Chp 21 - La Furie
L’immense portail en fer forgé noir, surmonté de pointes, grince quand je le pousse. Le parc s’étend derrière, immense, impeccablement entretenu. Des allées de gravier serpentent entre des massifs taillés à la perfection. Des statues blanchies par la pluie me regardent passer. Le château trône au fond, un truc bizarrement rococo genre imitation Versailles, éclairé par des projecteurs discrets qui sculptent ses façades comme un décor de théâtre.
C’est donc là qu’il veut organiser sa petite orgie, songé-je. Dans ce castel de mauvais goût.
Il ne se doute pas que ce sera le décor pour sa mort.
Je sonne.
Le bruit se perd dans les tréfonds de la demeure. Mon cœur bat trop fort, mais mes gestes sont sûrs. Je tiens un carton de roses devant moi, le flingue caché juste dessous, comme un genre de Terminator féminin. Mes cheveux caractéristiques sont planqués sous la casquette que j’ai piqué à l’employé dans l’entrepôt. Uniforme parfait. Alibi parfait. Personne ne soupçonne jamais la fleuriste.
La porte s’ouvre brusquement.
Michail.
Je reconnais aussitôt sa mise élégante, son visage patricien et arrogant, ses yeux polaires. Il ne me regarde même pas vraiment. Il voit une employée idiote, qui a commis une grossière erreur.
— Les Fleurs Frontonnaises… Putain, vous êtes sérieuse ? aboie-t-il. Les roses, c’est dans une semaine ! Vous savez lire un bon de commande ou…
Je sors le Glock de Damian. Les roses volent avec le carton, se répandant en l’air comme autant de gouttelettes de sang.
— Pour ton enterrement, grincé-je face aux yeux agrandis de Michail.
Et je tire.
La détonation explose dans le hall. La balle se loge dans l’épaule de Thanatos, l’arrache presque en arrière. Sans un son, il s’affale contre le mur, son sang éclaboussant la pierre claire. Il reste conscient, les yeux encore ouverts, fixés sur moi, incrédules.
Ouais. Tu ne t’attendais pas à ça, avoue.
Je ne m’arrête pas pour fêter ma victoire. Je le laisse glisser au sol et je cours à l’intérieur, arme au poing.
Le hall est immense. Marbre froid sous mes pieds. Escalier monumental en face, qui se divise en deux élégantes envolées, un peu comme dans le château de la Belle et la Bête. Justement, la Bête, je la cherche. Les veines shootées à l’adrénaline, je scrute le moindre recoin pour dénicher le monstre.
Je sens sa présence avant de le voir.
Il apparaît en haut de l’escalier.
Hadès.
Hormis ce costume noir que je sais être du sur-mesure et une chaîne argentée qui descend le long de ses pectoraux visibles par l’échancrure de sa chemise, il ne porte aucun signe extérieur de pouvoir. Et pourtant, tout en lui commande l’obéissance. Il ne se presse pas. Il ne s’appuie pas sur la rampe. Il est parfaitement détendu, maître de ses mouvements, comme s’il faisait corps avec le lieu. Le château semble construit autour de lui.
Il n’a absolument pas changé.
Les mêmes épaules larges. La même posture droite. Cette autorité naturelle, écrasante, qui ne tolère ni contestation ni désordre. Il me regarde sans surprise ni colère. Comme s’il m’attendait.
Il savait que j’allais venir à lui, pendant tout ce temps, réalisé-je. Tout ce qu’il n’avait qu’à faire, c’est attendre.
Eh bien, me voilà. Je suis là.
Je lève le canon du Glock, verrouille ma cible. Celui-là, je ne vais pas le manquer. Je me suis entraînée pour ça. Mon plan, c’était l’arme blanche, à la base, mais je n’ai pas négligé cette partie de ma formation. Le club de tir, auquel je me suis inscrite dès que j’ai pu sortir de l’hôpital.
Mon bras est tendu. Mon cœur hurle. Je vise sa poitrine, droit sur le cœur. Je voulais le torturer d’abord, mais je me contenterai de mutiler son cadavre. Le plus urgent : mettre fin à sa vie. Faire disparaitre cette ordure, ce démon, de la surface de la Terre.
— Crève, « Maître » Hadès, craché-je d’une voix de possédée que je ne reconnais pas.
Il descend une marche.
Puis une autre.
Chaque pas est mesuré, lent, implacable. Il ne craint pas l’arme à feu qui menace sa vie. Il ne la regarde même pas. Ses yeux sont sur moi, rien que sur moi. Ils me transpercent comme des poignards, comme l’emprise qu’il avait sur moi. Ils prennent possession de l’espace, de mon souffle, de mes pensées.
— Megane, dit-il.
Sa voix. Sa putain de voix. Comment ai-je pu l’oublier…
Entendre mon prénom dans sa bouche me révulse. Mais cela me cloue également au sol. Je m’aperçois, horrifiée, que mon bras est devenu raide, comme pris dans une gangue de plâtre. Je transpire à grosses gouttes.
— Pose ça.
Le ton calme. Indiscutable. Il ne menace pas. Il ordonne, car c’est son mode naturel. Personne ne lui a jamais dit non.
Mais, moi, je résiste. Je me raccroche aux viols, au corps de Chris. À la haine. À dix ans de rage.
— Regarde-moi, insiste-t-il. Maintenant.
Je sais que je ne dois pas. Surtout pas.
Je le fais quand même. Mes yeux sont attirés, comme par un aimant.
Le monde se rétrécit brutalement. Il n’y a plus que son regard. Ce bleu dense, profond, qui m’engloutit. Mes pensées se délitent. Mon bras devient lourd. Inutile.
— Tu es fatiguée, poursuit-il, doucereux, persuasif. Tu en as assez fait. Lâche ton arme, Megane.
Mes doigts tremblent, s’ouvrent.
Le Glock tombe sur le marbre avec un bruit sec, obscène.
Une présence surgit alors derrière moi.
— Mauvais choix, murmure une voix étrangère, soufflant son haleine de tabac et de café froid contre ma joue.
Un canon métallique se plaque contre mon visage. Elle est tenue par un homme au faciès épais, barbu, les cheveux bruns brossés en arrière, vêtu d’un costume étroit. Du coin de l’œil, j’aperçois l’éclat d’une gourmette en or briller à son poignet.
Je devine tout de suite de qui il s’agit. Dimitri Kelmendi, l’homme de la mafia albanaise dont m’a parlé Damian.
— Les mains derrière le dos, salope ! grogne-t-il, agressif.
Je suis incapable de bouger un muscle. Pas avant qu’Hadès ne me l’ai ordonné lui-même.
— Fais ce qu’il te dit, confirme-t-il d’une voix presque douce.
Mes coudes bougent tout seul, et lentement, je passe mes bras dans mon dos. L’Albanais m’attrape les poignets, et les lie avec un fermoir en plastique. Puis il entreprend de me fouiller, sans ménagement. Ses mains intrusives se plaquent sur mes hanches, ma taille, mes fesses.
Je l’entends siffler.
— Eh ben… une vraie Mata Hari ! commente-t-il en découvrant le couteau sanglé sur ma cuisse, puis ma matraque en fonte. Merde… c’est qui qui nous l’envoie, celle-là ? Les Kosovars ? Depuis quand ils emploient des pétasses pour leurs missions d’assassinat ?
Il m’arrache toutes mes armes. Chaque objet retiré me dépouille un peu plus, me ramène à l’essentiel : mon impuissance.
— Non. Une vieille vendetta… dit Hadès en se plantant devant moi. Une Pandore du passé.
Je relève les yeux vers lui, bouillante de haine. Et je lui crache dessus.
— Salaud, grondé-je, cherchant à dominer la panique qui menace de me submerger.
Hadès chasse le crachat qui souille son costume italien, lentement. Il me domine de sa haute taille, plus grand également que Dimitri. Il me regarde en silence, le regard impitoyable. Je n’arrive pas à savoir ce qu’il pense. Est-il furieux contre moi, veut-il me faire payer ? Ou est-il content, soulagé de m’avoir retrouvée ?
La violence de la gifle qu’il m’assène me fait partir la tête sur le côté, mettant fin à toutes ces hypothèses. Je sens les larmes menacer de couler, mais j’arrive à les retenir.
Merde. Je me suis entraînée pendant des années, pour ce résultat.
Je me mords l’intérieur de la joue violemment, et tourne à nouveau mon regard haineux sur lui.
Non. Je ne vais pas baisser les yeux devant toi. Tu ne me fais pas peur.
Il sourit, presque tendrement. Mais je vois l’éclat de ses canines de loup sous son putain de rictus narquois.
— On dirait bien que tu as oublié tes bonnes manières, ma biche. Mais je vais vite te rappeler ton dressage.
Il lève le menton vers son homme de main.
— Conduis-la au sous-sol et attache-la, ordonne-t-il tranquillement. Je dois m’occuper de Michail. Je descends la voir après.
Après.
Ce mot m’achève.
Je comprends, dans un vertige glacé, que ce n’est pas un affrontement raté. Ni une vengeance manquée.
C’est un retour à la case départ.
Le cauchemar ne recommence pas.
En fait, il n’a jamais cessé.

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