Chp 18 - Le Démon

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Je tourne et retourne sur le matelas sans parvenir à trouver le sommeil. Meg est juste là, en face, dans son studio, et je ne suis pas avec elle. Après ce qui s’est passé sur les quais, elle n’a pas voulu que je revienne chez elle… elle m’a claquée la porte au nez au moment où j’allais lui emboîter le pas. Bien sûr, j’ai un autre pass. Deux autres, même. Mais m’incruster chez elle maintenant, ce ne serait pas le bon moov.

Ce qui s’est passé sur les quais… Bordel, j’arrête pas d’y repenser. Sa belle bouche qui descend et remonte lentement sur ma queue, encore et encore. Ses yeux verts de féline rivés sur moi. Cette fille me tue. Combien de fois je me suis branlé, ce soir, en visualisant cette scène ? J’ai perdu le compte. J’ai même pas bouffé. J’ai perdu tout appétit, comme un cerf en rut qui oublie qu’il y a une vie en-dehors du parfum envoûtant de sa femelle.

Je me plante à nouveau devant la fenêtre. Je devrais pas le faire, mais c’est plus fort que moi. J’ai fouillé l’appart dans ses moindre recoins, et après tout, j’avais dit à mon frère que j’espionnais la voisine. Il ne se doute pas que c’est elle. De ce côté-là, il faut avouer qu’il n’a aucune imagination.

Sauf que tous les rideaux de Meg sont fermés. Je regarde sur les caméras, mais je ne vois rien non plus. Tout est noir. Elle aussi, a fait le ménage, visiblement… ou mis un truc sur ses écrans de surveillance, pour m’empêcher de la mater.

Je peux pas résister à la tentation de lui envoyer un message. C’est plus fort que moi.

Tu dors ?

Sa réponse arrive moins de trente secondes après.

Oui.

Un sourire monte sur mes lèvres. Elle ne dort pas, elle non plus. Mes doigts courent sur le clavier :

J’arrête pas de penser à ce qui s’est passé cet aprèm. C’était… intense.

Quand je t’ai étranglé, et que t’as failli tomber dans les pommes ? T’as raison. C’était plutôt cool.

Je parlais de l’autre truc.

Cette divine fellation. Mais ça, je ne l’écris pas. Faut qu’elle lise entre les lignes.

Meg ne répond pas. Ça ne me décourage pas. J’abattrais ses défenses, les unes après les autres.

Des autres trucs, en fait.

Cette fois, elle répond.

Ne pousse pas ta chance, Kyanos. Je t’ai fait des trucs, c’est vrai. Mais n’y attache aucune signification ou sentiment. C’était juste le mood du moment, voilà. Je te prends, je te jette.

Comme si elle faisait ça souvent… mais je sais bien que ce n’est pas le cas. En dix ans, elle n’a eu aucun autre homme. Une vraie vie de nonne… tant mieux. S’il y en avait eu un autre, je ne l’aurais pas supporté. Même un simple coup d’un soir, je l’aurais tué.

Mais ce genre de déclarations, je les garde pour plus tard. Pour l’instant, je décide de la taquiner un peu :

Parce que tu ne pouvais pas résister à mon « corps magnifique » ?

Pas de réponse. J’insiste :

Je suis à la fenêtre, si tu veux. Je porte pas de vêtements.

Silence. Aucune notif, rien du tout. Et soudain… son rideau s’ouvre, très vite.

Elle est derrière, en pyjama. Son regard dur se pose sur moi, puis descend le long de mon torse, de mon ventre. Elle reste un moment-là à me scanner avec son faisceau vert, puis baisse les yeux un peu plus. À cette distance, j’ai pas besoin des jumelles pour voir la rougeur qui colore ses joues constellées de taches de son. Elle referme le rideau précipitamment.

Mais j’ai pas à attendre longtemps son message :

T’es un démon, Damian.

Je me laisse tomber sur le matelas, le sourire jusqu’aux oreilles.

Bonne nuit, Meg. Fais de beaux rêves.

J’espère qu’elle rêvera de moi. Parce que moi, je vais rêver d’elle.

*

En fait, non. Je suis à la maison, en Grèce. Ma mère est vivante. Ses longs cheveux noirs coulent sur ses épaules, ses hanches comme un châle. Elle danse sur un air de Háris Alexiou, sa chanteuse préférée, pendant que mon frère, l’air concentré, s’efforce de garder le rythme sur son petit tambour. Il s’applique, mais il n’est pas doué. Moi, j’essaie de suivre ses pas en riant, ses pieds nus qui tapent le sol blanc. Mon père est assis dans un fauteuil en osier, contre le mur. Le poing devant sa bouche, il nous observe en silence. En fait, il n’a d’yeux que pour elle. Il la dévore du regard, un feu brûlant dans les prunelles, qui se reflète sur la chevalière à son annulaire. La bague. La bague d’Agamemnon. Je tends la main pour la prendre, mais j’avance en titubant, et m’écroule à ses pieds. La musique accélère, ma mère continue à danser, mon frère à battre son tambourin. Mais il y a de l’eau partout. Je tends la main, et mon père l’attrape…

— Damianos.

Sa voix grave me réveille d’un seul coup. J’ouvre les yeux, la bouche ouverte, en apnée. Mon père. Il est là, dans la pièce. Accroupi à côté de mon lit.

Putain de merde. Il est… (Je baisse les yeux sur ma montre.) Trois heures du matin.

Qu’est-ce qu’il fout là, putain.

— Papa…

Je me tais immédiatement. Lui comme moi, on déteste ce mot. Il n’y a que Michail qui continue à l’appeler comme ça.

— Qu’est-ce que tu fais là ?

— Je suis revenu à Toulouse dans la soirée. Puisque j’ai loué une voiture à l’aéroport, je me suis dit qu’il était temps de venir voir où tu vivais (Il se relève, scanne les environs.) C’est pas mal.

Michail… le con. Il lui a refilé cette adresse.

Je garde le silence. Il marche dans la pièce, soulève les rares objets qui trainent : un vieil emballage, une facture de CB à moitié chiffonnée, un papier de kebab, un T-shirt sale. Je suis ses mouvement, le cœur un peu plus rapide que la normale, essayant de me souvenir si j’ai laissé un truc dangereux traîner.

Mon père soulève lentement une long cheveu rouge de mon T-shirt.

— Ah, mon fils et sa passion des rousses. Ta copine est au courant ?

Je me compose un faux sourire.

— Ce T-shirt n’a pas été lavé depuis la dernière.

Il hoche la tête, compréhensif.

— Je vois. Elle vient ici, des fois ?

Je secoue la tête.

— Non. Comme tu le constates, c’est pas vraiment un endroit adapté aux femmes.

— Ça, non. Enfin, je suppose que ça dépend quelle femme.

Je lui jette un regard dur. Bien sûr. Il y a deux types de femmes. Celles qu’on emmène au resto, dans des hôtels de luxe. Et les autres.

Je me redresse, fait mine de me rhabiller. Mais je me fige quand mon père s’approche du téléscope.

Bordel. J’ai oublié de ranger ce truc qui a déjà failli me trahir une fois.

— Bel instrument… t’arrives à voir quelque chose, dans le ciel de cette ville ?

Ce sourire ironique… il sait parfaitement que je vois que dalle, d’ici, et que cet instrument sert à autre chose. D’ailleurs, il pousse le rideau, négligemment. Ses yeux perçants se posent sur la fenêtre de Megane.

Ouvre pas le rideau. Ouvre surtout pas le rideau.

Les secondes s’égrènent, diaboliquement longues. Le regard de mon père détaille avidement la façade d’en face, enregistrant les moindres détails. Puis il laisse enfin retomber le rideau, et se retourne vers moi.

— Tiens, ordonne-t-il en me balançant une feuille en grec sur mon lit. T’as 24h pour signer.

— Qu’est-ce que c’est ? demandé-je, méfiant.

— L’accord de mariage avec Afërdita Kelmendi. Si tu ne l’épouses pas, je te déshérite.

Je me lève d’un bond.

— Mais… quoi ?

— Les Kelmendi sont une famille puissante, et j’ai besoin de joindre nos forces aux leurs. Leur fille est folle de toi, à ce qu’il parait, et elle est loin d’être vilaine. Elle est aussi très riche, et son père tient la porte de l’Italie. Tu pourras faire ce que tu veux ensuite, mais d’abord, je veux que tu passes la bague au doigt de cette jolie héritière et qu’elle puisse montrer à son père un beau drap taché de rouge. Votre mariage aura lieu l’été prochain, et ce sera une très belle cérémonie : je prévoie plusieurs centaines d’invités.

Je reste sans voix. L’ogre a toujours voulu me marier à droite à gauche, avec les héritières de vieilles familles mafieuses comme lui. Mais je n’ai jamais pris ses menaces au sérieux, de ce côté-là. Et jusqu’ici, il n’insistait pas… là, il parle carrément de me déshériter.

— Qu’est-ce qui va se passer, concrètement, si je dis non ?

— Tu auras de gros ennuis. De très gros ennuis.

J’avale ma salive laborieusement. Je pourrais me tirer avec Megane, disparaitre… mais elle ne voudra pas partir tant que sa vengeance n’est pas accomplie. Surtout… j’ai besoin de mon père, pour le dernier acte.

— T’as encore un peu de temps devant toi, Damian, lâche mon père en se dirigeant vers la porte. Tu peux encore profiter de ta petite escort pendant quelques semaines… Tu lui diras adieu après la fête. Ensuite, fini. Dimitri rendra compte de tes actes aux frères Kelmendi. Ils tiennent à ce que l’honneur de leur sœur soit préservé jusqu’au mariage.

Putain. Dimitri… j’aurais dû m’en douter.

Mon père traverse la pièce, piétinant mon sac et mes fringues au passage. Mais au moment de passer la porte, il s’arrête.

— Après la fête, il faudra aussi en finir avec Megane. Je veux que cette affaire soit réglée définitivement avant ton mariage.

Sa silhouette est avalée par l’ombre.

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