Le Manoir - 11
La porte qu’on déverrouille. Puis ces pas, lourds et énergiques, reconnaissables entre tous. Je me recroqueville contre les barreaux, le cœur battant à cent à l’heure. Hadès est là. Mais au lieu d’entrer dans ma cellule, il me fixe de l’extérieur, son regard sombre posé sur moi.
— Le Minotaure n’est pas passé, aujourd’hui ? demande-t-il en constatant l’absence de plateau dans ma cage.
Je secoue la tête.
— Non, Maître Hadès.
D’habitude, le Minotaure descend me nourrir tous les matins, à huit heures tapantes – ça, c’est Damian qui me l’a dit -, puis il débarrasse, me douche au jet, et joue un peu avec moi : étant mon « dresseur », il a l’autorisation d’Hadès. Cela dit, c’est rare qu’il me pénètre, préférant la branlette espagnole, la fellation et le fouet. Et cela ne dure jamais longtemps.
Mais il n’est pas venu ce matin. Mon ventre se tord de faim, et Hadès arpente la pièce, le long des barreaux, comme un lion en cage.
— Bizarre. Bon, je vais demander à mon fils de s’occuper de toi.
Et il remonte.
Je me laisse retomber contre les barreaux, soulagée.
Il a oublié la « séance ». Cela valait le coup de sauter un repas…
*
Je m’attendais à la visite de Thanatos, mais j’ai la surprise de voir Damian à la place, portant un grand plateau, et même, un carton de victuailles.
— Je peux entrer ? demande-t-il à la porte.
Je hoche la tête. Je ne lui ai toujours pas pardonné. Mais si c’est lui qui apporte la bouffe…
Il pose son chargement à terre et ouvre la cellule. Je ne sais pas si c’est la lumière du jour qui filtre doucement à travers la meurtrière, mais Damian a l’air anormalement joyeux. Il a perdu cet air sombre qu’il affichait hier.
— Voilà ton repas, sourit-il en le posant sur mon lit. Le majordome étant malade, c’est moi qui l’ai cuisiné. Tu aimes le poulet au citrons confits ? Je l’ai fait mijoter dès ce matin.
Il me regarde, tout fier. C’est vrai que c’est différent de d’habitude. Plus simple, peut-être, mais plus abondant, et la présentation est soignée : il a mis chaque élément dans une petite coupelle, comme au restaurant japonais. Et les couverts sont en… argent ?
Je les soulève, incrédule.
— Ton père n’a pas contrôlé ?
— Non. Il est contrarié par la disparition du majordome.
Damian se met à glousser. C’est un rire sombre, mais joyeux à la fois. Je le sens excité, impatient de me dire quelque chose.
Je relève le regard vers lui, soupçonneuse.
— La disparition ? Tu m’as dit qu’il était malade.
Damian hausse les épaules.
— Disons qu’il n’est pas venu travailler, dit-il en plantant ses prunelles noires dans les miennes.
J’y discerne quelque chose, comme une étincelle, un petit grain de folie. Mais c’est sans doute le néon clignotant qui veut ça.
— Mange. Je vais nettoyer ta chambre pendant ce temps-là.
Ma « chambre ». Si on peut appeler cette cage sordide ainsi… gênée, je regarde Damian prendre le seau d’eau et le produit désinfectant dans le local pour laver les « toilettes » : là encore, un doux euphémisme pour désigner l’horrible trou dans le coin opposé de ma cellule, à même le béton. Mais il fait ça mieux que le Minotaure. Il frotte énergiquement, met beaucoup de produit, et pose non pas un, mais deux rouleaux de papier à côté, dans le coin.
— Je te mettrais bien un tapis, observe-t-il en grattant ses cheveux noirs, mais je sais que mon père te l’enlèverait immédiatement. Ça va comme ça ? Je peux faire ton lit, si tu veux.
Je secoue la tête. Pas besoin.
— J’ai fini, dis-je en poussant le plateau vers lui.
Damian le débarrasse – prenant bien soin de récupérer les deux couverts - puis il sort de sa poche deux barres de céréales aux pommes – encore une fois, mes préférées – et les cache sous mon oreiller.
— Tu as aimé le poulet ?
— Oui. C’était très bon.
Il a la peau très pâle et unie, mais je vois une espèce de rougeur lui monter aux joues.
— Je suis vraiment heureux que tu ne m’en veuilles plus, Megane. Et justement…
— Je t’en veux encore, coupé-je.
Il relève les yeux vers moi.
— Je m’en doutais. Mais j’ai tenu ma promesse. Je t’ai amené un cadeau. Et comme ton anniversaire est dans trois jours…
Mon cœur manque un battement.
— On est déjà en avril ? C’est pas possible !
Damian baisse ses longs cils.
— Oui, avoue-t-il.
Je suis partie faire ce voyage avec Chris en septembre de ce qui était, apparemment, l’année dernière… juste avant la rentrée universitaire. Un de ses potes de prépa lui avait conseillé cette région, pour ses nombreuses abbayes et sites d’intérêt archéologiques. Il pensait me faire plaisir… il avait concocté tout un circuit, pendant lequel on s’arrêtait dans de petites auberges sympa, et boire un peu de vin, sans jamais faire d’excès car je n’avais pas le permis et que c’était lui qui conduisait.
Une larme coule sur ma joue, froide et silencieuse. Chris. Je ne le reverrai jamais. Pas plus que la liberté, d’ailleurs. Les rayons encore chauds du soleil de septembre.
L’index de Damian se pose tout doucement sur ma joue, recueillant ma larme.
Je secoue la tête. J’en ai marre de pleurer devant lui.
— Je suis désolé, murmure-t-il. Vraiment.
— Ce n’est pas de ta faute.
C’est vrai. Il fait ce qu’il peut pour m’aider. Sans lui, mon séjour ici serait mille fois plus insupportable.
— Je me sens responsable, dit-il d’une voix un peu cassée. Enfin, du coup, je t’ai apporté un cadeau… et je veux pas te presser, mais il faut que tu l’ouvres avant que mon père ne redescende. On a un peu de temps : il est en visio-conférence dans son bureau jusqu’à 13 heures.
Hadès. Je l’avais oublié, celui-là… un long frisson me descend l’échine. Il va revenir.
Damian pose le carton qu’il tenait sous le plateau sur le lit.
— Ouvre-le, propose-t-il avec un sourire.
— C’est quoi ? Une corbeille de fruits ?
— Si on veut. Ouvre.
Je ne sais pas pourquoi, mais je n’ose pas. Je regarde la boîte comme si elle me sauter à la figure. Mais ce n’est qu’un carton avec un couvercle, comme une très grosse boîte à chaussures. Je remarque que Damian a pris soin de coller un ruban rouge dessus, scotché en forme de nœud.
— Vas-y, Megane, murmure-t-il doucement. C’est pour toi.
Je me décide enfin. Précautionneusement, je soulève le couvercle de la boîte.
La première chose que je sens, c’est l’odeur. Forte, ferrugineuse, comme un colis de viande. Je me mets immédiatement à souhaiter que Damian n’ait pas poussé le vice à m’offrir une part du sanglier que son père l’a obligé à tuer la dernière fois. Parce que je suis certaine que son frère et lui l’ont fait : ce n’était pas un ordre donné à la légère.
Mais ce n’est pas ce type de gibier là que Damian m’offre. Et en le voyant, je lâche le couvercle, prise d’un renvoi qui me force à caler ma main devant ma bouche.
Une tête blafarde, les yeux révulsés. Je reconnais ce visage, cette moustache : c’est le majordome qui nous a servi à boire et à manger, le premier jour.
Il y a quelque chose dans sa bouche entrouverte. Un morceau de boudin… ou plutôt, un sexe masculin. Lui aussi, je le reconnais. C’est celui du Minotaure.
— Il ne te touchera plus jamais.
La voix de Damian est sombre, lourde de promesses funestes. Ses yeux sont braqués sur les miens, et il n’y a plus une seule trace d’innocence ou de légèreté dans son visage.
C’est lui qui a fait ça.
— Tu… tu as… tué le majordome ?
Qui était aussi le Minotaure, le monstre muet à tête de taureau qui participait aux viols.
— Pour toi, pour te venger, assène Damian. Je tuerai tous ceux qui t’ont fait du mal. Mon père y compris.
— Comment tu…
— Cette nuit, après t’avoir rendu visite. Je suis monté dans sa chambre et je l’ai fait, voilà. J’ai l’habitude. Je chasse depuis que j’ai douze ans. À l’arbalète, souvent. Je sais mettre à mort les bêtes, et je sais aussi les dépiauter.
Mon Dieu. Ce garçon si beau est fou à lier…
Damian, soudain, a l’air de comprendre mon trouble.
— Ça ne te plaît pas, observe-t-il.
Je n’arrive pas à lui répondre. Je n’ai jamais reçu de « cadeau » comme celui-là. Aussi sanglant… mais aussi pur, en un sens.
— Je vais y aller, dit-il en replaçant doucement le couvercle sur la boîte.
Je l’arrête en posant ma main sur son poignet.
— Non. Laisse-moi le regarder encore une fois.
J’ai besoin de graver cette image dans ma rétine, pour supporter l’après-midi à venir, quand Hadès me violera.
Damian relève la tête vers moi. Une joie extatique s’affiche sur son visage.
Il est heureux. Heureux que j’accepte son cadeau.
Quant à moi… je me fiche que ce pervers soit mort. Il n’a eu que ce qu’il méritait. Il a torturé, violé et tué des filles innocentes. Massacré Chris aussi, probablement. C’était lui, l’homme de main de Vassili Kyanos.
Je me gorge de la vue de sa face suppliciée, de son horrible sexe enfoncé dans sa bouche. Bientôt, le fier, le sombre Hadès si dominant et sûr de lui ressemblera à ça, lui aussi. Un jour.
Nous ne sommes tous que de la chair en sursis.
— C’est bon, finis-je par dire. Tu peux le ranger.
Je me demande ce que Damian va en faire. Mais je ne préfère ne pas demander.
Il remballe tout dans un geste hâtif, puis pose le plateau vide par-dessus.
— Je peux venir dormir avec toi, ce soir ?
Je hoche la tête.
— Oui.
Je le vois se mordre la lèvre pour réprimer son sourire. Il a eu ce qu’il voulait… c’est peut-être le fils de son père, et il est peut-être dingue… mais c’est mon meilleur allié. Et il prend soin de moi. Il a quelque chose de… mignon, aussi.
Prise d’un impulsion soudaine, je me penche vers lui et lui vole un baiser rapide, effleurant sa joue froide, et la cicatrice sur sa lèvre inférieure. Je croise ses grands yeux bleus, immenses, presque effarouchés, et pendant un court moment, je me demande si je ne suis allée trop loin. Mais Damian, la surprise passée, attrape ma lèvre. Je me laisse faire. Il glisse sa langue dans ma bouche, m’embrasse avec une passion qui me stupéfie. Chris, mais aussi les deux garçons que j’ai embrassés avant, n’étaient pas comme ça. Et ça ne me faisait pas cet effet-là, non plus.
Je me sépare de Damian, troublée.
— On ne devrait pas faire ça.
Sa voix résonne, dure.
— Pourquoi ? Parce que mon père l’interdit ? Raison de plus pour le faire.
— Parce que… Je suis encore avec Chris. Même s’il est mort.
Et que t’es le fils de mon violeur et de mon géôlier.
Damian me contemple en silence.
— Je pense qu’on est faits l’un pour l’autre, Megane. On était destinés à se rencontrer. Et parfois… la main d’Atropos est cruelle. Elle ne fait pas de sentiments.
La dernière des trois moires, celle qui coupe le fil de la vie des hommes.
— Mais Lachésis, sa sœur, répare et répartit, ajoute-t-il plus doucement. Et elle t’a donné un allié pour t’épauler dans cette épreuve, et aussi, quelqu’un qui t’aime profondément. Laisse-moi te protéger – et t’aimer – en lieu et place de Chris, qui n’est plus là pour le faire.
Je regarde Damian, ne sachant, une fois de plus, pas quoi répondre. Si je l’avais rencontré au lycée, avant Chris, j’aurais craqué sur lui. D’ailleurs, je n’aurais sans doute pas osé aborder un mec aussi beau, qui devait sûrement avoir toutes les filles à ses pieds – en admettant qu’il ait été scolarisé dans le système normal, ce qui m’étonnerait fortement. Damian, objectivement, est le plus beau garçon de mon âge que j’ai jamais vu. Il a un physique de mannequin : grand, mince mais athlétique, une moue boudeuse, un regard charmeur et paresseux, des yeux d’un bleu inhumain, de longs cils, un visage régulier, une mâchoire carré, des cheveux noirs et épais qui tombent juste comme il faut. Il est également gentil, attentionné, débrouillard, et beaucoup plus cultivé que la moyenne des jeunes. Il parle plusieurs langues couramment, dont une langue morte réputée comme extrêmement difficile… il sait également, je pense, survivre dans la forêt, construire un abri avec un couteau, faire du feu et chasser.
Mais c’est le fils d’un sociopathe, qui a grandi dans une famille hautement dysfonctionnelle. Il a tué un homme pour me faire plaisir, même si, effectivement, ça me fait plaisir. Et surtout, il sait que son père me viole tous les jours et me retient captive ici.
C’est impossible, entre nous. Il doit bien s’en rendre compte. Merde, je suis là, à poil, un collier de chien autour du cou, à discuter avec lui dans une cage en attendant que son père descende me faire ma fête, devant la tête confite d’un cadavre…
Le côté grotesque de la situation me fait pouffer de rire. C’est un rire nerveux, bien sûr.
Un léger sourire apparait sur les lèvres de Damian.
— Pourquoi tu ris ?
— Mieux vaut rire que pleurer, tu ne crois pas ?
Il acquiesce sans cesser de me regarder, comme fasciné. Puis :
— Alors ? Je suis toujours invité à te rejoindre cette nuit ?
— Oui, viens. Mais laisse la tête du taureau au vestiaire.
— Ne t’inquiète pas. Je vais m’en débarrasser tout de suite. Mon père croit qu’il s’est barré, et qu’il l’a trahi… il est en train de rameuter tous ses contacts, là-haut, surtout qu’une autre soirée est prévue bientôt. Si ça se trouve, il va te foutre la paix aujourd’hui !
Ça m’étonnerait.
Au contraire, j’ai bien peur qu’il ne passe ses nerfs sur moi.
— Une autre soirée ?
— Rassure-toi. Il ne parle plus de te faire couper la langue… et ce ne sera pas une bacchanale, juste une soirée…
Il s’arrête, cherche ses mots. Je décide de venir à son secours.
— Une soirée sexe, grincé-je. Une fête du viol.
Damian se mord la lèvre.
— Faut que j’y aille. Si je traine trop, il va se poser des questions… à ce soir, Megane.
Il reprend sa boîte, son plateau, et referme la porte de la cage. Je déteste le voir m’enfermer à clé, même s’il m’octroie toujours un petit regard après, comme pour s’excuser. Ça me rappelle qu’il est, lui aussi, mon geôlier.

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