Chp 19 - La Furie
Je me colle contre le mur, paniquée.
Hadès. C’est lui, putain. Il est là. Juste en face.
Si j’avais ouvert le rideau juste un peu plus… il m’aurait vue.
Je suis tombée moi-même dans ce piège, que m’a, une fois de plus, tendu Damian. Il a passé la soirée à essayer de m’allumer, en me faisant des avances à peine voilées par texto, puis en m’incitant à aller le mater pendant qu’il s’affichait à poil à la fenêtre, sans aucune pudeur. Ce mec n’a peur de rien. Et il faut avouer qu’il a les moyens de sa politique…
Ce corps de dieu grec. Ces mèches noires en bataille, et ces yeux à la fois joueurs et sauvages, d’un bleu pur, presque argenté. Cette bouche, désirable à damner une sainte. Sans parler de cette… poutre qu’il tenait dans sa main, dressée sur ses tablettes choco et prête à l’emploi.
Je secoue la tête. Entre nous, c’est impossible. Ça aurait pu marcher, dans d’autres circonstances : sans les viols, le meurtre horrible de Chris. Et, bien sûr, sans la famille tarée de Damian.
J’ai fait une connerie hier, et je le paye maintenant.
J’aurais dû suivre mon impulsion première, et ne pas céder à la tentation. Damian est peut-être beau comme un fruit interdit, ça reste un homme. Un mâle : qui bande, qui désire, qui domine, qui fait mal. Et surtout, c’est le fils de son père. Impossible de le nier, maintenant…
D’autant plus que ledit père est là, derrière la fenêtre.
Je jette un œil prudent sur le côté, sans toucher au rideau, par la fente minuscule entre le tissu et le mur. Dès que j’ai aperçu sa haute silhouette, je me suis jetée sur le côté, sans réfléchir. Un pur réflexe de survie. Mon appartement est plongé dans le noir : une tanière, un refuge. Je suis invisible, en sécurité. Et maintenant, je l’observe… comme attirée par un trou noir, une chose affreuse dont je ne peux pas détourner les yeux.
Il a à peine changé. De toute façon, je le reconnaitrais entre mille, même dix ans après. Il a la même aura. Le corps toujours droit, massif mais svelte, parfaitement maîtrisé. Je sais qu’il a cinquante ans maintenant, mais il ne les porte pas… à peine parvins-je à distinguer quelques mèches grises dans ses cheveux ondulés. Sa barbe est plus courte, noire et dense. Son visage est resté mince, sa mâchoire puissante, sculptée. Toujours aussi beau, toujours aussi dur. D’une beauté cruelle, dénuée de toute lumière, de toute chaleur. Un diamant noir qui dévore tout, un artefact maudit venu d’ailleurs.
Mon cœur bat à cent à l’heure. Je sens la nausée remonter alors que je me remémore la sensation de ses mains calleuses sur ma peau nue, le déchirement atroce lorsqu’il m’écartelait. Ses coups de rein impitoyables, la morsure du fouet. Sa bouche sur mes seins, les canines cruelles qui faisaient saigner mes tétons. Son odeur, aussi. Primale, sombre. J’ai l’impression de la sentir d’ici, alors que c’est impossible. J’ai envie de me libérer de cette vue qui amène à la surface tant de souvenirs insoutenables, mais j’en suis incapable. Je suis pétrifiée.
Une idée terrible me traverse. Et s’il me voyait ? S’il savait ? Damian lui a peut-être tout dit…
Je suis prise d’une envie irrépressible et irrationnelle : ouvrir les rideaux en grand. De me montrer, de provoquer. De lui hurler : regarde-moi. La fille que tu as cru briser…
En finir. Au plus vite. Maintenant.
Je tends la main, comme si elle bougeait malgré moi. Je regarde mes doigts s’approcher du tissu épais, horrifiée. Je vais le faire. Je vais le…
Soudain, il tire le rideau. La pièce d’en face disparait.
Je ne réalise que je respirais à peine que lorsque l’air revient brutalement dans mes poumons. Mes jambes lâchent. Je me laisse glisser contre le mur, en silence, jusqu’au sol.
Je suis trempée de sueur. Mon cœur bat trop vite. Mes mains tremblent.
L’acte final vient de s’ouvrir.
Et je réalise, dans cette pièce étouffante, que revoir mon bourreau ne m’a pas libérée. Au contraire, il m’a replongée exactement là où tout a commencé.
*
J’entasse le matériel dont je vais avoir besoin sur le lit. Le flingue de Damian, qu’il a laissé ici, et que je compte bien user. « Utilise-moi », disait-il… je sais qu’il pensait à quelque chose de sexuel, mais j’ai un autre usage pour lui. On ne touche pas à un fauve rayé, aussi beau et tentant soit-il. Par contre, on le maîtrise, et on utilise sa force, ses griffes.
Je prends le couteau, aussi, le mien. Et des vêtements neutres, mais pratiques. Il faut que ma couverture soit crédible. Une livreuse de fleurs… les milliers de roses noires commandées par Hadès pour sa petite orgie de merde.
Je sors le papier subtilisé en secret à Damian pendant la bagarre hier, pendant qu’il gémissait sous mes coups de langue habiles. Une carte commerciale, avec une adresse. Un fleuriste-paysagiste à Fronton… c’est là que je vais aller, en me faisant passer pour une livreuse. Amener ses putains de fleurs à Vassili.
Avec une balle dans le cœur, en prime.

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