Chp 22 - Le Démon

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Le château surgit au dernier virage, masse noire plantée entre les arbres. Les grilles sont ouvertes, et une camionnette estampillée Fleurs Frontonnaises est garée sur le parvis. Mauvais signe. Je coupe le moteur à peine arrêté, saute de la moto avant même qu’elle soit stable. Quelque chose a merdé. Je le sens dans mes tripes.

À l’intérieur, ça pue le sang et le désinfectant. J’aperçois un balai et un seau contenant une eau trouble dans l’entrée, et des traces de peinture fraîches sur le mur.

Putain. J’arrive trop tard.

Megane. S’ils l’ont blessé, je vais…

Je pousse la porte du petit salon, si fort qu’elle tape contre le mur.

Deux visages fermés se tournent vers moi. Dimitri, d’abord, un tas de compresses dans les mains. Et Michail. Torse nu, assis sur une console, la mâchoire serrée.

— C’est maintenant que tu te pointes, grince-t-il. Non, c’est dans l’autre poubelle. Les déchets biologiques.

Je réalise alors que mon frère est blessé. Son épaule est bandée, et la poubelle est pleine de charpies ensanglantées. Sur une petite assiette en porcelaine, il y a une balle de 9mm, toute brillante.

Une des miennes.

— Heureusement pour moi que ce n’était pas des dum dum, observe Michail en suivant mon regard. Sinon, j’étais bon pour m’amputer le bras. Moi-même, parce qu’on ne peut pas dire que tu sois un grand chirurgien, Dimitri.

— Je fais de mon mieux, réplique le susnommé en jetant ses gants dans la poubelle. Je suis pas un putain de toubib, moi, merde. Juste un exécuteur.

Michail émet un sourire narquois. Il s’est fait tirer dessus, mais il trouve toujours matière à réprimander, rabaisser. Il regarde Dimitri sortir de la pièce, vexé.

Megane. C’est elle qui…

— Elle m’a manqué, mais elle sait tirer, dit Michail sans lever les yeux. Encore un peu, et j’y passais. Je pense qu’elle a pris des cours de tir. Les amateurs ne sont pas capables d’encaisser le recul d’une arme comme celle-là.

Michail me regarde. Ses yeux sont froids, mais je vois passer autre chose. Une lueur.

— C’était Megane, lâche-t-il, très sec. On l’a enfin retrouvée.

Ne rien montrer. Ne pas te jeter sur lui, le secouer et lui demander où elle est, bordel, si elle est vivante.

— Ah ouais ?

— Ouais. Papa l’a neutralisée. Elle est en bas, à la cave. Il va s’en occuper plus tard.

"Neutralisée". Putain. Que lui ont-ils fait...

Je force un sourire. Celui qu’on attend de moi. Celui du frère loyal.

— Elle est coriace, cette pute !

Michail esquisse un rictus froid.

— Elle m’a surpris, admet-il. Mais elle va le payer cher, crois-moi.

— Je vais vérifier si papa va bien, dis-je très vite, impatient d’en savoir plus… et surtout, de descendre retrouver Meg, et de la sortir de là.

Je m’apprête à franchir la porte, le cœur en feu, quand la voix de mon frère me rattrape.

— Au fait.

Je me fige, aux aguets.

— J’ai retrouvé ton arme. Visiblement, elle te l’avait volée. Tu t’en étais rendu compte ?

Il tapote la table du bout des doigts. Le Glock est là. Mon Glock. Bordel, je l'avais même pas vu !

Nos regards se croisent. Une seconde. Pas plus.

Il sait.

Et il me couvre.

Encore.

— Fais gaffe, frangin, ajoute-t-il calmement. Un jour, ça te coûtera cher, toutes ces gaffes.

Je ne réponds pas. Si j’ouvre la bouche, j’en dirais trop. Je me contente de hocher la tête et je sors.

Et je tombe direct sur lui.

L’ogre m’attend dans le hall, comme s’il m’avait convoqué. Il n’y a pas une seule tache de sang sur son costume sombre.

Elle n’a pas réussi à le blesser. Et je ne suis pas étonné.

Je le lui avais dit. Sans moi, elle n’a aucune chance.

— Damian, dit-il. Tu tombes au bon moment, si je peux dire.

Je me passe la main dans les cheveux.

— Michail m’a tout raconté… il s’est fait tirer dessus ? Lui ?

Mon père me jauge. Longtemps.

— Tu as signé le contrat ? balance-t-il sans répondre à ma question.

Je serre les dents et lui tends la chemise. Le papier est lourd comme une condamnation.

Il parcourt rapidement les pages, satisfait.

— Bien. Très bien.

Puis il relève les yeux vers moi.

— Ton frère s’est effectivement pris une balle. Mais nous avons enfin capturé notre furie rousse.

Mon estomac se retourne.

— Elle est blessée ? demandé-je, la gorge sèche.

Mon père secoue la tête.

— Non. Je lui ai juste mis une bonne claque.

Il marque une pause. Sourit à peine.

— Elle a besoin d’une remise à niveau. Son dressage laisse à désirer.

Je sens la rage me brûler la gorge. Je veux le frapper. Le tuer. Là. Maintenant. Mais je ne bouge pas. Je baisse les yeux comme le fils obéissant qu’il attend.

Il me teste. Je le sais. Il veut voir si je craque.

Il doit se douter que je meurs d’envie de descendre la voir. Et c’est le cas. Mais si je lui demande, il va capter.

— Je serais toi, j’écrirais une lettre à Afrëdita Kelmendi. Si tu dois l’épouser dans six mois, il faut la soigner. Tu peux aller dans mon bureau, si tu veux. Dimitri lui remettra ta lettre : il doit rencontrer son cousin demain.

L’enfoiré. Changer de sujet comme ça, et me demander d’écrire une putain de lettre d’amour à cette fille au moment même où Megane est enfermée à la cave, à sa merci… il le fait exprès, évidemment. Mais je peux rien faire. Rien.

Je fais quoi ? Je lui fonce dedans, et je cours à la cave ? Je bénéficierai peut-être de l’effet de surprise, mais en admettant que j’atteigne la cave, je n’arriverai jamais à en ressortir avec Meg. Et je sais ce qu’il fera s’il se rend compte que je tiens vraiment à elle.

Réfléchis, Damian. Sers-toi de ton putain de cerveau.

Le problème, c’est le temps. S’il est encore là, c’est pour mieux me tester, et jouer avec sa proie. Il savoure sa terreur, et, possiblement, la mienne.

Du calme. Garde la tête froide. N’entre pas dans son jeu.

Je m’incline légèrement.

— Bon. Si tu permets, je vais aller écrire cette lettre…

— Mmh. Prends ton temps, surtout. Je veux que tu sois inspiré. Ne lui écris pas n’importe quoi. C’est une fille romantique, qui a des sentiments pour toi. Et je te rappelle qu’elle est vierge. À part ses frères et son père, elle a jamais approché un homme de sa vie.

— Ouais, ouais. Je vais lui écrire un poème.

Je suis obligé de monter les escalier pendant que mon père rôde en bas, comme un putain de lion. Il ne regarde même pas la porte qui mène au sous-sol. Mais tout son comportement laisse à penser qu’il peut y descendre à tout moment, et faire subir je ne sais quelle atrocité à Megane. Mais je suis obligé de prendre sur moi.

Une fois arrivé dans la pièce qui sert de QG à mon père, je ferme la porte. Je respire une fois. Deux. Puis je sors mon téléphone. Pas celui qui est posé sur le bureau. Le mien.

Je compose le numéro des flics de Fronton, la gendarmerie.

— Allô ? Oui… bonjour. Je suis le livreur des Fleurs Frontonnaises. J’étais censé faire une livraison, mais ces foutus mecs des Balkans - encore eux - refusent de payer ma cargaison en disant que je me suis trompé de jour… Des milliers d’euros de roses ! Oui. Oui, exactement. Je voudrais porter plainte. Quoi, se déplacer au poste, et les laisser garder mes fleurs comme ça, gratos ? Hors de question. Je vous préviens, je vais les faire payer, ces sales voleurs, d’une façon ou d’une autre. Si vous ne débarquez pas vite…

Je raccroche après avoir lâché l’adresse.

Je regarde par la fenêtre. Le parc. Les routes qui serpentent entre champs et chesneraies, au loin. Meg est en bas. Seule. Et je peux pas la rejoindre.

Je sors du bureau, et redescends l’escalier quatre à quatre.

— Je vais au village, dis-je à mon père en passant. Acheter une carte un peu romantique. Ton papier à lettres est moche.

Il me regarde partir sans répondre.

Je remonte sur la moto. Je roule quelques kilomètres. La campagne. Un arrêt de bus tagué. Trois gamins en jogging autour de scooters, capuches relevées, en train de fumer des joints. Ils me dévisagent quand je m’arrête devant eux.

Je coupe le moteur.

— Ça vous dirait de gagner de l’argent ?

Ils échangent un regard méfiant. Je sors une liasse épaisse de billets pour les décider. Les yeux s’écarquillent.

— Simple, je reprends. Bien payé. Et pas de questions.

Le silence s’étire.

Puis l’un d’eux, plus téméraire – ou plus con – que les autres, s’avance vers moi.

— Ouais… c’est quoi, ton bail ?

Je lui souris.

— Rien de bien compliqué, tu vas voir.

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