Le Manoir - 10

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Le lit grince doucement, et un corps souple vient se couler contre le mien.

Damian.

— Laisse-moi, sangloté-je.

— Megane, s’il te plaît… insiste-t-il.

Je me recroqueville dans le coin de la cage, bloquée par les barreaux. La chaîne ne m’autorise qu’un trajet sur le trou qui sert de commodités, et le lit est minuscule.

Damian se redresse et s’assoit en tailleur sur la couverture, au bout du lit. Je discerne sa silhouette dans le noir, mais pas les détails de son visage. C’est aussi cet élément qui me faisait croire qu’il était un fantôme.

J’ai vraiment été conne. Dans le déni total.

— Je t’ai apporté des fruits, et un pot de glace Häagen Dazs, annonce-t-il en poussant le plateau vers moi. Cookie and cream.

Mon parfum préféré. Mais je ne fais pas mine d’y toucher. D’abord, parce qu’Hadès a dit que j’étais trop grosse, et que Thanatos m’a bien fait comprendre que je devais faire attention. On ne m’a donné qu’une demi-ration, ce soir, et il y avait une pilule sur la plateau. Une pilule abortive. Depuis, je suis ravagée par des crampes affreuses.

Ce qui n’a pas empêché Hadès de me faire subir sa séance de sodomie après le dîner.

— J’ai pas faim, gémis-je en me tenant le ventre.

Avec la faible lumière qui provient du néon du couloir, je vois la mâchoire de Damian tressaillir nerveusement.

— Mon frère m’a mis au courant. Dis-moi ce que je dois faire, Meg. Je peux aller voler un anti-douleur dans la pharmacie de mon frère, ou t’apporter un truc spécial à manger… Dis-moi.

— Appelle la police…

— Impossible, répond-il en se mordillant le gras du pouce.

— Pourquoi ?

— Mon père est copain avec tous les flics des environs. Y a même un commissaire qui participe aux bacchanales, et un préfet… Tu ne sais pas à quel point il est puissant, Megane. Bien plus que tu ne le crois.

Les larmes coulent malgré moi. Si des gens aussi haut placés participent à des orgies, en tout connaissance de cause… alors, je suis vraiment foutue.

— Je vais mourir ici, me mets-je à gémir. Oubliée de tous, les dents et la langue arrachées… personne ne retrouvera mon corps, comme celui de Chris.

— Non ! proteste Damian avec une force dans la voix qui me fait relever la tête. Je te l’ai dit. Je vais te protéger, Megane. Je te le promets. Jamais je ne le laisserai te tuer.

— Mais tu ne peux rien faire… j’ai bien vu comment ils vous traitaient, ton frère et toi ! Vous avez peur de lui.

À juste titre.

— C’est vrai, admet Damian. Je t’ai dit qu’il était très puissant… pas seulement à cause de son argent ou de ses contacts. C’est le protégé de Dionysos, celui que le dieu a choisi. Il lui a conféré certains… pouvoirs.

Dionysos. Le dieu grec des excès sexuels, de l’extase et du délire sanguinaire, qui rend ses suivants aussi sauvages et fous que lui. Bien sûr, ce n’est que de la mythologie, mais la façon dont Damian l’a dit m’a fait frissonner. Son père est assez dingue pour sacrifier des innocents à son culte maléfique. C’est suffisant pour terrifier.

— Alors, mieux vaut mourir. Tu m’as demandé ce que tu pouvais faire… donne-moi le moyen d’en finir vite, dès cette nuit, sans leur laisser l’occasion de me torturer plus. Ton frère a bien un produit, quelque chose.

— Je peux pas faire ça, souffle douloureusement Damian.

— Alors, tu ne peux pas m’aider !

— Si ! Je suis même le seul qui le peux, clame-t-il en attrapant ma main. Megane, je t’en prie… Je… Je t’aime !

Je retire ma main de sa prise, horrifiée.

— Tu ne me connais même pas… tout ce que tu vois ici, dans cette cage, ce n’est pas moi.

C’est vrai. Je n’étais pas cette fille chouineuse, qui sanglote, supplie et crie, accepte docilement les plus douloureuses humiliations en appelant son bourreau « maître ». J’étais une fille respectée de mes professeurs, admirée par ma famille et aimée par mon copain. Je préparais le concours d’entrée à l’École Normale Supérieure, je jouais au tennis le week-end… personne ne m’avait jamais qualifiée de « petite pute », tapé dessus ou agressé de la moindre manière. Christophe était respectueux, gentil avec moi.

— Trois mois et demi à te côtoyer, c’est plus que suffisant pour apprendre à t’aimer, insiste pourtant Damian avec une détermination qui me fait frissonner.

Trois mois et demi… c’est donc le temps que j’ai passé ici, à vivre ce cauchemar éveillé.

— Autant de temps… est-ce qu’on me cherche ? Mes parents… tu as vu quelque chose, dans les journaux, à la télé ?

Damian n’ose pas me regarder. Je vois ses yeux se relever sur moi, hésitant entre la compassion, la culpabilité, et l’inquiétude.

— Je t’en supplie, Megane. Ne me laisse pas seul avec lui. J’ai besoin que tu te battes à mes côtés.

Que je me batte… alors que je suis captive ici, de son putain de père, violée et torturée tous les jours, pendant qu’il dort dans des draps chauds et mange à sa faim. Aucune des tortures psychologiques qu’il subit probablement ne peut se comparer à ce que je vis, moi !

— T’es son fils, sifflé-je, ma colère revenant. Tu participes à ces horreurs !

Son fils, vêtu d’une couronne de lauriers dorée, qui pose ses beaux yeux sur les victimes et assiste à toutes ces monstruosités sans ciller, le visage impassible. Et il me l’a caché, tout ce temps.

— Mais je le hais ! proteste Damian. Je veux sa mort.

— Pourquoi tu le hais autant, alors que c’est ton père ? finis-je par demander.

— Il a tué ma mère, assène Damian froidement.

Je réalise soudain que le monstre qui me tient enfermée dans cette cage a eu une femme, qui lui a donné deux fils. Comment c’est possible ?

Beaucoup de tueurs en série étaient mariés, me rappelé-je. À commencer par Marc Dutroux et Michel Fourniret. Sans oublier le non moins immonde Ted Bundy, qui passait pour un mec sympa, beau et normal.

Je n’arrive pas à dire à Damian que je suis désolée pour sa mère. Tout ce que je vois, maintenant, c’est qu’il est son fils. Je commence même à déceler des ressemblances physiques entre eux… les cheveux très noirs et légèrement bouclés, les yeux bleus et le regard intense, même si ceux de Damian sont plus clairs et plus bleus que ceux de son père. Thanatos, avec ses cheveux blonds et lisses, lui ressemble moins.

— C’est pas cool pour ta mère, observé-je durement. Mais pourquoi tu n’as jamais rien dit, rien fait ? Ça n’avait pas l’air de te déranger, que toutes ces filles meurent, avant.

— Avant, c’était différent. Et je te l’ai dit. Il est trop fort pour moi. Tout seul, j’y arriverai pas.

Ah, oui. Il prétend m’aimer.

Je tourne la tête, refusant obstinément de me regarder.

— Je veux que tu t’en ailles, finis-je par lâcher. Si tu reviens ici, je t’ignorerais.

— Tu ne comprends pas que je suis là pour t’aider ! proteste Damian. Tu n’as aucune chance de t’en sortir, sans mon aide. Tu n’as pas idée des pièges qu’il va te tendre, que cette maison recèle… Je voulais pas te le dire, mais il a tué une fille, à la dernière bacchanale. Parce qu’elle ne lui plaisait plus.

Je ferme les yeux. Je sais pourquoi il l’a tuée. Parce que Damian avait réussi à négocier ma langue et mes dents. Alors, Hadès s’est vengé de cet affront à son autorité. Sur une autre malheureuse.

— Tant pis. Je préfère mourir. Je ne peux pas choisir que d’autres souffrent à ma place.

Damian me fixe en silence. Il respire vite, et ses mains agrippent la couverture de manière sporadique, comme s’il essayait à tout prix de calmer sa frustration.

— Qu’est-ce que je peux faire, pour que tu ne pardonnes ? lâche-t-il enfin, la voix sourde, presque rauque. Que tu acceptes de me parler ?

Je relève les yeux vers lui. L’éclair métallique que j’y décèle ne me dit rien qui vaille.

— Fais quelque chose qui m’aide vraiment, sans qu’aucune de ces filles n’en pâtissent, et peut-être que je te pardonnerai assez pour t’adresser la parole.

Damian me tend sa main. La lumière pâle du couloir me renvoie l’éclat blanc de ses dents.

— Pari tenu. Je vais rendre ton séjour ici un peu plus supportable, tu vas voir. Fais-moi confiance.

Je pose ma paume sur la sienne, un peu hésitante. Pourquoi est-ce que sa déclaration m’angoisse autant ?

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