Chp 20 - Le Démon

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J’ai laissé mon flingue chez Meg.

Je m’en rends compte en enfilant ma veste en cuir. Le poids manque. Instinctivement, ma main va à l’endroit habituel. Vide. Je souffle par le nez.

Je m’en fous.

Ce n’est pas ça qui me fait prendre mes clés.

Ce qui me pousse à sortir, c’est ce qui s’est passé hier. Son regard. Sa rage… sa vulnérabilité. Et sa douceur, dans sa façon prudente et précautionneuse de me toucher, même si elle essayait de le dissimuler. Cette façon qu’elle a de me haïr comme si j’étais à la fois son pire ennemi et la seule chose solide à quoi se raccrocher. J’aurais dû insister pour passer la nuit chez elle, hier. Je sais qu’on aurait fait l’amour. Elle avait envie de moi, presqu’autant que moi, j’ai envie d’elle.

Je repense à ce putain de contrat de mariage. À cette fille que je connais à peine, Afrëdita Kelmendi. Je ne me souviens pas de son visage. J’ai le souvenir d’une fille timide, effacée derrière ses dix frères et son père, un parrain de la mafia albanaise. Elle est vierge, préservée des merdes orchestrées par sa famille comme une fleur sous cloche, coincée. Et surtout, ce n’est pas Megane. C’est elle, la femme de ma vie, l’épouse qui m’ait destiné et la future mère de mes enfants. Notre maison lui appartiendra. On baisera tous les jours, dans toutes les positions, sur la plage, la terrasse, les immenses jardins, sous des dais blancs, le chant des cigales et le bruit de la mer. Je serais à elle, rien qu’à elle.

Il faut que je lui dise tout ça. Alors je traverse la rue, après avoir, une fois de plus, acheté les croissants.

Je sonne, pour la forme. Elle n’aime pas que j’entre sans prévenir.

Rien.

J’attends. Je sonne encore. Toujours rien.

Une mauvaise sensation me serre la poitrine. Je regarde autour de moi. Il n’y a personne dans la rue. Les fenêtres d’en face sont vides. La lumière écrase les détails. Je sors mon passe. Un geste rapide. La porte s’ouvre sans bruit.

— Meg, c’est moi.

Silence.

L’appartement est vide. L’air est froid, immobile, comme s’il n’avait pas été respiré depuis des heures.

Némésis surgit du couloir.

La doberman me saute presque dessus, queue battante, gémissant de joie. Elle me reconnaît. Trop bien. Je m’accroupis et elle me lèche le visage avec enthousiasme.

— Salut, toi… où est ta maîtresse ?

Elle avait peut-être un rendez-vous.

Je sors la chienne quelques minutes. Elle tire sur la laisse, nerveuse, comme si elle sentait quelque chose que je refuse encore de nommer. Quand on rentre, mon malaise a grandi.

Je décide de fouiller. Méthodiquement.

La matraque télescopique n’est plus à sa place. Son couteau non plus.

Je vais droit à la table basse, ouvre le tiroir où j’ai vu mon arme pour la dernière fois.

Mon flingue a disparu.

Mon estomac se noue.

Meg ne sort jamais sans être armée. Mais de là à se balader avec une arme à feu… si elle l’a prise avec elle, c’est pour une bonne raison.

Je ferme les yeux une seconde. Puis, pris d’un pressentiment, je fouille la poche intérieure de ma veste.

Le papier n’y est plus.

La carte du fleuriste, que m’avait filé Michail.

Mon cœur manque un battement.

Non.

Elle est partie se fourrer toute seule dans la gueule du loup !

Le fleuriste. Le château. La livraison des roses. Les allées et venues qu’on ne questionne pas. Elle va s’y rendre seule. Elle va essayer de tuer mon père sans moi.

Putain.

Megane est intelligente, déterminée, courageuse. Et assez folle pour croire qu’elle peut y arriver seule. Sauf que l’ogre ne fera pas d’erreur. Pas avec elle. Plus maintenant.

Elle est en danger.

Je sors en trombe. La porte claque derrière moi. Mes mains tremblent quand je mets le contact de la moto. Le moteur rugit, agressif, comme s’il partageait mon urgence.

Chaque seconde compte. Combien de temps a-t-elle d’avance sur moi ? Elle a dû partir dès le matin, alors que j’ai trainé au lit toute la matinée, à rêvasser et à me taper la queue comme un connard… sans savoir qu’elle était partie rejoindre mon père.

Mes poings se serrent. Quel besoin elle a de courir après lui comme ça, de le rejoindre dès qu’il claque des doigts comme un petit toutou bien dressé ? Elle a dû le voir, hier. Et elle s’est dit qu’il fallait qu’elle y aille. Mais je lui avais promis que je l’aiderais, putain ! Pourquoi est-ce qu’elle refuse de me faire confiance ?

Je roule trop vite. Le vent me lacère le visage. Les images se bousculent : Meg pointant mon arme sur mon père, Meg seule et impuissante face à lui. Meg désarmée. Meg dans son lit. Meg attachée, son beau visage écrasé dans l’oreiller pendant que l’ogre la pilonne. Meg gémissant, le corps couvert de sueur.

Je serre les dents.

Il ne la touchera plus jamais. PLUS JAMAIS.

Je ne la laisserai pas mourir là-bas.

Pas comme ça.

Pas sans moi, en tout cas.

Le trajet me paraît interminable. J’explose le compteur, grille tous les feux rouges, les prios, les stops. Rien à branler. Il faut que j’arrive avant elle.

Pourvu que ça ne soit pas déjà trop tard…

Le château apparaît enfin, masse noire découpée contre le ciel.

Et pour la première fois depuis dix ans, je ressens la peur.

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