Le Manoir - 12

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C’est ma première soirée en tant que ménade. Hadès a estimé que j’étais prête. Il m’a fait revêtir un porte-jarretelles sans bas, des talons plateforme, un masque en dentelle noire sur les yeux, une chaîne en or très fine autour de la taille, reliée à mon anneau, ainsi qu’un plug anal en forme de queue de biche. Je déteste cet accoutrement, ce harnachement qui fait de moi un objet dédié au plaisir malsain de ces hommes. Mais il signifie aussi que je suis désormais considérée comme une « initiée » à leur culte obscène, et qu’on ne m’arrachera ni la langue ni les dents. C’est aussi une récréation loin du sous-sol noir et humide, même si pour cela, je dois m’offrir à des inconnus… mais les sévices sexuels, je les subis aussi quotidiennement en bas, et Hadès, avec son énorme sexe et sa brutalité, est pire que les plus bestiaux des Maîtres.

Avant tout, je dois prendre mes ordres. Auprès de lui. Pas le choix. Thanatos a fini de me parer, et il me pousse le long d’un couloir lambrissé, alors que la musique et les rumeurs de la fête en bas battent leur plein.

— Vas-y, et dis-lui que tu es prête. Son bureau est là-bas, au fond à gauche, m’instruit-t-il, glacial, avant de refermer la porte de son cabinet.

Mes talons trop hauts frottent désagréablement sur l’épais tapis persan, manquant de me faire tomber. J’évite de regarder les peintures sataniques sur les murs, représentant des cathédrales en feu, des créatures à cornes à moitié humaines en train de forniquer avec des femmes. Au fond du couloir, juste devant un vitrail invisible dans le noir, se trouve une immense statue en marbre : une copie du « Rapt de Proserpine ». Cette statue m’a toujours mise à l’aise. La façon dont Bernini a rendu la pression possessive et avide avec laquelle Pluton empoigne la chair douce de la jeune fille tentant, en vain, d’échapper à sa fureur érotique… On devine aisément ce qui se passe après, une fois que le roi des Enfers l’a emmenée dans son domaine souterrain. Moi, en tout cas, je le sais mieux que nulle autre.

La porte est là, fermée. J’ai envie de faire demi-tour, de repartir me cacher en bas. Mais je sais qu’il me punira. Depuis que le Minotaure est mort – Hadès croit qu’il s’est enfui -, je suis fouettée moins souvent, mais c’est systématiquement le Grand Maître qui le fait, avec une cravache, sur mes fesses et le haut de mes cuisses, lorsqu’il estime que je n’ai pas été assez « docile ».

Alors je frappe sans attendre, le cœur battant à cent à l’heure. Hadès a beau me sauter tous les jours sans exception, je ne m’habitue pas à sa présence, et j’en ai toujours aussi peur.

— Entre, ordonne sa voix grave et rocailleuse.

Il fume un cigarillo, adossé à son bureau, vêtu d’une veste noire en soie type kimono qui laisse entrevoir son torse musculeux. Ses cheveux sont lâchés, ondulant sur ses épaules comme un genre de Léonidas sombre. Je laisse mes yeux traîner un peu trop longtemps sur ses pectoraux puissants, couverts de courts et épais poils noirs.

— Megane, murmure-t-il en me voyant. Ma perle de la mer Égée.

— Je suis à votre service, Maître Hadès. Que dois-je faire pour vous agréer ? demandé-je en m’agenouillant devant lui.

Debout devant moi, un verre de whisky à la main, il baisse pensivement ses yeux gris sur ma silhouette soumise à son bon vouloir. Puis son pouce calleux vient effleurer ma bouche.

— Je dois présider les premières festivités, ma beauté. Je te rejoins plus tard. Va divertir les invités avec les autres ménades, en attendant. Je crois que Méphistophélès est seul, dans le salon rouge, et qu’il a besoin d’un peu de compagnie.

Il m’autorise à me relever et me regarde partir, son regard lourd posé sur moi. Je gagne le salon rouge, une salle de réception luxueuse décorée comme la galerie des glaces et ornée de peintures décadentes de femmes copulant avec des taureaux et des satyres. De nombreuses filles sont déjà en train de satisfaire les Maîtres, masqués et revêtus de toges antiques. Les râles – de plaisir ou de douleur, on ne sait pas trop -, les geignements, grognements et autres halètements sont à peine couverts par la musique mystique qui flotte comme une nappe, distillée par un orchestre aux yeux bandés. Méphistophélès se trouve effectivement là, vautré dans un fauteuil club avec un cigare, occupé à mater la flagellation de Kitty sur une croix de saint André dressée au milieu de la pièce.

Je me plante devant lui. Pas le choix. Et dans ce genre de soirée, face à autant de Maîtres qui s’ennuient, mieux vaut paraître occupée.

— Puis-je vous servir, Maître ?

Il grogne et rabaisse rapidement son masque avant de relever la tête vers moi. J’aurais presque envie de rire, si la situation n’était pas si horrible, désagréable et humiliante.

— Assieds-toi sur ma queue, salope, ordonne-t-il. Et astique-toi bien avec. Je veux jouir, cette fois.

Je m’assois sur ses genoux, m’empale tant bien que mal sur sa verge mi-molle. Ça ne me fait plus rien. Il continue de fumer son cigare et se déhanche tout en matant le supplice de la pauvre Kitty. Alors que j’ondule sur ce porc, faisant de mon mieux pour lui extirper au plus vite quelques gouttes de plaisir, je croise le regard sombre de Damian, assis sur un fauteuil en cuir de l’autre côté de la pièce. Ses yeux brûlants ne me quittent pas une seconde, vissés sur les miens. Il porte une toge qui laisse à nu la moitié de sa poitrine, et une couronne de lauriers dorée ceint ses boucles noires, mais pas de masque. Il s’en fout, de ce gimmick… il veut défier son père. De plus, tout le monde le connait, ici. Le deuxième fils Kyanos. Le rebelle. Et c’est vrai que son visage est si beau – une statue grecque – qu’il peut aisément s’en passer. Même la blessure sur sa lèvre inférieure, bien cicatrisée maintenant, n’arrive pas à l’enlaidir.

La main devant sa bouche, mordillant sans cesse le gras de son pouce, il me fixe d’un regard intense, ne perdant rien de la scène. Lorsqu’il la baisse enfin, je constate qu’il s’est mordu jusqu’au sang.

Le Maître jouit en moi avec un râle bestial : c’est fini.

Merci, mon dieu.

S’il n’avait pas pris son pied, il me l’aurait fait payer.

— Bonne biche, bien dressée, dit-il en claquant mes fesses. Tu peux t’en aller, j’en ai terminé avec toi.

— Merci, Maître, murmuré-je mécaniquement.

Je me lève, sort du salon pour un autre, passant devant Roxie qui se fait prendre par deux Maîtres, un devant, un derrière. Je sais que je dois en servir un autre, et justement, Maître Bélial a fini avec Kitty, et il me fait signe près de la croix de St André, cravache en main. Mais au moment où je passe l’antichambre, les genoux tremblants, un bras puissant me saisit. Damian, qui se tenait dans l’ombre des lourds rideaux de velours carmin, m’attire à lui.

— Maître Daimon, dis-je simplement. On va nous voir. Et je dois rejoindre Maître Bélial…

— Ne va pas avec ce vieux porc, souffle-t-il en enfouissant sa bouche dans mon cou. Il va te faire mal. Et arrête de jouer ce rôle qui ne te va pas. Personne ne peut nous voir, ici.

— Je dois rejoindre Maître Bélial, répété-je comme une machine.

— C’est moi, ton maître ce soir, grogne Damian avant d’écraser brutalement sa bouche contre la mienne. Tu n’appartiens à personne d’autre !

Depuis que je l’ai embrassé la dernière fois, Damian insiste pour le faire toutes les nuits. Il dort contre moi en soupirant, les lèvres sur ma nuque, reniflant mes cheveux. Le plus étrange – et le plus inavouable -, c’est que je ne déteste pas ces marques d’affection. J’aime être dans ses bras : je m’y sens bien, en sécurité. Et la nuit dernière, j’ai même, secrètement, souhaité qu’il aille plus loin que le simple baiser.

C’est ce qui se passe ce soir-là. Damian a bu : il est moins réservé que d’habitude, et même curieusement audacieux. Sa langue si douce prend possession de la mienne, alors que ses doigts se glissent entre mes jambes, titillant habilement l’anneau sur mon clitoris. Je me tends, honteuse de ce que je ressens. Mais dès que c’est lui qui me touche, tout est différent.

— C’est pour moi que tu mouilles, murmure-t-il, ou ce cochon de Méphisto ? Je t’ai vu avec lui. Comme les autres, il est incapable de te faire du bien. Il n’y a que moi qui y arrive. Parce que moi, je t’aime, Megane.

Un être à tête de bouc passe devant nous, tenant une fille en laisse.

— Oui, Maître Daimon, suis-je obligée d’acquiescer, les yeux rivés sur le salon.

Ils sont tous à côté, juste là. Si quelqu’un l’entend me parler de cette manière… on aura de gros ennuis, lui et moi.

Damian presse son front contre le mien, soupire. Il y a une telle souffrance, dans ce soupir, une telle douleur…

— J’en peux plus de te voir soumise à ces vieux pervers masqués, gémit-il d’une voix rauque. Ça me dévore de l’intérieur. Je t’aime, Meg. À en crever.

Entendre ce surnom, après tout ce temps, me fait un mal de chien. Meg. Je m’appelle Meg. Et j’avais une vie, avant. Un petit ami qui me nommait ainsi. Je n’étais pas une « biche », une esclave sexuelle soumise au désir vicieux des hommes du Cercle. Avant.

— Elle est prise ?

La voix de Bélial. Il est brutal, presqu’autant qu’Hadès. Je le déteste.

— J’allais la baiser, tu permets ? gronde Damian, les lèvres retroussées sur un rictus agressif.

La violence de sa réaction – et de ses mots – me procure comme une décharge. Mais je sais qu’il ne le pense pas vraiment, et ne dit ça que pour me protéger.

Sauf que Bélial le prend au mot.

— Très bien. Je te regarde.

— J’aime pas faire ça en public, réplique Damian en me tenant étroitement collée contre lui. Je m’apprêtais à l’emmener dans un coin tranquille.

Bélial bat en retraite. Il ne veut pas s’opposer au fils de l’archonte… Mais soudain, la silhouette imposante d’Hadès entre dans mon champ de vision.

Non. Pas lui. Pas maintenant.

— Je m’en occupe, pour que Bélial puisse mater. À quatre pattes, ma perle. Je ne t’ai pas oubliée, tu vois.

La mort dans l’âme, je me retourne et me tient au fauteuil le plus proche, présentant ma croupe comme il me l’a appris. Hadès s’en empare avidement. Il est possessif, jaloux. Je sais bien que c’est l’intervention de Damian qui l’a attiré ici. Il tolère - à peine - que les autres Maîtres me prennent à titre exceptionnel, mais il a clairement interdit à son fils de me toucher : Damian me l’a dit.

— Suce mon fils pendant ce temps-là, ordonne Hadès en positionnant son gland sur mon anus. Qu’il ait un peu d’action, pour une fois. Daimon, sur le fauteuil. Donne ta queue à cette biche. Tu dois reconnaître que je sais me montrer généreux !

Les yeux céruléens de Damian tombent sur moi. Il respire bruyamment, la bouche entrouverte. Je sens qu’il est au bord du gouffre. Fais pas le con, lui intimé-je en silence. Et doucement, je le pousse sur le fauteuil, où il se laisse tomber, les genoux largement écartés. Lentement, j’écarte sa toge, saisissant sa verge en essayant de ne pas la regarder, pour préserver sa pudeur. Elle est déjà dressée, vibrante, et lorsque je referme ma bouche dessus, il ferme les yeux douloureusement.

Hadès s’enfonce en moi d’une seule poussée. Ses coups de reins sont moins brutaux que d’habitude, et sa main libre s’enfonce entre mes cuisses, caressant mes lèvres, mon clitoris, avant de saisir entre ses doigts l’anneau si sensible. Ce contact me révulse, car je ne peux pas empêcher mon corps de réagir. Il m’a conditionnée pour ça, dressée comme une chienne.

— T’aime ça, hein, grogne-t-il avec satisfaction. Quand je pense au cinéma que tu faisais au début, à chaque fois que je t’enculais ! Mais tu t’es bien habituée à prendre ma queue.

Ses paroles font tristement écho à celles de Damian. Mais je me raccroche à ce qu’il a dit tout à l’heure, en prétendant qu’il m’aimait. Et le plaisir, malgré moi, vient, au moment même où la semence chaude de Damian jaillit dans ma bouche.

J’avale, bien sûr. Il est interdit de gaspiller le sperme des Maîtres. C’est l’une des premières règles que Hadès m’a apprises.

Il termine aussi, et après un dernier coup de rein, il se retire, satisfait.

— T’es vraiment la meilleure de mes ménades, murmure-t-il en se penchant amoureusement sur mon visage. Ma perle, rien qu’à moi.

Je sais que ses yeux sont vissés sur ceux de son fils. Ce dernier me regarde, l’air absent.

— Daimon, au lieu de béer aux corneilles, sert un verre de champagne à notre belle muse rousse. Je crois que pomper ta bite inerte lui a donné soif.

— Je peux lui donner à boire, réplique Bélial, graveleux, en agitant sa verge vers moi.

— Plus tard. Je veux que ma perle de feu passe le reste de la soirée en ma compagnie. J’ai d’autres plans pour elle, ce soir.

C’est à double tranchant. Les Maîtres ne pourront plus me toucher, mais Hadès, en général, ne se contente pas d’un seul round. C’est un véritable taureau, doté d’une santé de fer, et d’une érection en béton armé. Il est capable de remettre le couvert cinq fois de suite dans la même soirée, facilement.

Surtout quand c’est moi, suis-je obligée de reconnaître.

Et le plus horrible de tout ça, c’est que j’en tire une petite satisfaction. Je suis sa préférée : tout le monde le sait. Et cela me protège.

Damian revient avec le champagne. Il me tend la coupe, silencieux. Je fais l’erreur de le regarder un peu trop longtemps, et Hadès le remarque.

— Daimon, va chercher ton frère, lui ordonne son père sèchement.

Merde. J’ai gaffé.

Damian essaie de capter mon regard à nouveau, mais je l’ignore.

— Tu peux boire, Megane, lâche Hadès presque négligemment. Ah, attends… trinque avec moi.

Il lève son verre vers moi, et enroule son poignet autour du mien, m’obligeant à boire dans son verre. Il le fait sans me quitter des yeux. Il y a une certaine similitude, dans la façon de regarder du père et du fils, leur regard intense. Et je déteste le constater.

— À nos amours, sourit-il, cruel.

Puis il m’escorte jusqu’à l’autel rituel, où m’attend le taureau d’or.

Non. Pas le taureau d’or.

Une fille dont j’ignore le nom est en train de se déhancher dessus, secouant sa crinière blonde dans un rodéo obscène. La bête a l’air maléfique, avec ses yeux méchants en rubis et ses mains griffues réunies en coupe comme une idole maléfique. Je sens l’appréhension me gagner. Le taureau d’or, c’est l’un des clous de ces soirées de sexe sadique, comme l’initiation des biches. J’y ai déjà assisté : ce n’est rien d’autre qu’un gang bang géant, où les Maîtres se succèdent les uns après les autres sur une fille qu’on laisse à leur disposition toute la nuit écartelée comme un bout de viande. Mais je ne peux rien y faire. Alors qu’Hadès fait mine de me passer les bracelets qui permettront de m’attacher à la bête, bras et cuisses écartées, je me tourne vers lui.

— Maître, je vous en supplie… pas ça !

Normalement, les biches n’ont pas le droit de s’adresser aux Maîtres. Mais j’ai été promue ménade. Peut-être qu’il va m’écouter.

Hadès hausse un sourcil, faussement patient.

— Pourquoi cela ? Qu’est-ce qui te fait peur ? Il n’y a rien que tu ne connaisses pas, dans le taureau d’or. Et il est bon que les ménades soient remises à leur place de temps en temps, en étant honorées par tous les membres du Cercle.

— Mais je croyais… je croyais…

— Tu croyais quoi ?

Sa voix claque, rauque et dure. Il n’a plus envie de m’écouter.

Tais-toi, Meg. Obéis, fais ce qu’il te dit. S’il veut que tous ces types te baisent par tous les trous, pendant des heures, laisse-le faire.

Mais les mots franchissent mes lèvres presque malgré moi.

— Je croyais que j’allais passer la nuit avec vous, et vous appartenir à vous seul, seulement vous…

Hadès me fixe, silencieux. Ses yeux brillent, comme si on y avait mis du citron. Puis, soudain, son visage si dur se détend.

— Ma perle. C’est donc ça que tu voulais… satisfaire ton unique maître, le servir fidèlement !

— Oui, je…

Sa main puissante s’abat sur ma bouche. Pas fort, mais suffisamment pour me faire taire.

— Chut, Megane. Je vais exaucer ton souhait.

Et il me saisit, dans ses bras, comme une foutue mariée, aussi facilement que si j’étais une simple poupée de chiffons.

— Prenez Lydie pour le taureau, lance-t-il à la cantonade. Ce soir, je dois accéder au désir de ma nouvelle ménade… elle veut que je la baise toute la nuit. Comment lui dire non… je vais subvenir à son caprice, juste pour cette fois. Amusez-vous sans moi. Mes fils seront vos hôtes, vous pouvez leur demander tout ce que vous voulez. Thanatos, amène plus de champagne !

Puis Hadès sort du salon, toujours en me portant dans ses bras.

— Cette nuit, murmure-t-il, tu couches dans mon lit. Cette nuit seulement. Ça te va ?

Je hoche la tête, terrifiée, alors que je m’enfonce dans le couloir sombre menant à la tanière de l’ogre.

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