cinglé…
Mais je suis incapable de le lâcher, moi non plus. Et mes doigts se serrent légèrement sur sa trachée si virile, comprimant sa pomme d’Adam. Il laisse retomber sa tête dans l’herbe, et ses cheveux légèrement ondulés retombent autour de son visage comme un halo de jais. Ses longs cils brossent ses pommettes, à travers lesquels il me contemple d’un air rêveur. Sa beauté est presque criminelle, un véritable affront à la face des dieux quand on sait quel psychopathe se cache au-dessous. Un léger soupir monte de ses lèvres sensuelles, et soudain, je comprends que je n’ai plus envie que d’un chose, y poser les miennes…
Sa bouche. Sa maudite bouche.
Je me penche, comme attirée par un aimant… et Damian attrape ma lèvre inférieure. Je me laisse faire, incapable de faire autrement. Son baiser est exigeant, urgent, charnel. À deux doigts d’être dominant… je lui mets une claque, pour le calmer un peu.
Il me regarde, incandescent. Ses pectoraux puissants se soulèvent à chacune de ses respirations, et j’ai la certitude affreuse que je vais replonger.
— Meg… murmure-t-il entre deux souffles. Si tu savais combien de temps j’ai attendu ce moment !
Je le mords. Damian pousse un râle rauque, qui ressemble plus à de la jouissance qu’à de la douleur. Son sang coule dans ma bouche, et je m’en repais comme un vampire. Les Furies sont devenues des harpies, par la suite, quand les anciens dieux ont cessé d’arpenter la Grèce. Et elles se repaissaient du fluide vital des hommes.
— C’est vrai que t’es devenu pas mal, Kyanos. Je vais faire usage de ce corps magnifique avant de te tuer, grondé-je comme une panthère.
Damian se redresse d’un seul mouvement et se débarrasse de son T-shirt à toute vitesse, l’arrachant presque. Je le dévore des yeux, puis pose une main avide sur ce son torse sculpté que j’avais tant envie de toucher. J’ai envie de le goûter, aussi, avec ma langue. De le dévorer. Je le lèche, folle de désir. J’ai l’impression que je suis possédée… Damian souffle.
— Fais-en usage tant que tu veux. Je t’ai dit que j’étais à ta disposition, murmure-t-il en posant sa main sur mon dos.
Je le dégage d’une secousse et le repousse dans l’herbe : je veux pas qu’il me touche. Pas encore. J’attrape sa main et la plaque au-dessus de sa tête, la laissant là, puis j’empoigne sa verge, dure comme une barre de fer, à travers son jogging. Je baisse le tissu brutalement, dévoilant sa vibrante érection. Je la fixe un moment, interdite. Il a vraiment une grosse queue… je m’y attendais, mais ça me procure tout de même un choc. Et une sensation que j’aurais préféré oublier, comme un tiraillement entre les jambes… suivi aussitôt d’une décharge humide.
Fais chier.
Un rire sauvage, brutal, secoue sa poitrine. Il exulte, tout content de mon trouble, célébrant la victoire du mâle sur la vierge effarouchée, enfin remise à sa place par une bonne bite dure et triomphante. Mais ce ricanement féroce se transforme en gémissement de défaite lorsque je le gobe tout entier, menaçant de bouffer cette virilité dont il est si fier.
— Oh, merde, gronde-t-il en laissant retomber sa tête en arrière.
— Profites-en bien, Kyanos. Ça sera sûrement la dernière pipe avant ta mort violente. Et si tu bouges trop, ou poses tes foutues mains là il ne faudrait pas…
J’ai pas fait ça depuis une éternité. Je ne suçais même pas mon copain… c’est ce salopard d’Hadès qui m’a appris à le faire. Mais c’était sous la contrainte, alors que là, c’est moi qui garde le contrôle. Je décide, et je tiens son fils par le bout de la queue. Je peux l’assommer, l’étrangler ou l’émasculer à tout moment. Je dirige. Damian est à ma merci, et il gémit doucement, se mordant la lèvre si fort qu’il en saigne. J’aime voir l’ichor écarlate couler sur son beau visage. C’est avant-goût de la suite, du sort qui l’attend.
Je ne le laisse pas finir. Je refuse de lui donner ce plaisir. Ce désir effréné et contre-nature que j’ai de lui, mon ennemi, me met dans une telle rage… je n’ai pas à être douce avec lui, tendre, soumise et gentille. Et je ne veux rien lui donner : juste prendre. Alors je le lâche, laissant sa verge mouillée et affamée buter contre son ventre dur. Je veux pas qu’il jouisse. Je veux qu’il souffre.
Je l’ai mis K.O.
Je me relève et siffle Némésis, qui nous regardait rouler dans l’herbe, la tête sur le côté.
— On a assez joué : on rentre.

Annotations